‹ Règne de Charles VIIIChapitre 20 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Et tout cela se passait en vue et à portée de l'eiinemi, au bruit d'une coalition universelle qui se tramait à Venise et sur notre retraite; devant la tlotte aragonaise, qui, sous Frédéric, oncle du jeune prétendant, croisait autour du royaume ; enfin à la pointe des armes espagnoles, dont l'avant-garde , commandée par le fameux Gonzalve de Cordoue , était déjà descendue en Sicile. Au milieu de tous ces dangers si menaçans, cette poignée de présomptueux, animés de ce sentiment de supériorité qui fait faire et gâter tant de prodiges, se désarmait, se dépouillait comme si tout eut été accompli. Ils démantelaient leurs places de sûreté, insultaient leurs partisans napolitains , et pillaient eu se moquant d'eux , les seuls appuis qui leur restassent.

En mêmie temps ils rejetaient toutes les propositions d'accommodement que deux fois, à la faveui' d'un sauf-conduit , avait apportées jusjjiie dans Naples don Frédéric. Ils irritaient sur leui

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ligne d'opération jusqu'à Florence même, en soutenant la révolte des villes sujettes de cette répuhli(jue. Et quand, invocjuant les traités avi sujet du soulèvement de Montcpulciano , elle réclamait notre secours, ils l'insultaient en répondant, par d'amers sarcasmes, à sa prière.

Quant à Ludovic Sforza, on achevait de l'aliéner; le duc d'Orléans, jusque-là si remar- (juablc par son imprévoyance et ses étourdcries militaires et politicrues, en le traitant d'usurpateur de Milan , et en s'annonçant hautement à ce duché comme son prétendant légitime; Charles VIIÏ lui-même, en admettant hautement à Naples, dans sa faveur, le milanais Trivulcc et les génois Fiesque et Frégose , ennemis personnels de ce fourbe. Charles fît plus, il refusa, sous un prétexte spécieux , à ce même Louis-le- Maure, Tarente , que dans l'entrevue d'Asti il lui avait promise.

Plus tranquille à Naples qu'il ne l'avait été dans Asti, Charles ne s'inquiétait nullement de voir ce prince mécontent nous ôter les moyens de prendre Ischia , en retenant nos vaisseaux dans Gênes; de savoir qu'il tournait contre nous cette grande cité, notre arsenal maritime, et qu'ainsi le perfide se rendait maître de nos trois seules voies de retraite , la mer, le littoral et l'Apennin

même, dont il dominait, de Pontremoli à Foinoue, la crête et les deux revers.

Venise elle-même n'était guère plus ménagée ; mais ici , pour un moment et sans que l'intérêt concentré sur l'armée française se divise, il faut que l'attention se partage. Venise et Philippe de Comines sont le point de vue et le personnage qu'à cette heure il faut envisager.

Cette république aristocraticjxie , déjà riche et glorieuse de plus de mille ans d'une existence à la fois calme et en progrès d'étendue , de richesse et de puissance , après avoir d'abord appelé l'expédition , s'était ensuite renfermée dans une neutralité douteuse. Maîtresse d'une partie de la cote grecque, sa passion était de prendre pied sur le point de la côte napolitaine opposée. Ainsi établie sur les deux rives du golfe au fond ducjuel elle est assise, elle en eist commandé l'entrée. Son projet était donc d'airacher à la dynastie aragonaise de Naples la cession de plusieurs ports de la Fouille ; elle ne pouvait atteindre ce but que par la terreur; elle avait appelé Charles pour l'inspirer. Cet effet produit, elle comptait arrêter en chemin !<' conquérant;, ou le détourner vers la Grèce.

Habile, prévoyante et jalouse, comme tous les gouvernemens ai'istocrati([ues , elle eût rc-

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douté l'étalilisseraent d'un si formidable voisin dans la péninsule , où il eut annulé son influence. C'est pourquoi , trop insidieuse pour être confiante, elle a refusé l'offre que la France lui a faite de ces mêmes places de la Fouille , qu'elle préfère tenir de la main des Aragonais , bien moins puissante. Dès notre entrée à Florence , elle s'est effrayée de la rapidité de nos premiers pas en Italie , et de la supériorité de nos armes; elle nous a soupçonnés d'une autre ambition; et, s'inquiétant pour elle-même, dans notre prise momentanée de possession des places fortes de la Toscane, entrevoyant l'avenir, elle a craint pour l'Italie entière la perte de son indépendance.

Dès lors , par sa position , sa réputation , sa puissance , elle est devenue le centre de toutes les intrigues diplomatiques de l'Europe , et surtout de la péninsule. C'est là, qu'ouvertement ou secrètement, sont accourus les représentans de toutes les jalousies , de toutes les peurs , et de cette multitude de haines que l'agrandissement de la France, et la marche conquérante de son jeune roi, ont inspirées.

Comines est au milieu de tous ces intérêts alarmés, de tous ces orgueils blessés; au foyer même de leur révolte. Il a vu successivement

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a^Ti^e^ dans Venise les envoyés espagnols et autrichiens , ceux de Rome et du Milanais , celui de la maison aragonaise de Naples , et jusqu'à l'ambassadeur du sultan lui-même. II a épié tous leurs mouvemens; il les entend tous qui complotent; il sait que, dans des conciliabules nocturnes et mystérieux , ils conspirent la perte de notre armée, ou son expulsion de la péninsule. Eclairé sur leurs intentions, il a d'abord porté soudainement cette lumière aux yeux des envoyés de Ludovic. Ceux-ci en ont détourné leurs regards ; ils ont échappé à cette brusque et directe investigation par des réponses évasives.

Alors Comines , mécontent , s'est retourné vers le doge lui-même ; il a provoqué hautement sa franchise; et ce magistrat, d'accord avec la seigneurie, s'est expliqué sans détour. « Pourquoi cette conquête de la Toscane? L'Italie s'en effraie ! L'expédition de Grèce , tant annoncée , n'est-elle donc qu'un prétexte ? Naples et Constantinople , voilà les deux buts avoués; mais le premier des deux semble atteint , on sait qu'il s'offre de lui-même ! Que Charles VIII y consente; et la maison aragonaise de Naples reconnaîtra sa suzeraineté : lui tribut annuel en fera foi ; trois places fortes

napolitaines livrées à la France en seront la i^arantie. Que le roi les accepte; que désormais libre d'accomplir sa seconde promesse, celle de la conquête de Constantinople , il songe à la remplir. L'Italie entière en réclame l'exécution. Ce n'est donc point contre Charles, c'est contre le Turc que ses États forment une ligue. Tous veulent y concourir ! Quant à l'argent nécessaire, Venise en olïre l'avance; les seuls gages qu'elle demande sont quekfues ports de la Fouille : ils lui suffiront. ))

Telles avaient été les plaintes et les propositions du doge. Comines les avait transmises à Charles, alors encore dans Florence, c Et plût (( a Dieu qu'il eût voulu y entendre lors î » s'est depuis écrié ce ministre ; mais , ajouta-t-il tristement : u le roi ne fit que maigre réponse. »

Ce fut à cette épotjue (|ue cette coalition , attendant une occasion pour éclater , compta sur la forte position de Viterbe et sur l'armée napolitaine. Mais alors vint la nouvelle de la retraite de celle-ci , et de l'occupation par notre armée de tout le patrimoine de Saint-Pierre. Ce mécompte ébranlant à des degrés ditiérens tous ces ambassadeurs , avait suspendu leur détermination. Us avaient encore espéré dans San-Ger-

mano, puis en Capoue , puis enfin dans les châteaux de Naples ; mais cjuand ils apprirent que , foudroyé par l'artillerie française , ce dernier obstacle était tombé , tous se sentirent glacés d'épouvante.

Néanmoins , dans cette circonstance , le doge n'ayant pu éviter de recevoir Comines, il s'était efforcé de le complimenter , et l'expression de sa figure n'avait pas par trop démenti ses paroles. Mais soixante sénateurs se trouvaient là répandus dans la même salle ; leur aspect avait frappé Comines d'un étonnement dont ses mémoires vivent encore. Les uns étaient debout , les poings fermés et les yeux au ciel , comme on peindrait la colère et le blasphème ; un plus grand nombre étaient à demi couchés sur des bancs dans l'attitude abandonnée du désappointement et de la douleur. Il y en avait encore d'autres, assis sur des marche- pied; ceux-là avaient les coudes sur leurs genoux et la tête entre les deux mains , corame on représenterait la consternation et le désespoir. Aucun d'eux enfin ne paraissait l'avoir aperçu , tant le dépit, la tristesse ou l'effroi les absorbaient. Comines, surpris , se figm^ait voir les sénateurs romains après le désastre de Cannes. « Ils n'estoient sans

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« doute pas, a-t-il dit, plus esbahis , ne plus i< espouvantés , et les rei^ardois à grande mer- « veille ! »

Cet inconcevable découragement poussé chez des hommes d'état, et chez des Italiens encore, juscpi'à l'oubli de toute dissimulation, était réel.

II avait gagné jusques aux membres de ce congrès dont Comines avait percé le mystère. Tout y était suspendu. Déjà même les envoyés d'Autriche menaçaient de se retirer , quand des avis venus deNaples par Lorédan etTrévisan, ambassadeurs vénitiens près de Charles, changèrent toute la face des choses.

Placés là pour nous observer , ces deux enne-

III is déguisés tenaient registre de toutes nos fautes : ils en transmettaient la longue et lourde liste à leur gouvernement. Aux nouvelles successives de notre folle conduite , chaque jour plus imprudente et inconsidérée , les sénateurs de Venise, les membres du congrès italien, tous ces hommes si impressionnables , que quelques coups isolés d'une foudre si lointaine avaient altérés , se relèvent. Tous commencent à ne plus voir, dans le triomphe de Charles , qu'une surprise , un succès d'à-propos , de circonstance, tout extérieur , sans valeur intrinsèque ; à y

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trouver du hasard et à se persuader c|ue cjuelque inconstante et éphémère bouffée de bon vent avait poussé juscjue là cette fortune !

Ludovic leur fait comprendre qu'enfoncé si avant , ce téméraire a bien moins pris l'Italie qu'il ne s'est pris en elle. Sénateurs, envoyés, tous s'ameutent ; ils s'encouragent de leur nombre ; ils se promettent cinquante-quatre mille hommes, dont trente-quatre mille de cavalerie. Alors, assignant le 5 1 mars pour la conclusion de leur ligue, ils hésitent encore , et ce n'est qu'à la lin de ce même jour, quelques momens seulement avant minuit , qu'ils se décident.

Comines , alors chez lui , dormait paisiblement. Il ne se doutait pas de ce dénouement qu'il craignait, mais sans le croire aussi proche Le lendemain i'^'^ avril, il s'étonne d'être mandé chez le doge de meilleure heure qu'à l'ordinaire. A son arrivée chez ce prince , il remarcjrie le grand nombre de sénateurs qui l'environnent. Pourquoi sont -ils deux fois plus nombreux que le jour de leur abattement , qu'il se rappelle encore ? Et quel changement dans leur attitude ! Comme leurs têtes sont hautes, leurs mines fier es ! Il lui semble même qu'un air de menace perce dans leur joie presque insultante ! Un trouble vague parcourt les veines de Comines ;

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déjà sa physionomie , dont il s'elïbrce de composer l'expression , s'altère ; il s'assied pourtant , et tout aussitôt le doi^e lui déclare à haute voix : « Qu'en l'honneur de la sainte Trinité , eux et le duc de Milan , ont , avec le pape et les rois d'Espai^ue et des Romains , conclu une ligue î Que son premier objet est la défense de l'Europe et de l'Italie contre le Turc , et le second la garantie réciproque de leur indépendance. On espérait , ajouta-t-il , que le roi de France y prendrait part , et cependant Venise allait rappeler de Naples ses ambassadeurs ! »

A cette déclaration imprévue , Comines demeure muet de courroux selon lui , et d'elFroi selon des témoins, ce qui est plus vraisemblable. Lui-même a dit : u Qu'il eut le coeur serré étant ;< en grand doute de la personneduroi etde toute (( sa compaignic,cuidant le cas des alliés plus près « qu'il n'étoit ( Il redoutait surtout les Alle- « niands) : car si cela y eût été, ajoute-t-il, jamais (( le roi ne fut sorti d'Italie » ; aussi , dans son premier saisissement, et l'esprit presque perdu selon IJembo, il s'écria : « Quoi donc ! mon roi ne (( pourra-t-il revenir en France ! » Le doge répon- 4 dit (( qu'on s'empresserait de lui en faciliter les

moyens, pourvu (pie, de son côté, son retour lut pacificpie. )) Sui- (pioi Comines, un peu remis.

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réplic|ua « ([u'il était inutile de parler de paix quand on déclarait la guerre. » Puis , pour les surprendre à son tour, il prétendit (( qu'au reste, on ne lui apprenait rien ; que , dès la veille , il en avait prévenu le roi ; que plusieurs fois il lui avait annoncé cette ligue; que Charles lui-même en avait reçu de Rome et de Milan la nouvelle : » « A ces mots , dit Comines , ils me firent tous (( estrange visage, car il n'est nuls gens au monde i( si soupçonneux et (|ui tiennent leurs conseils « plus secrets. »

Néanmoins , le trouble de Comines fut si grand , qu'en sortant du palais , il pria le secrétaire du sénat (( de lui répéter ce qui venait d'être dit , sa mémoire ne lui suffisant plus pour le retrouver. »

Sa stupéfaction paraît singulière , car dès le premier jour , celui de cette terreur , plus extraordinaire encore, des sénateurs de Venise, à la nouvelle de la prise des cliâteaux de Naples , cet ambassadeur assure qu'il s'était réellement préparé à tout. Prévoyant bien que comme toutes les exagérations sont éphémères , celle d'une peur si panique serait peu durable , et qu'une réaction était proche , il s'était empressé d'écrire au roi et aux ducs de Bourbon et d'Orléans. Il avait, dit-il , supplié Charles d'armer et d'ap-

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provisionner prornptemeiit les forteresses napolitaines, et de préparer son retour. Il avait conjuré le duc d'Orléans d'appeler les forces du Piémont et du Montferrat au soutien d'Asti ; il pressait chacpie jour le duc de Bourbon d'envoyer de France en toute liàte des secours à cette place , seul point d'appui , seule porte qui restât à l'armée royale, pour sortir de cette Italie prête à se refermer sur elle. Il y avait donc eu plus d'effroi que de surprise , dans la stupéfaction de Comines ; jusqu'à la prise de Naples , comme la fortune, téméraire de sa natui-e, s'était ri de ses sages prévisions , il prévoyait que cela avait du discréditer ses nouveaux avis, et qu'on allait dans Naples être pris au dépourvu.

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