CHAPITRE IV
Il était temps. Cette fois Charles avait marché presqu'aussi rapidement que sa fortune. icv. 1495. On l'avait vu le 17 à Calvi, le 18 à Capoue , et le ig dans Averse , où les clefs de Naples lui furent apportées. Ce n'était ni une soumission d'un côté , ni une concjuête de l'autre. La guei're s'était évanouie ; Naples entière accourait; elle se précipitait au-devant de Charles ; elle l'appelait , le proclamait ; c'était un avènement joyeux, un retour de roi désiré, attendu , accueilli avec enthousiasme ; et lui , il la vue de cette ville , également charmé , accordait tout ; il confirmait avec épanchement , il augmentait même ses privilèges.
Toutefois , quelques précautions étaient indispensables. Avant d'aller se livrer à une cité si remuante et si popideuse , il fallait faire prendre possession des lieux , connaissance des hommes , et masquer les forts ennemis. On n'avait garde d'aillcui\s de manquer une si belle occa-
sion d'une entrée plus cjne jamais triomphale. Deux jours étaient donc indispensables pour rallier les corps , réunir l'artillerie , les bagages, et donner le temps de réparer les équipemens et les vétemens , de déployer ceux de parade ; enfin d'éclaircir ces riches armures , alors composées de tant de pièces. L entrée du roi fut donc remise au 11 : les portes de Naples furent confiées à Clérieux pour en écarter les Suisses , dont on redoutait les pillages. Le prudent maréchal de Gié fut chargé comme à l'ordinaire du premier établissement.
En même temps , le comte de Ligny Luxembourg nettoya les dehors de la ville des derniers restes de Tarmée ennemie , qui venaient successivement apporter leurs trahisons. Les meilleurs furent ceux qui ne se rendirent que par lâcheté.
Ce fut alors que , proche de Nola, des Ursins, Pitigliano et leurs quatre cents gens- d'armes, s'étant laissés prendre , piller et rançonner sans comJsat par les deux cents lances du comte de Ligny, invoquèrent un accommodement secret. Charles l'avoua, mais soit faiblesse ou bonté, il ne voulut pas frustrer Luxembourg de ce prolit de guerre. Il en résidta une chose singulière , c'est qu'il fut obligé de payer à son lieutenant.
Io8 CHARLES VIII. PART. III , LIV. VIII.
la rançon de ses propres ennemis ; ne sachant ensuite que faire de la trahison de ces transfuges, et gêné par la crainte de déplaire à son allié romain Prosper Colonne, leur ennemi personnel , il les confina dans Mondragon.
Le 21 , le jeune roi, pour employer sa journée , voulut aller lui-même prendre possession de Ponge-reale , lieu de délices , qui bientôt ne s'empara que trop de lui et dont il faudra bien reparler.
Tandis que la cour et l'armée française se préparaient dans Averse , de son côté Naples tout entière se parait avec tout l'empressement, toute la coquetterie, d'une ardente et jeune et joyeuse femme , au jour de la plus belle de ses fêtes. Dès le point du jour du ii2 février, ses murs parurent ornés des plus riches tentures et ses habitnns de leurs vêtemens les plus magnifiques. Du haut de sa forteresse , Pescaire et ses Allemands purent voir les rues, les fenêtres, les toits mêmes des édifices et la route même d'Averse , s'animer d'une muhitude innombrable de têtes mobiles , impatientes et tumultueuses.
Le génie enivrant des révolutions exaltait ces esprits méridionaux ! leur foule pressée accroissait cette effervescence. Chaque cri, chaque élan
d'un seul d'entre eux , comme par une commotion électrique , vibrait et retentissait d'échos en échos dans toutes ces âmes réunies et en contact l'une avec l'autre.
Ce fut bien autre chose quand enfin parut la tète de notre colonne triomphale. Alors tous les sens à la fois de ce peuple si impressible furent transportés. D'abord ce furent les sons belliqueux si harmonieux et si puissans alors , disaiton , de nos tabourins , tymbales , clairons et trompettes ; puis , l'aspect de cette chevalerie à la fois si redoutable et si somptueuse ; de ces fiers guerriers montés sur de si puissans chevaux. Ce peuple contemplait le luxe de nos paladins et de leurs coursiers , tous couverts d'or et de soie , et leurs têtes également empanachées de hauts plumets qui flottaient au gré des vents. Ils admiraient la riche variété des vives couleurs de chacune des files composées de pages , d'archers , de coustiliers dont chaque homme d'armes était suivi; chacune d'elles, selon la livrée du chef, était ou toute bleue , ou toute verte, ou jaune ou rouge ; elles éblouissaient les regards de l'éclat des riches galons, et des brillantes broderies d'or ou d'argent qui resplendissaient sur la soie et le velours de leurs hoquetons, espèce de casaques flottantes surles armures. Tous enfin
S émerveillaient à la vue de cette forêt de lances, chacune ornée d'une flamme de satin écarlate, où reluisait en paillettes scintillantes, un soleil d'or.
Mais ce fut surtout à l'aspect du roi, et de sa maison plus resplendissante encore, que jaillirent en transports inouïs toutes ces admirations. Une acclamation successive toujours croissante, marquait chacun de ses pas. Toutes les croisées étaient chargées de spectateurs. Une foule de têtes s'y montraient comme en pyramides , ainsi que des rangs redoublés de dames parées de leurs atours les plus précieux ; elles jetaient des fleurs et répandaient des parfums autour du monarque. De même que le peuple, elles criaient de ravissement , transportées sans savoir pour- ([uoi , d'amour, de bonheur et du dévouement le plus enthousiaste !
Dans les rues , sur les places, c'était plus encore. Les prisonniers d'Etat délivrés par de Rieux, et tous" les nobles se précipitaient à genoux sur les pas de Charles ; ils lui baisaient les mains et les pieds.
Le clergé se présenta à son tour, avec la couronne du royaume ; deux en fans ailés , figurant tleux anges, la portaient entre leurs mains. Les relicjues des saints les entouraient , et surtout celles ihi prophète Issachar, celui (jui circoncit