‹ Règne de Charles VIIIChapitre 2 sur 53 · UO.ME · texte numérisé non relu

UO.ME

journée; que 1 art àvs approvisionnemens , celui des distributions régulières de vivres, que la discipline qui en règle l'emploi et en empêche le gaspillage, étaient ou ignorés ou négligés. Il comprenait que dans lo Milanais, en Toscane, pajs alliés , fertiles et peuplés , quelques officiers des vivres précédant l'armée, l'argent à la main, eussent pu suffire ; mais de quoi serviraient-ils sur un sol négligé , ennemi , dépeuplé , ruiné par les guerres intestines des Colonne et des Orsini , et dans l'hiver? Ces craintes étaient fondées; mais elles n'eurent d'autre eliët que d'importuner lesjeunes favoris de Charles : quant à lui , il n'en fit que rire, et continua sa marche. Le y décem}3r€ , il entra dans Acquapendenle , première ville romaine ; le clergé entier en sortit; ces prêtres vinrent au-devant de lui avec la croix, les relicpies , et même le saint-sacrement, comme jadis les païens leurs ancêtres avec leui^ dieux, s'entourant de ce qu'ils avaient de plus sacré par déférence pour le vainqueur , ou comme d'une protection et pour placer le maître éternel de tous entre eux et un dominateur éphémère. Car l'armée ennemie, sa bataille, l'hiver aussi, tout leur manf|uait pour les défendre ! excepté la famine, qui déjà se faisait sentir. Elle justifia seule les inquiétudes de Comines.

En effet , la saison , rude jusque-là , venait de chani^er subitement. Elle était devenue d'une douceur extraordinaire. Quant à la guerre , en ce moment Alexandre VI épouvanté y renonçait. Ce pape se sentait pris dans ses propres pièges. II s'était f;iit d'abord de l'appel de Charles VllI en Italie , un moyen de négociation avec Alphonse de Naples , pour l'élévation de ses bâtards ; cette même alliance avec la France avait forcé les Orsini de se rattacher à sa thiare. Satisfait sur ces deux points, dès lors, sans égard pour sa parole , poiu' la dignité, pour l'honneur du monajxjue français , pour la ruine et le déshonneur ([u'il y aurait eu à abandonner une si grande expédition commencée , il avait fait défendreà Charles VIII de continuer sa marche , et lui avait elFrontément ordonné de retourner chez lui . On l'avait vu , depuis, armer ses sujets , promulguer des brefs guerriers contre Charles , lui interdire ses états , ceux mêine de Naples , comme fiefs de l'Eglise ; et cette audace s'était soutenue tant (|u entre ce prince et lui il avait vu l'hiver , lApennin , Florence , Sienne et leurs forteresses.

Mais l'hiver bravé , la Toscane franchie , bouleversée , traversée de part en part ; son propre légat Piccoloniini , rejeté dédaigneusement à Florence , sans mrme avoir été entendu ; en-

ROMR. 7

fin , sa tentative avec le cardinal SForce manquée , il s'épouvante ! Ce qu'il redoute le plus , ce n'est point cette armée conquérante et son roi outragé, c'est toute sa vie passée et présente: vie monstrueuse que, jusque dans le sacré collège, ses ennemis évoquent enfin contre lui-même.

Il tremble surtout en apercevant, au milieu du camp français , la Rovère , celui qui doit un jour être Jules 11. Ce cardinal fut son com.pétiteur au saint-siége; il est son ennemi personnel le plus ardent et le plus acharné. C'est lui dont à Vienne, dans le Dauphiné, la haine élo([uente a déjà ranimé le jeune roi , alors refroidi sur cette expédition préparée par tant de sacrifices. La Rovère est un homme tout de passion, entrainant, poussant à ces extrémités qui n'ont d'issue que des abîmes! Bientôt, par la voix de ses historiens contemporains, l'Italie entière doit lui reprocher cette funeste époque d'une si honteuse et irrémédiabhî chute; elle maudn\i ce cardinal , et le nommera V instrument fatal de tous ses maux présens et à venir! -

Déjà, du haut du saint-siége , Alexandre croit entendre les cris accusateurs de ce prêtre. Ce n'est donc pas seulement une humiliation , ujie défaite, c'est un jugement, une déposition dont

s'effraie ce grand coupable ! Devant le concile que la Rovère invoque, quel serait son refuge? Lui, incestueux, parjure, simoniaque, l'allié, le geôlier , le soudoyé des Turcs , osera-t-il se réclamer de principes tant de fois méconnus , d'un Dieu outragé , d'une religion trahie? non sans doute ! Aussi , de même que la plupart de ces hommes pervers qui pour s'élever ont méprisé toutes les bases reçues , qui se sont créé d'autres dieux que ceux du ciel , et qui , pesant leurs destinées dans des balances à part , autres que celles de la justice , ont tout placé dans leur intérêt; quand ce vieillard voit tous ses faux points d'appui crouler avec sa fortune , lui , naguère si habile , si décidé dans le mal , s'eflàre, tourbillonne et devient le plus lâche et le plus irrésolu de tous les hommes.

KOME.

Page 1