‹ Règne de Charles VIIIChapitre 3 sur 53 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Pourtant une chance de corruption et une trahison lui restent, et conséquemment un espoir. Il peut abandonner Naples , peut-être même livrer l'aiTaée napolitaine au jeune monarque français. Quant aux avides conseillers de ce conquérant , ils calculeront sans doute que la pourpre et les bénéfices s'obtiendront plus facilement et plus vite de sa détresse , que des chances hasardeuses et lointaines d'une élection nouvelle.

C'était alors que Ferdinand , abandonné par la Romagne , et dépassé au loin par la marche de l'armée française en Toscane , revenait en hâte par l'Ombrie pour couvrir Rome. Ce prince courut d'abord reconnaître cette position de Viterbc , l'espoir de l'Italie. Mais là , sur la route des négociations d'Alexandre , quand, se voyant en face un ennemi puissant , il ne sentit derrièi-e lui qu'un allié perfide, il hésita; puis tournant bride, il rejoignit son armée, et pour assurer

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dir lupins sa retraite au-delà du Tibre, il se replia sur Rome.

Des Ursins, dont, après Viterbe, les possessions eussent servi de champ de combats , ne fut sans doute pas étranger à cette résolution. Il est d'ailleurs vraisemblable que , dans leur marche rétrograde , Ferdinand et lui rencontrèrent les nouveaux envoyés du pape à Charles VIII. C'étaient deux cardinaux et le confesseur même de ce pontife. Ceux-ci n'allèrent pas plus loin que cette même Viterbe dont s'effrayait tant Philippe de Comines. Charles l'occupait déjà ; il y était entré le lo décembre, comme dans Acîjuapendente , sans plus de résistance et avec les mêmes honneuis.

Les ambassad(;urs romains le trouvèrent à Tévêché de cette ville , où était son quartier. Ils apportaient pom* les conseilleis du roi toutes sortes de séductions, et pour lui l'espoir d'une nouvelle défection du saint père , d'un abandon conditionnel du royaume de Naples aux prétentions de la France , et la liberté du passage de notre année dans l'Etat romain , Rome exceptée.

Toutefois , soit rest(* d'espoir dans l'armée napolitaine, soit peur d'elle, Alexandre VI semblait encore vouloir comprendre le royaume de INapl(\s dans cette négociation. Charles s'y refusa

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absolument, comme aussi à se détourner de Rome. Mais déjà, dans son camp, la disette se faisait sentir, et les intérêts personnels de ses conseillers s'agitaient. On le décida donc à envoyer, de Viterbe même , au saint père , le président de Gannay, l'habile et sage la Trémouille, et les cardinaux Sforce et Colonne.

Ainsi les négociations commencèrent. Dès lors chacun des pas de ce petit roi Charles , si petit en effet pour une si grande tâche , va s'embarrasser dans les fils du génie de lintrigue , qui régnait si souverainement en Italie. C'est pourquoi, lorsque toute Ihistoire représente ce conquérant effarouchant l'Italie et l'Europe jalouse par sa rapidité , nous verrons tout au contraire, après un double séjour à Acquapendente, sa marche réputée si impétueuse, suspendue à Viterbe cinq jours, à Népi quatre jours, à Bracciano douze jours, et un mois à Rome.

L Italie diplomatique, alors tout entière à Venise, en fut même pendant quelc[ues momens rassurée, et le rapprochement de ses différons Etats contre nous, suspendu. On ne sait s il parut naturel qu'une si grosse artillerie eut appesanti la marche de notre armée : ou plutôt, si ces Italiens s'exagérèrent la réputation guerrière du prince aragonais; ou bien enroj e si leurs mœurs

dégénérées, intrigantes et négociatrices , les avaient accoutumés à des guerres molles , lâches et languissantes ; mais ce qui est sur, c'est qu'ils ne s'étonnèrent point que les tâtonnemens et les précautions de ce jeune roi chevalier, égalassent en lenteur ce qu'il y avait d'elfroi et d'irrésolution dans les mobiles et changeantes détei'minations de son vieil adversaire.

Les plus clairvoyans comprirent qu'il y avait deux hommes dans ce prétendu conc[uérant ,

*rhommede lui-même et celui des autres! qu'ainsi, ce n'était donc pas seulement eu lui, si ignorant , si inexpérimenté , si adonné aux plaisirs et incapable d'application , qu'il fallait chercher la

• cause de ses actions, ou plutôt ici de son inaction , mais dans ses entours ; que plusieurs de ceux-ci étaient intéressés à marchander et h amener un accommodement avec le saint-père, et surtout son favori l'évêque Briçonnet. Quanta Charles lui-même , il fut facile de retrouver le caractère propre de ce jeune roi dans son opiniàti'C ténacité à ne vouloir traiter (|u'avec le pape exclusivement , dans Rome même , et seulement après y être entré en dominateur !

Telles furent ses instructions à la Trémouille et au président de Ganuay. Or , on ceci , ce n'était point une dcler;nination raisoiniée ({ui

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soutenait Charles, mais un sentiment, une espèce d'inspiration, celle de toute sa seconde enfance, sa haine contre ces bâtards d'Aragon d'une part , et de l'autre la fantaisie de faire le conquérant , et celui de Rome bien plus encore que celui de Florence ! sur cette terre héroïque de jouer au héros ! Vanité puérile que satisfaisaient ces airs de maître , ces entrées triomphales dans ces grandes cités si renommées, et surtout dans celle du plus grand des Césars, dont les Commentaires, le premier, le seul livre peut-être qu'il eût lu, avaient tant exalté son adolescence.

C'était là tout ce qu'il connaissait et appréciait de cette antiquité, dont son faible pied commençait à fouler les débris. En eifet, pendant que ses envoyés négociaient, que son armée se répandait pour vivre dans le pays, et que son avant-garde ainsi que son artillerie s'avançaient , lui ne se distrayait dans Viterbe cfu'en contemplant les trente-quatre jets de sa superbe fontaine , en visitant ses églises, et surtout, en allant avec sacour faire de fréquentes dévotions au tombeau de sainte Rose. Ce sépulcre était alors célèbre par les grands miracles qui s'y opéraient.

Mais, soit que pour occuper ses loisirs ou voir

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ses caiitoniiemens , il eût fait quelques excursions dans le pays , soit que l'une de ses deux marches subséquentes l'eut conduit à Sutri , il est certain que dans cette dernière ville il laissa (le bons souvenirs. Les Italiens disent qu'il y était à peine entré , cju'un grand désordre l'environna. Au milieu de ce tumulte, un des leurs, lin jurisconsulte , fut traîné devant lui déjà chargé de fers , plus encore de menaces , et assourdi de cris de vengeance. On le tenait pour mort. Des accusations furieuses se pressaient. ({ C'était un assassin ! Le perfide venait de tuer le cavalier français dont il était l'hôte ! Voilà ces traîtres d'Italiens, recevant triomphalement l'armée en masse pour la massacrer en détail ! » Au milieu de ces clameurs , le jurisconsulte parla, et Charles l'écouta. Un arrogant archer français l'avait accablé d'outraces , lui l'avait tué ; il en convenait , mais pour ne pas l'être , à son corps défendant ; et il le prouva. Néanmoins les murmures redoublaient , mais Charles les fit taire, et en dépit de l'irritation des siens, il leur arracha leur victime, qu'il fit remettre en liberté.

Ce fut le i5 décembre seulement qu'il s'achemina vers INepi. Son journal dit ((u il y séjourna

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du i5 au 19 décembre , « à cause de l'abondance (( de toutes sortes de \ivres et bonnes provisions (f qui y estoient et pour laisser sa suite s'y rai< fraîchir et s'y reposer » ; car on souffrait de plus en plus. Mais d'autres motifs l'y retinrent.

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