‹ Règne de Charles VIIIChapitre 14 sur 53 · CHAPITRE J · texte numérisé non relu

CHAPITRE J

Telles étaient les nouvelles que le 2g janvier 1495 , en sortant de Rome , notre roi venait de rencontrer. On ajouta (fu'au moment de l'abdication d'Alphonse II , Ferdinand II son fils, h la tête des six corjDorations de la noblesse, avait parcouru la ville et apaisé la sédition ; puis qu'aussitôt , selon l'ancien usage , précédé par cette noblesse et suivi du peuple , il avait , par une brillante cavalcade autour de sa capitale , pris possession du royaume.

Dans notre quartier-général , un événement si bizarre et si considérable fut accueilli diversement. Chacun, suivant sa passion, en apprécia les consécp^iences ; car notre camp renfermait des dispositions bien contraires. Non seulement César Borgia s'y trouvait , mais aussi divers ambassadeurs étrangers , et Fonsecn surtout , celui d'Espagne. Son souverain , cédant sans peine aux vives instances du saint -père, venait de l'envoyer à Rome. C'étaient autant d'ennemis ; ils nous épiaient, espérant une occasion favora-

ble. Celle-ci convint à deux d'entre eux , à l'Espagnol et au légat romain ; au plus puissant et au plus déhonté : le^ autres attendirent encore. Tous savaient que l'Italie aimait et admirait le jeune Ferdinand ; cjue les Napolitains surtout voyaient , dans ce prince aimable , dans ce digne petit-lils du grand Alphonse d'Aragon , ^ns ce quatrième prince de cette dynastie , son second héros. Quant à nous , son avènement trop tardif nous paraissait insignifiant , le plus grand nombre des seigneurs de son royaume s'étant déjii déclarés pour la France.

Mais Fonseca et César Borgia en jugèrent autrement. L a])dication d'Alphonse, à laquelle ils n'étaient pas étrangers , leur fut un signal. Dès le lendemain , d'accord avec le pape , chacun suivant son génie y répondit. Ce fut à Velletri , après celte marche du 2g , « pendant laquelle » , ditLavigiie, (( Charles venoil d'avoir une forte « pluie sur le dos. » Fonseca arrivant de Rome, lui demande audience; le roi l'accorde, mais au milieu de sa cour, s«^ défiant de l'intention de l'Espagnol , et paice c[u'aux provocations souvent menaçantes de ces. envoyés , l'usage voulait que ce fussent plutôt les seigneurs présens (jue le souverain , qui répondissenl.

La scène fut violente ! Fonseca commença,

par réclamer la foi des traités qu'il venait rompre. (( Était-ce donc à tout prix que Ferdinand et Isabelle , ses miaîtres , avaient promis la paix à la France ! Le droit des gens , celui du saintpère , ne devaient-ils pas être respectés ? Eh î qu'a-t-on vu , tout au contraire ! sur notre passage , tous les États italiens taxés , envahis , révolutionnés; leurs forteresses, occupées rai^ litairement ; le saint-père , assiégé jusque sur l'autel : la capitale du monde chrétien , menacée d'incendie , de meurtres, de pillage; le pontife commun à tous les fidèles , forcé par l'un d'eux et par la terreur , à une paix humiliante î Et pour preuves, Gem , Borgia , toutes ses villes fortes, livrés en otages ; sa suzeraineté sur JNaples méconnue, son arbitrage rejeté ! » Et il ajoute : (f Que c'en est trop enlin ; qu'au milieu de ces débris de tant de traités , lui , -ministre de Ferdinand et Isabelle , reprend celui de ses maîtres! L'Espagne y retrouvera le droit de défendre et la tiare insultée et la dynastie aragonaise de Naples , dynastie forte de soixante années de possession , et de plusieurs consécrations de l'Église ! »

11 n'avait pas achevé que, sufibquant d'honneur et d'orgueil français révoltés , déjà , par leurs gestes bruscpies et brefs , par leui's vives et

jaillissantes exclamations , nos gentilshommes avaient répondu I « Que son roi aragonais oulîlie s'il le veut ses traités, eux sont bons pour l'en faire ressouvenir! H verra si nos armes manquent à nos droits ! Son maître ne sait sans doute pas distinguer les lances de France des flèches d'Afrique; on en saura faire sentir, à ce vain- ([ueur si fier d'archers maures , la différence ! ))

A cette vive réponse la gravité naturelle de l'Espagnol s'émut; il répliqua aigrement, et nous, plus amèrement encore. Alors, les paroles ne suffisant plus, Fonseca, furieux, saisit à deux mains le traité ; il le porte au visage du roi , le déchire à ses jeux , en jette à ses pieds les morceaux, et aussitôt, se retournant brusquement, il se retire en déclarant coupable de haute trahison tout Espagnol qui , dans trois jours, n'aurait pas quitté l'armée française.

Le lendemain matin , autour du roi , ses officiers, encore tout émus de cette scène, s'en entretenaient. Les plus avisés y voyaient un premier symptôme de cette coalition tramée ;i Venise, et tant annoncée par Comines; mais la plupart , enivrés du présent , s'étourdissaient sur l'avenir , lorsqu'en regardant autour de soi , cjuelcpi'un s'avisa de remarquer l'absence de César Borgia. D'abord elle surprit peu; cependant.

comme elle se prolongeait, on s'informa. 11 faut savoir (jue Borgia comme Gem , soit défiance ou bon procédé^ avaient été logés à l'évêché de Velletri, dans le quartier rojal même. Ce fut Ik ([u'on chercha d'abord ce cardinal. L'otage avait disparu ! A cette nouvelle une grande rumeur s'élève; on court, on interroge; bientôt les détails arrivent de toutes parts, l'un éclaire l'autre, et la trahison devient de plus en plus manifeste.

Fonseca et Borgia s'étaient entendus. L'accord était évident; mais quelle différence! L'un rompait sa foi fièrement, hautement, en Espagnol; l'autre la faussait honteusement et en fourbe insigne. C'était donc pour mieux trom^per notre confiance ([ue ce prêtre fastueux , partant comme pour un long voyage, était sorti de Ptome avec dix-neuf chariots de bagages. La veille même, deux de ces caissons, ouverts avec ostentation, avaient été vus pleins d'orfèvrerie et des plus somptueux vètemens; dix-sept restaient encore à notre merci, et l'on s'étonnait de ce facile abandon de tant de richesses, quand le désappointement des nôtres, qui déjà s'étaient rués dessus pour s'en emparer, découvrit une autre supercherie: ces pillards n'y venaient de trouver pour ])utin , (jue des pierres.

Un valet de Borgia, que dans leur luriMU- ils

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