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notre retraite , se trouvant occupée et affaiblie, fut moins à craindre.
Cependant , des trois buts principaux de l'expédition : le chapeau de Briçonnet , le duché napolitain promis à de Vescq , et l'expulsion de l'Aragonais ; le premier était seul atteint. De Vescq et l'armée n'étaient point satisfaits ; l'impatience com^mençait à se faire sentir. Quant aux distractions, quelque peu difticile c[u'on fût alors sur des plaisirs dont habituellement les représentations et les cérémonies religieuses faisaient le fond, et quoiqu'on n'en eût jamais vu de si imposantes, on en était rassasié. D'autre part, les flottes françaises et napolitaines , au moment de se battre , venaient d'être toutes deux battues par la tempête. Chacune d'elles s'était réfugiée dans ses ports , et nos ti^oupes de mer , abandonnant leurs pavillons, étaient venues rejoindre nos enseignes. En même temps des nouvelles des Abruzzes et de la terre de Labour, les unes favorables , les autres contraires , arrivaient ; elles réveillèrent l'ambition du roi, qui, de même qu'à Lyon , semblait s'être encore endormie , et le départ eiiiin fut décidé.
Mais une si grosse machine que cette armée n'allait pas se remuer sans mille soins préliminaires. On n'en pouvait mettre ensemble et en mou-
vemeiit toutes les parties sans donner une foule d'instructions et d'ordres tous divers, tous coïncidens et simultanés ; pour cela il fallait juger de loin les ditFérentes distances , dans leur ensemble, dans leurs détails, en les calculant d'après la configuration du pays , la nature du sol et celle des troupes qui devaient le parcourir. Aux difficultés de la terre , il fallait ajouter celles des hommes; comparer, apprécier des renseignernens souvent peu d'accord, quelquefois contraires , et choisir. Charles , enfin , ne pouvait s'engager dans cette troisième lutte , et accumuler entre la France et lui ce surcroit d'occupations , cette nouvelle étendue , sans vider ses porte -feuilles. Il fallait donc qu'il mit à jour une correspondance arriérée par tant de fêtes et de plaisirs. ■
A tant de soins trois journées suffirent ; elle» parurent lourdes au jeune monarque ; le ^5 , enfin il respira , et tout aussitôt « pour se délasser , dit son journal , il voulut se faire voir à toute la ville de Rome , avec le pape , dans une cavalcade qui fut fort solennelle et triomphante. » Toute sa maison militaire y figura , comme aussi , du côté du saint-père , « un bon nombre de cardinaux , d'évêques et de protonotaires. » Cette solennité fut la dernière. Et le 27
au soir, « aprèsavoir été, dit Lavi«iie, serécrt^er encore àSaint-Jean-de-Latraii » . il annonça son départ povir le 28.
Ce fut le signal d'un crime. On se souvient que la «arde deGem rapportait annuellement au pape ([uarante mille ducats , et que trois cent mille lui étaient otFerts pour la mort de ce réfugié. Et pourtant, dès le lendemain, il fallait le remettre h Charles Vlll. Mais comment? S'il le livrait vif, les quarante mille ducats étaient perdus sans compensation ! tandis qu'empoisonné , on gagnait d'un seul coup sept années et demie de ce revenu; en même temps, Charles, qui était venu ravir cette fortune au saint-père , troubler celle de ses enfans , outrager leur mère , perdrait ce gage de conquête. On dit poui^tant que dans le noir conseil cpii eut lieu à ce sujet , Alexandre et César Borgia lui-même , hésilèrent ; mais la Vannoza intervint , et aussitôt le dépit et la cupidité l'emportèrent.
Ce jour-là même , une poudre blanche dite cantareUa , d'une saveur douce , et d'un elfet lent mais certain , fut mêlée au sucre dont le Turc se servait habituellement. C'était la première fois qu'Alexandre VI osait commettre une aussi perfide atrocité. Depuis , le succès l'encouragea. Ce fut par ce même moyen (ju'il se vengea
bientôt après et qu'il se fit héritier de plusieurs de ces cardinaux qu'il venait d'endormir par une fausse amnistie. Dans cent occasions , pendant huit i\ns encore , ce poison servit son ambition et son avarice. Et ici , l'on se sent pressé d'ajouter qu'enfin , dans cette mêlée de crimes , sa main, toujours armée de cette poudre meurtrière , s'étant égarée, il s'en empoisonna luimême par mégarde.
Les nôtres remarquèrent que le lendemain de son attentat sur Gem , le 28 janvier i495 , jour de leur départ , le saint-père, ajoutant l'hypocrisie il la trahison, redoubla de caresses pour Charles. Depuis, ils ont souvent frémi, en se souvenant que ce jour-là même, cet empoisonneur retint à déjeuner et à dîner leur jeune monarque.
Enfin , le moment, des adieux venu , Charles, en présence de treize cardinaux , se prosterne encore ; et ce n'est point une vaine forme ; la bénédiction d'Alexandre VI lui semble réellement une faveur indispensable : iljcroitattachés son bonheur en ce monde, son salut dans l'autre ; les moeurs de son siècle sont ainsi , et tous , jusqu'aux Italiens , les partagent ! On vit donc les crimineHes mains du saint -père s'étendre sur la tête du jnnie cl candide monar(|ue! clle?^
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le bénirent , et fort heureusement que tout à la fois elles le retinrent; sans quoi, dans sa pieuse ferveur , notre prince , déjà prosterné , allait s'abaisser jusqu'à souiller de nouveau sa bouche royale en baisant encore le pied de cet indigne prêtre.
Ces adieux achevés , et Charles rentré chez lui, il y vit reparaître encore le saint-père. Son fils lîorgia et l'infortuné Gem l'accompagnaient; lui-même avait voulu remettre au roi cet otage et ce prétendant. Il se peut que la tendresse inquiète du pontife pour le digne fils dont il se séparait, et pour lequel toujours il sacrifia tout , l'eût poussé à cette dernière démarche ; peutêtre aussi , sa malignité voulut-elle se repaître des aveugles transports de joie du jeune sultan. Ce fut du moins sans pâlir qu il vit cette belle et noble tête , qu'il venait d'empoisonner, se pencher tout émue sur l'épaule de Charles, et la baiser avec un déplorable épanchement de bonheur et de reconnaissance.
Enfin , les mains de ce pape et du roi s'étant jointes, ils se séparèrent.
Un instant après, Charles était à cheval au milieu de six mille Suisses et de cinq cents ;u'- ([uebusiers rangés en haie; ses deux cents genlilshoiumes et toutes ses lances lentouraient, et
ROME. yi
pourtant il ne marchait point. On ne comprenait pas ce qui le retenait ainsi. On s'aperçut enfin que César Borgia était demeuré dans les bras du saint-père ; tous deux achevaient leurs complots ! C'était lui que le roi, long-temps arrêté à l'une des portes du Vatican , attendait encore.
L'otage reparut enfin; alors seulement, le mouvement sur Naples, si inutilement suspendu depuis vingt-neuf jours, recommença.
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