CHAPITRE PREMIER
Trois routes s'offraient à l'invasion : l'une, celle de droite et du littoral, traversait les Marais Pontins , passait devant Gaëte et entrait dans Capoue; elle fut négligée, soit cpi'on la jugeât impraticable dans cette saison, ou dangereuse, son flanc gauche étant dominé par de hautes montagnes toutes pleines d'ennemis.
La seconde , celle du centre, courait droit sur ces positions. Elle y pénétrait d'abord avec le Garigliano, surmontait tous ses afBuens, puis, s'en séparant au mont Auronco , c[u'elle laissait à droite , elle débouchait dans les larges plaines inclinées de la Savone, en vue de la mer Thjrrénienne. Là elle rejoignait la première route ([uelques lieues avant d'arriver au pont de Capoue, sur le Vulturne, que commandaient de sa
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rive gauche la citadelle et l'enceinte de cette ville célèbre.
Toute la guerre, comme dans la plupart des invasions qui suivirent celle-ci , se trouvait sur cette seconde direction. San-Germano en était la clef; l'ennemi s'y retranchait, il n'y avait donc point à hésiter. C'est pourquoi, depuis deux jours , la flotte de Vannée ' , les bagages , nos Gascons , et toute l'artillerie , s'y étaient engagés,
La troisième route , celle des Abruzzes, s'écartait trop à gauche; elle montait de Rome au lac Celano; elle en traversait le bassin , pour en sortir en franchissant sa crcte par le Colle Candido, d'où s'inclinant sur le versant des eaux de l'Adriati- ([ue, elle descendait dans la vallée putride. Cette route remontait ensuite aux sources de la Pescara, et après être encore retombée dans le Val di Sangro, elle se relevait une seconde fois, en remontant l'un des affluens de ce fleuve , jusqu'aux sommités de la grande chaîne. Alors enfin , reparaissant sur la crête du bassin de la mer Thyrrénienne , elle on redescendait avec le Vidturne, et se rejoignait à rentrée de cette même plaine de Capoue, aux deux autres loutes.
Cette troisième direction était excentrique,
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son développement long et rude; avant qu'on l'eût pai eonrue , il était vraisemblable ([ue tout serait décidé sur la seconde ; mais son occupation importait. De ce coté, le royaume de Naples s'avançait tout proche de Rome , qu'il dépassait; il dominait la ville pontificale de ses hauteui's. Cette route les couronnait; elle pouvait donc menacer dans sa base , ou dans son nouveau point de départ, notre expédition; c'est pourquoi nos alliés romains, les Colonna, les Savelli , appuyés du bailli de Vitr y , avec plusieurs bataillons suisses et gascons, et quelques lances françaises , s'y enfoncèrent.
Ainsi, l'armée s'avançait sur deux colonnes , ' l'une faible vers les Abruzzes, l'autre toute puissanl^ur la route de San-Germano. La pre- '•■ mière avait en tète un pays âpre et six mille , ennemis. Il faut en finir de cet épisode; car de ; ce coté, la guerre ne nous attendit pas. Elle recula précipitamment ; ce ne fut pour nous qu'une marche rapide jusqu'à Brindes, où l'Alviane, Aqua-Viva et le bâtard don César d'Aragon , se réfugièrent. Ils y arrivèrent seuls, leurs soldats les ayant abandonnés. L'opinion publique suffit à les vaincre; partout elle surgit devant nos armes , arborant partout nos couhnn's et désespérant nos ennemis. On peut donc
revenir tout entier à la colonne royale, y concentrer son attention et fixer tous ses regards sur elle. Là, tout s'expliquera; et d'abord cette défection générale.
Ce fut sans doute pour éviter l'encombrement que le roi sortit de Rome par la première route, celle de droite ou de Terracine, qu'il nedevait pas suivre. Sa marche dans les deux premières journées %t insignifiante; quatre lieues d'abord et sept le lendemain, les remplirent. 11 s'arrêta le 28 à Marino, le 2g, à Velletri , où il séjourna cpiatre jours.
Ce temps d'arrêt le surlendemain de son départ de Rome, n'étonna point. Déjà, sui^ la route du centre, celle de San -Germano, et à \f\ hauteur même de Velletri , les sièges de plusieurstîhâteaux forts étaient commencés. C'étaient des alïiiires d'avant-garde dont il attendait l'issue; elles ne méritaient pas sa présence. De bien plus graves événemens l'occupaient. Ces premières journées, vides de guerre, furent pleines d'ailleurs ; car, dès Marino, de grandes nouvelles étaient arrivées.
Alphonse second , roi de Naples, son compétiteur, venait de s'échapper de sou tronc ; onze mois (le règne l'en avaient dégoûté. Il s y était montré le complice d'abord, puis riiériliej' des
crimes et non des talens de l'odieux et habile Ferdinand, son père. Celui-ci , bâtard parvenu, et que, pendant trente-six ans, ses passions jalouses comme roi chasseur et tyran avide et intpiiet, conduisirent à tous les crimes, avait su du moins les voiler par des dehors doux et trompeurs. Alphonse, au contraire , déjà plus légitime, et né sur le trône, avait dédaigné ces apparences. Guerrier jusque-là renommé, mais cupide et féroce, tout ce qu'avait insidieusement accompli son père, lui, violent et hautain, l'avait commis effrontément. Lieutenant et conseiller de Ferdinand P"" , long-temps avant de lui succéder , la douleur pulDlique l'accusait des attentats de ce long règne.
Les détails en sont avérés et cependant invraisemblables. C'est une suite non interrompue de rapts, de viols et d'assassinats! l'impie avait venduunefouled'abbajes à de vils fauconniers, et plusieurs évéchés à des juifs. Accapareur brutal et avide, il s'était fait l'usufruitier des biens de ses peuples. Il achetait impérieusement, et au taux le plus bas qu'il fixait lui-même , toutes leurs récoltes, leurs denrées commerciales, et juscpi'à leurs animaux domesti([ues les plus utiles. Puis, créant une disette factice, une fa-
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mine artificielle , où beaucoup périssaient , il les forçait de lui racheter au plus haut prix ce qu'il leur avait arraché au prix le plus \il.
Avec ses grands , sa tyrannie avait été plus barbare encore. Beaucoup avaient été dépouillés
\de leur héritage ! Un grand nombre , perfide-
• ment attirés hors de leurs forteresses, avaient été jetés dans les siennes, enfouis dans ses cachots, et assommés impitoyablement ! Tranquille cependant, il semblait que ce monstre se fût .fait une conscience de son bonheur, de la servilité des uns , des flatteries des autres , des hommages forcés de tous , et qu'entouré du silence de la peur, l'ivresse du pouvoir et la fièvre du crime l'eussent aveuglé.
". Mais à l'approche de l'armée libératrice , ses peuples, jusque-là soumis à sa seule impulsion, s'étaient agités sous une autre influence; n'osant encore élever la voix , ils avaient fait parler le ciel. Là surtout, plus qu'en toute la péninsule, la colère de Dieu nous avait annoncés ! On vit jusqu'aux écrivains les plus éclairés de cette époque'- partager cette croyance. « Tous ceux, ont-ils dit, qui par science ou inspiration connaissaient l'avenir, annonçaient d'une même
' voix le plus étrange et horrible bouleversement qu'on eût encore vu sur la terre ! » Ils ajoutaient
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« que le ciel , d'accord avec les hommes, n'épargnait pas les présages ! En Fouille c'était l'apparition de trois soleils, environnés de grosses nuées pleines d'éclairs et de foudres ! Ailleurs , vers Arezza, un nombre infini de guerriers montés sur de puissans chevaux, avaient traversé les airs avec un grand bruit de timbales et de trompettes ; partout d'horribles monstres étaient nés ! Et les statues des saints avaient été trouvées baignées de sueurs et de larmes ! «
La haine publique avait interprété ces prodiges. Ils annonçaient aux Napolitains le courroux céleste! Les crimes du tyran l'avaient enfin attiré sur lein^s têtes. C'était loin de lui, au sein des Abruzzes , que ce cri d'indignation générale, comprimée si long-temps, avait d'abord éclaté. Mais bientôt, et surtout depuis notre entrée à Rome, s'enhardissant, il s'était propagé d'échos en échos jusques dans Naples même. Là , sous les fenêtres d'Alphonse , une clameur furieuse, toute d'imprécations, couvrant la voix des flatteurs , avait fait retentir à son oreille tous les noms odieux que tant de fois il avait mérités.
Au bruit d'une explosion si menaçante, on dit, et tel est l'aveuglement possible d'une tyrannie héréditaire, que, rentrant pour la première fois
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en lui-même, ce roi impie connut enfin le remords , et qu'effrayé de cette animadversion universelle à laquelle il ne s'était pas attendu , il demeura confondu d'étonnemeut.
Une révolution commençait. La terreur , - seule force de ce tyran , venait de se déplacer; du sein de ses sujets elle passait dans son coeur. Alors se joignent au cri du peuple , des avis venus de Rome , et à ceux-ci les conseils de ses aOidés les plus intimes. Tous s'accordent ; tous le menacent. « Sa cause est perdue sans retour ! Une chance seule reste encore à sa race: c'est l'amour du peuple et des seigneurs pour Ferdinand son fils iniique ! Qu'il fuie donc , et laisse à ce jeune prince un sceptre que désormais tlne main innocente et chérie de tous pourra seule défendre ! »
Cependant , soit stupéfaction ou reste de confiance , ni ces clameurs si nouvelles , ni ces discours si étrangers à son oreille , ne le décident. Sa belle-mère soutenait encore son courage. Ce fut alors que , près de ce roi comme avec son peuple, on fit intervenir le ciel.
Il y avait près de lui un certain chirurgien de confiance appelé Jacques. On ne sait quelle main poussa cet homme ; mais un matin , au milieu de son irrésolution, le monarque à demi
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déchu , le vit paraître. A l'air à la fois soleuiîe! et terrifié de ce fidèle serviteur, au mystérieux entretien qu'il lui demande^ Alphonse s'étonne; il frémit en l'entendant lui déclarer que l'ombre du feu roi, celle de son père, lui est apparue , et que c'est en son nom qu'il se présente. Or, rien des détails, si communs de tout temps aux apparitions, ne manquait à celle-ci. C'était pendant l'horreur d'une nuit obscure. L'ombre trois fois s'était montrée ; d'abord triste et douce : puis mécontente ; enfin irritée , et il avait bien fallu obéir !
Quant au doute , il était impossible ; un secret dévoilé l'interdisait; enseveli dans la tombe, elle seule avait pu le révéler ! L'ombre malheureuse ne s'était point expliquée , mais elle avait cité « l'époque d'un retour de Pozzuolo » ; elle avait parlé h d'un fatal conseil donné dans l'église de Saint-Léonard , à Chiaïa, près de Naples , et d horribles cruautés qui en avaient été la conséquence! Que, depuis ce moment, le ciel vengeur avait dévoué sa race à des maux éternels ; qu'ils étaient commencés ; qu'elle allait être détrônée , détruite et s'éteindre I Qu'il ne fallait donc plus songer à régnei', mais à expier ! »
Le fait était vrai , le conseil donné , les barbaries commises ! Vingt-quatre princes et barons,
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depuis trente ans enchaînés, avaient alors été livrés à un esclave africain ; ils avaient péri sous ses coups, et ce crime horrible, c'était en elïet dans cette même église de Saint-Léonard qu'Alphonse y avait entraîné son père.
Quant à l'apparition, c'était évidemment une imposture bâtie sur quelque indiscrétion. L'irreliqieuse incrédulité d'Alphonse était connue, et pourtant le mécréant n'osa douter ; soit qu'alors les classes élevées, comme les classes inférieures de nos jours, fussent à la fois impies et superstitieuses ; soit que de tout temps le remords et le malheur aient été crédules.
Depuis ce moment, Alphonse demeure éperdu, et comme écrasé entre ce ciel qui s'appesantit sur lui et cette terre cpii le repousse ! Son esprit frappé se trouble et s'égare. Chaque nuit, d'affreux songes le terrifient de l'apparition sinistre des ombres de ses victimes ! Chacp.ie jour, au bruitdes imprécations dupeuple, saisi de frayeiu', il croit se voir assailli par la révolte armée de toutes ses fureurs ! Errant de chambre en chambre dans son palais , il en sort enfin et se réfugie dans l'une de ses forteresses, celle de l'OEuf. Là , le 20 janvier, entouré de remparts, de satellites , d'alîidés , maître de la mer, et tremblant encore, il abdi([uc; il se hâte de charger quatre
galères de ses richesses. Dans son égoïsme de tjran, son trésor de trois cent raille ducats, cette sueur , ce sang de son peuple , cette sève de son royaume , indispensable à son fils pour le défendre , il l'emporte avec lui.
Mais au moment où s'achève cette spoliation, et où il croit sa fuite prête , les vents s'y déclarent contraires. Pendant huit jours entiers, le pied sur le bord de son navire immobile , et qu'il pousse vainement de tous ses vœux , une alïreuse anxiété le dévore! A chaque instant, au moindre bruit , il tressaille , il se retourne effaré de terreur ! tantôt , ce sont les pas des Français encore dans Rome, qu'il croit entendre ; tantôt , ceux de ses sujets furieux , se précipitant pour le déchirer ! Enfin , il part ; et pourquoi cette dernière spoliation de ses peuples, pourquoi tant de soins et d'angoisses? pour quelques mois de vie qui lui restent, et, qu'en Sicile , il va passer dans les privations , dans l'abstinence , dans les austérités d'un cloître , et sous le ciliée d'un pénitent. La mort ne lui laissera pas même le temps de se revêtir du froc monacal, sous lequel il aspirait à se présenter devant Dieu , pour lui déguiser tous ses crimes.
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