‹ Règne de Charles VIIIChapitre 19 sur 53 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le but était atteint; il s'agissait de s'y maintenir.

La fortune qui se plaît aux combats et aux conquêtes , mais qui semble dédaigner la gloire moins brillante cjui conserve , avait fini. C'était le tour de la sagesse et de l'habileté ; et l'Europe jalouse suivait des yeux tous nos mouvemens. Un jeune roi, difforme de corps, faible d'esprit, accompagné de quekjxies centaines de braves étourdis , entouré de seize cents lances , chaque jour plus incomplètes , surchargé d'un écrasant matériel , et suivi seulement de dix à douze mille soldats , dont la moitié lui étaient étrangers , venait de s'enfoncer insoucieusement dans une profondeur de trois cents lieues; il avait percé au travers d'une foule de peuples étonnés, insultant les uns, rançonnant les autres, les pillant tous , sans s'inquiéter de mettre entre lui et la France tant de fleuves , de villes , de montagnes bordées, remplies et hérissées de tant de haines !

ir8 CHARLESVIIl. — PART. IlI^LIV. VIII.

Mais enfin il venait d'arriver dans ce qu'il regardait comme son second royaume; il y était à la fois accueilli en souverain élu et en roi légitime ; plusieurs millions de bras s'y levaient pour lui ; on devait croire qu'il allait s'environner, se fortifier de toutes ces ardeurs , les soutenir, les exciter encore, s'enraciner sur ce sol , et qu'enfin , maître des deux extrémités de l'Italie , du nord et du sud de l'Apennin , du commencement et de la fin de la péninsule , il en contiendrait assez le centre pour que sa ligne d'opération , c'est-àdire de communication avec son point de départ , fût respectée.

De quelque difîicile exécution que fut ce plan , c'en était un du moins; c'était m.éme le seul qu'on pût concevoir, et pourtant cette armée d'insensés ne songea point à le suivre : ils firent même tout le contraire. Dans l'exaltation de leur vanité, ces hommages empressés de tout le royaume , ils les accueillirent avec mie hauteur dédaigneuse. La légèreté française se mit à mépriser la mobilité italienne; ils s'imaginaient être d'une nature supérieiu-e; ils se croyaient prédestinés, irrésistibles. Ce rapide triomphe, (]ui n'était qu'un accident de moeurs et de fortune, leur ignorance, enivrée de force et de jeunesse, on'us((uée par l'éclal de la circonstance

actuelle , et à qui le présent cachait l'avenir, l'envisagea comme une situation à jamais acquise et inébranlable.

Elle était tout le contraire ; elle se compliquait de plusieurs considérations opposées , dont une seule négligée pouvait tout perdre. Dans ce royaume , les princes aragonais , au milieu de leurs violences, et en dépit du gouvernement municipal établi dans le reste de l'Italie, avaient maintenu vigoureusement le systèm^e féodal. Les seigneurs y étaient puissans; il fallait donc ou les miénager pour assurer la conquête , ou les abattre en appelant les communes à la liberté , ce qui ne convenait pas plus à un peuple si peu avancé qu'à une armée conquérante , elle-méra.e encore si féodale.

C'était donc avec les grands qu'il y avait à compter : mais ils se partageaient en deux camps; notre armée en formait un troisième ! c'est pourquoi, des le lendemain de son triomphe, quand il ne songeait plus qu'à jouir, le jeune roi se trouva , sans s'en douter, dans la position la plus compliquée et la plus difiicile de toutes , celle d'une restauration sans conquête.

Il avait à satisfaire à la fois le parti angevin, qui avait tant souffert et l'avait si long-temps attendu : le parti aragonais tout puissant . ([ui

venait de l'accueillir; et sa propre armée. Le premier parti se croyait en droit de tout obtenir; mais , avant tout , il prétendait bien reprendre enfin au second toutes les dépouilles qu'il lui avait arrachées , et dont il le voyait encore couvert.

Le second , possesseur de ces confiscations depuis tant d'années , bien loin de songer à les restituer , s'attendait à ce que de nouvelles faveurs paieraient sa défection nouvelle.

Quant à notre armée , elle aspirait à tout , et déjà dévorait des yeux sa concpiéte. Angevins, Aragonais , il lui importait peu : elle ne leur avait demandé ni soumission , ni défection; elle dédaignait ces vaincus , méprisait ces traîtres ! Ce royaume recon([uis pour s'y établir solidement , pour le gouverner , et qui s'était levé tout entier avec tant de joie pour nous recevoir , ne leur paraissait qu'une proie sur laquelle tous avaient droit de se précipiter pour s'en arracher les lambeaux.

Au milieu de ce contlit d'intérêts et de passions ennemies , Charles VIII , sans songer à rien de pareil, sans même attendre que les châteaux de Naples se fussent rendus , ne s'occupait déjà pkis ([ue de fêtes. Tout lui semblait conquis , la noblesse par sa présence et par lé-

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clat des solennités déjà commencées ; Naples , par de nouveaux privilèges; le peuple, par une remise d'impôts de 200 mille ducats. Son règne ne devait donc plus être qu'une réjouissance continuelle. Naïf comme l'ignorance et l'irréflexion , il ne concevait pas qu'au milieu de ces pompes, de ces jeux , de ces joies cju'il multipliait, le mécontentement put trouver place , et que le royaume entier ne partageât pas son ivresse ! ,

Comment d'ailleurs douter jamais d'une nation qui venait de se montrer si enthousiaste de sa gloire ; de la fidélité de ces grands qui tous se dévouaient à son trône avec tant d'ardeur? Sa confiance était si grande , que Perron de Baschi et d'AuJDigny furent envoyés seuls et sans troupes , pour prendre possession des deux Calabres. Et en effet , trois seigneurs seulement, alors en fuite , étaient restés fidèles à la dynastie tléchue ; tous les autres accouraient se réunir aux Bisignano et surtout à ce prince de Salerne, à ce San-Severino , cet ancien amiral du royaume, <|ue les cruautés aragonaises en avaient chassé, à ce réfugié qui , le premier , nous était venu chercher jusque dans Lyon ! Emigré qui , de même que tous ses pareils , n'avait vu l'intérêt de sa patrie qu'au travers du sien. Dans sa pas-

sion , il s'était persuade qu'il y allait du bonheur de toute l'Italie, ffu'ellc fût traversée et toute foulée par cette armée d'étrangers qui le ramènerait dans son pays, lui rendrait ses honneurs, et le ferait rentrer dans ses propriétés.

Au reste , sans son intluence , les premiers transports de cette noblesse eussent été les mêmes ; il eût sulïi à ce peuple de grands si volages , des charm^es de la nouveauté et des attraits de la victoire. Tous se précipitèrent , et à leur tête , les ducs de MeKi , de Gravina , de Soria. Les comtes de Montorio, de Fondi, de Tripalda , de Celano , de Troïa ; puis cent autres encore ! Et pourtant , au milieu de cette ardeur , de cette afllucnce napolitaine, notre cour, au lieu de se nationaliser, de se naturaliser dans ce pays, restait toute française. Ces nobles nous apportaient aACc leur ancien ou nouveau dévouement, toutes les vieilles haines dont entre eux ils étaient divisés ; il eût fallu s'efforcer de satisfaire les uns sans blesser les autres , en les réunissant tous dans ce même amour qui les avait attirés ; on lit autrement, on les repoussa tous ensemble dans un même dédain. Ce fut inadvertance et inattention dans le prince , (|ui ne songeait qu'à ses plaisirs, et orgueil , impeitinence et cupidité dans ses cnlcmrs, aux(|U('ls il abandonnait tout

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11 y eut de la gradation dans cette faute et dans ses conséc[uences. Dans les premiers jours, toute cette noblesse napolitaine saisie d'enthousiasme, n'avait songé qu'à exprimei- ses transports ; captivée par l'aspect brillant de nos fétes galantes et guerrières, emportée par le tourbillon de tant de plaisirs pompeux et de joies somptueuses , ils avaient ndmiré ! Mais ces premiers momens d'exaltation , d'étoimement et de curiosité satisfaits , quand revint la réflexion , l'habitude et l'intérêt reprirent leur inévitable empire.

Ils commencent donc à regretter leurs moeurs méconnues, leurs usages dédaignés. Dans leurs entretiens , dans les propos , jusques sur les théâtres publics montés par nos soins , et où nous célébrions nos conquêtes , ils remarquent notre étourderie jactante et présomptueuse , notre vaniteuse légèreté si inconsidérée , si mocjueuse ; ils s'étonnent de la voir insulter sans ménagemens l'Autriche , l'Espagne et jusqu'à l'Italie elle-même. Et il n'était que trop vrai ; généraux, courtisans, simples honnnes d'armes, aucun ne songeait à cacher le mépris qui débordait en eux de toutes parts pour la molle lâcheté de la péninsule. N'estimant qu'eux seuls au milieu d'elle , ils ne s'embarrassaient pas de la part cpie Naples pouvait prendre à ces dédains;

ils lui laissaient voir ([ue l'Italie entière ne les avait frappés qu'en pitié et en ridicule.

L'amoui'-propre national choqué, le reste suivit. Dès lors , Angevins , Aragonais, tous commencent à comprendre leur méprise. Déjà même ils se demandent entre eux « ce qu'ils ont donc gagné à cette révolution tant désirée? Jadis, du moins, ils étaient les ministres du prince, d'un prince né parmi eux ; sa gloire était la leur ; ils dispensaient ses grâces , tandis qu'aujoui'd'hui , dans leur propre capitale , à la cour du roi de leur choix et de leurs désirs , ils sont tentés de se croire dans un pays étianger. Ils ne savent s'ils sont en France ou dans Naples même ? s'ils sont sujets de Charles ou sa conquête ? » et ils se montrent ce triple et impénétrable cercle de Français qui l'environnent ! « Pendant que ces intrus veulent tout régler, tout gouverner sans rien connaître , ignorant le sol , ses habitans et jusqu'au langage , eux , dont ces étrangers usurpent les emplois , peuvent à peine approcher du trône. Il leur faut solliciter longuement des audiences , traîner des heures entières dans l'anticharabre de ces Français, attendre des jours infinis à la porte du monarqueî cl (|uin(l enfin ils ont essuyé lant de rebuts , quand, ;ui h.ners do ces façons de barbares.

de ces airs étranges et hautains, tic ces regards dédaigneux et jaloux , ils ont percé jusqu'au roi lui-même; ils disent qu'ils n'ont traverse tant d'afTronts que pour en recevoir d'autres encore. Choqués de l'accueil du monarque , ils s'irritent entre eux , de ces regards distraits , de cet air de fatigue et d'ennui dont il a écouté leurs requêtes. Et ils ajoutent qu'il n'y a point jusqu'à cette mémoire des noms , si commune aux rois , qui ne manque à celui-ci pour les plus connus d'entre eux et les plus illustres ! Serait-ce inattention , insouciance ou dédain ? Pourquoi ne peut-il jamais se rappeler ni leurs intérêts , ni leurs services, ni même enfin les reconnaître? Et ils s'écrient que c'est une honte insupportable qu'à chaque nouvelle audience arrachée au prix de tant d'humiliations , il faille encore et se nommer, et recommencer à expliquer ce qu'ils sont , ce qu'ils veulent , quels étaient leurs droits ; enfm , combien à chaque concession du prince , aux seigneurs français de sa suite , il a violé de prérogatives reconnues , blessé d'intérêts puissans et offensé d'amonrs-propres irritables. ))

Ces plaintes étaient fondées. Aussi, le premier mois était à peine écoulé , que déjà perçait de

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toutes parts un méconteutemcnt général. Dès Jors tout tourna mal , même le bien , cjii'on fit à demi , et sans plus de ménagemens que les fautes.

Une nécessité d'administration en fit éclater les premières conséquences. On n'avait eu garde de rendre justice aux seigneurs angevins en leur restituaîit Icîurs ])iens confis([ués. Cela n'eût pu se fain; (pi';:ux dépens des seigneurs aragonais, qui , depuis cinquante ans , jouissaient de ces dépouilles. Tout s'y opposait ; l'équité même comme la polili([ue. C'eût été une justice trop tardive d'une spoliation consacrée , ou plut(')t dénaturée par le temps , sous l'influence ducjuel , tout se transforme.

Mais on eût pu, d'une part, maintenir un fait accompli , et de l'autre en dédommager les victimes. On lit tout autrement. Une ordonnance odieuse aux Angevins confirma leur ruine ; bien plus , quckjues uns d'eux , tels ([ue le comte de Celano , en revoyant la dynastie française , s'étaient crus en droit de rentrer de force dans leurs biens confisqués; mais nos troupes, pour les en rechasser encore, eurent ordre de se réunir à celles des seigneurs aragonais. Soit dépit, soit vérité , les Angevins accusèrent de ces mesures

l'avidité tie de Vesc et du président de Gaiiiiay, Ils prétendirent que ces conseillers tout-puissans avaient vendu à leurs ennemis leur influence.

Le résultat fut que le parti aragonais ne gagnant rien de plus à cette protection que ce qu'il possédait sous la dynastie déchue, n'en fut guère plus dévoué à la nouvelle, et que les Angevins, nos plus fermes appuis, s'en révoltèrent ! Toutefois , Charles pouvait s'acquitter encore envers la longue et souffrante fidélité de ceux-ci , par des aliénations du domaine : il l'aliéna bien , quelque fâcheuse d'ailleurs que pût être cette m^esure , mais ce fut en faveur des seigneurs français ; ce qui , sans rassasier ces hom.mes de proie et de passage, acheva d'exaspérer tout le reste. Dès lors , les défections déjà dans la pensée , prirent corps et devinrent faits. Mais telle était l'incurie , la dissipation du chef, et l'avide préoccupation des entours, qu'à peine se doutat-on, non seulement de ces dispositions funestes, mais même des premiers symptômes de révolte.

Le mal commença par Otrante dans la province de ce nom , et par Tropéa et Amanthéa dans la Calabre, Ces villes s'étaient pourtant

déclarées françaises , mais villes royales et non seigneuriales. Il ne fallait qu'en envoyer prendre possession ; on l'oublia. Étonnées de cette insouciance, elles députèrent. Leur soumission, qu'il eût fallu aller solliciter, heureusement elles l'apportaient jusques dans Naples même; il n'y avait donc plus qu'à prendre la peine de recevoir leurs envoyés ; mais les fêtes enivraient , et l'on ne trouva pas un seul moment pour les entendre.

Pourtant l'avidité de quckpies seigneurs, et entre autres de celui de Précy, ayant découvert l'existence de ces villes, en demanda l'investiture ; on l'accorda , se rappelant vaguement qu'elles s'étaient soumises, et n'ayant pas pris garde , ou ne se souvenant plus h ([uelles conditions. Mais elles, qui ne voidaicnt reconnaitre que la juridiction royale , redoutant les exactions de nos chefs de guerre , et que notre dédaigneuse et choquante légèreté avait frappées, s'étaient ravisées ; le drapeau aragonais flottait de rechef sur leurs murs; elles étaient perdues pour nous sans retour.

11 en fut de même de l'île d'Ischia, tentée d'abord et ensuite négligée; de même (>ncore de Reggio, de Scylla, et des citadelles de lîari et de

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Gallipoli. On les oublia dans le tourbillon des plaisirs, dans la confusion de tant d'alTaires conduites au hasard , à toutes mains , sans système , sans point de vue général et au gré de l'intérêt de chacun. Car, autour de Charles, tous ne songeaient qu'à se gorger de pillage. Au lieu de servir leur bon petit roi , ils se servaient de lui , qxii , tout occupé de joutes , de tournois et de fêtes , ne regardait à rien et ne savait rien refuser . Ce pauvre prince , si doux , si bon , si généreux , ils le faisaient parler, se taire , ou ordonner, au gré de leurs rudes et grossières passions.

Un funeste exemple d'élévation subite et disproportionnée , celle de son ancien valet de chambre de Vesc, devenu duc de Nola et gouverneur de Gaëte, avait achevé d'allumer toutes ces ambitions. Dès lors toutes les imaginations, toutes les avidités , s'étaient exaltées ; une émulation de cupidité, de voracité ambitieuse ou sordide, courut comme une fièvre ardente dans des veines jusfjue-là généreuses. Chaque jour, au lever du prince, on vit nos capitaines, l'oeil ardent et rapace , les mains brûlantes de convoitise , se partager les emplois et les dignités , s'arracher les iiefs appartenant aux nationaux; ils se disputèrent même jusqu aux magasins de l'Etat, et jusqu'aux armes et aux

l5o CHAIILKS MU. l'AKT. III, LIV, VIH.

appiovisionnemeiis des places fortes. Plusieurs obtinrent la permission de les vendre k leur profit.

Au reste, déjà la plupart de ces munitions étaient gaspillées. Le désordre était si grand, qu'on n'avait songé que le 4 niai, cinquante jours après la conquête, à en ordonner l'inventaire.

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