CHAPITRE VIL
En effet, on s'y moquait des vérités importunes qu'il avait transmises. On s'y étourdissait , on s'aveuglait pour jouir plus à l'aise, et Charles s'y prêtait , étant de ces inconsidérés qui vivent sans soucis entre l'éclair et la foudre. Cependant mille avertissemens divers étaient venus l'assaillir ; l'éclat de la ruptui^e de Fonseca ;» Velletri , et dès le lendemain la fuite de César Borgia ; puis la mort de l'infortuné Gem , qui venait d'expirer à Gaëte ; enfin les nouvelles de Rome , c[ui toutes lui montraient le pape avec son horrible Vannoza et sa monstrueuse fiimille, commençant déjà contre son armée une guerre d'assassins.
Et réellement, notre ligne d'opération aux approches de Rome était presque interceptée ; tous les bandits et les coupe-jnrrets , dont César Borgia tenait la ville pontificale et la campagne remplie, étaient sur pied '. Chaque jour h's
' Thomas Tliomasi.
l44 CHARLES VIII. PART. III, LIV. VIII.
Français habitans de Rome , ceux qui allaient rejoindre l'armée , et surtout , à cause de leur butin , ceux qui en revenaient, étaient insultés, dépouillés et même assassinés. Un grand seigneur français, entre autres , fut laissé nu et presque mort sur le chemin. Le cardinal Briçonnet luimême fut frappé dans son lils bien plus cruellement encore. Ce jeune seigneur s'en retournait en France avec les dépouilles de Naples ; cupidité ambition satisfaites , espoir de son père , il emportait tout avec lui, et tout périt en lui; les sbirres de Borgia Tégorgèrcnt !
En ce m^éme moment, une autre atrocité invraisemblable , si la vendetta italienne unie à la noire rancune catalane n'expliquait pas tous les crimes , révoltait Rome elle-même. Dans l'insulte faite ù la \ annoza , et dans le pillage de son palais , ceux qui avaient été le plus remarqués étaient des Suisses de l'armée de Charles. Leur départ les avait soustraits h la vengeance de cette courtisane ; mais depuis long-temps , cent cinquante de leurs compatriotes formaient une partie de la garde pontilicale. Ces soldats , comme ceux de la plupart des corps privilégiés et sédentaires des capitales, étaient devenus autant bourgeois que militaires ; ils exerçaient divers métiers ; la plupart
étaient mariés , bien établis , et comme naturalisés. Mais la Vannoza avait pris toute leur nation en horreur; dans ces malheureux, si iiinocens de l'affront qu'elle avait reçu , elle ne voit que leur origine ; elle demande à son fils , César Borgia , leur proscription ; leur sang l'assouvira ; leurs dépouilles serviront de gratification et d'encouragement à deux m.ille Catalans cpi'entretient Borgia , et cp'il est bien aise de tenir en haleine de crimes! '
Le massacre fut préparé avec cette froide , cette ingénieuse préméditation, et cet art diabolique alors en usage. D'abord ces soldats suisses furent seulement réforBaé%; puis on les bannit de Rome avec leurs familles , en leur accordant le temps de vendre leurs biens; enfin, quand on sut qu'ils étaient prêts à emporter tout avec eux , on assigna un jour à leur départ général. Le signal de leur marche devait être celui du carnage. Toutefois , par un raffinement de combinaison , et quoique les Catalans de Borgia lussent treize contre un , ils attendirent, pour commencer, que ces pauvres gens , embarrassés de leurs femmes et de leurs çnfans, s'étant partagés en trois troupes, fussent moins redoutables. Alors, tout à coup et tout à la fois, ils assaillent l'une dans l'église II. 10
î46 CHARLES Vin. — PATîT. III , LIV. VIII.
de Saint-Pierre, oii elle entendait une dernière messe ,• l'autre sur la plaee publique où elle se rassemblait; et la troisième déjà hors des portes. Dans cette première surprise, les deux premières troupes périrent égori^ées sur la grande place et dans l'église même. Le massacre souilla jusque» aux salles du Vatican, où se réfugièrent plusieurs de ces malheureux ; aucun asile ne fut respecté. On était blasé sur l'assassinat , on y joignit le sacrilège ; ce fut un assaisonnement.
Ceux de la troisième troupe durent leur salut à leur désespoir. Ayant compris leur destinée, ils se jetèrent dans les maisons voisines et s'y défendirent vigoureusement. Leur résistance donna le temps à l'indignation générale de se manifester, et à leurs anciens compagnons d'armes de la garde 'pontificale, celui d'accourir et de les dégager.
Tout cela n'était que trop significatif; mais des symptômes plus alarmans se manifestèrent. Le mois d'avril approchait avec la conclusion de la grande ligue. On sut cju'une congrégation d'Etat, pour y préparer les esprits^ avait été tenue par Alexandre , que la guerre mise en question y avait été approuvée , et que la plupart des cardinaux du parti français , Sforza entre autres, nous abandonnaient ! Leur ambition ayant été ti'ompéc dans son espoir de la tiépositiou
d'Alexandre, ils se ralliaient à ce pape : et poin-tant le roi et son conseil persévéraient dans leur joyeuse insouciance !
Mais ce n'était pas seulement les mouvemens de l'Italie et de l'Espagne qui auraient dû arra^ cher Charles à son incurie , c'étaient encore ceux de la Grèce , de cette Grèce qu'il avait tant compromise, et qu'il oubliait. Ce nouvel émule de César et de Charlemagne était à peine à la moitié de cette carrière de gloire , si hautement proclamée et parcourue presque sans combats , que déjà il se trouvait au bout de sa velléité d'héroïsme. Com^me Lyon et ses joies l'avaient distrait de Naples , de même Naples et ses plaisirs lui faisaient oublier Constantinople.
On se rappelle que le temps passé à Casai , près de la princesse grecque Marie, régente du Montferrat , n'avait pas été employé tout entier en solennités. La conquête de Constantinople y avait été préparée. Constantin Arianitès, oncle de la régente , prétendant aux couronnes de Servie et de Thessalonique, et un certain archevêque de Durazzo se trouvaient à cette cour. Il y avait été convenu que tous deux se rendraient secrètement à Venise , en même temps que Comines. Constantin devait en partir aussitôt pour aller préparer la Grèce à la ré-
l48 CHARLES VIII. PART. III, LIV. VIII.
volte ; l'archevêque devait le rejoindre plus tard , avec les secours d'armes et d'argent que dans Venise il aurait pu réunir.
Eu Grèce tout avait réussi. Charles était à peine arrivé dans Naples, que déjà dans l'Épire et la Macédoine, cette sourde rumeur qui précède les grandes insurrections , bourdonnant autour des Turcs de ces contrées , avait ébranlé ces barbares. Ils avaient cru sentir trembler sous eux cette terre chrétienne. Bientôt même, à l'aspect de nos drapeaux ilottans en face d'eux, sur la cote italienne , tremblans de frayeur de nous voir subitement apparaître , ils avaient abandonné le littoral.
Cette terreur n'était point vaine, toute la Grèce, toute la Macédoine, s'armaient : peuples, citadelles, celle même de Scutari , enfin tout, jusques aux portes de Constantinople , n'attendait que notre présence. L'indigne Bajazet , à demi renversé par ce seul vent de noire fortune, préparait ses vaisseaux pour fuir en Asie. Il eût abandonné sans combat la Turquie d'Europe à nos armes.
C'était l'instant où Venise étonnée restait incertaine : après la con([uête miraculeuse de Naples, tout paraissait possible. L'empire de Constantinople demeurerait-il à Bajazet ou allait-
NAPLES. l4^
il passer à Charles? Dans cette oscillation de la balance du sort, où de chacune côté pesait si peu chacun de ces deux princes , Venise les ménageait l'un et l'autre, et attendait la fortune. Mais enfin la rupture de l'Espagne, les offres de Maximilien , la fureur vindicative d'Alexandre VI , l'éclat de son alliance déboutée avec les Turcs , l'ayant ébranlée , nos imprudences , et surtout l'empoisonnement et la mort de Gem la décident. ■ -
A cette dernière nouvelle , son premier mouvement, la seule pensée qui lui vient, c'est d'aspirer au vil mérite d'être la première à annoncer à Bajazet le succès de son fratricide ! Elle a si peur d'être prévenue, que pendant le peu d'heures indispensables pour préparer sa dépêche , elle ferme son port , et fait surveiller tous les bâtimens qui s'y trouvent.
Venise alors renfermait encore dans ses mui^s le second chef de la conjuration grecque, cet archevêque de Durazzo , sî léger en paroles ^ selon Comines. Ce prêtre , ivre de vanité et bouflî de la gloriole d'être à la tête d'une si grosse affaire , étalait indiscrètement son importance. Tout gonflé d'un secret trop vaste pour sa capacité , il le laissait déborder en lui de toutes parts. Comines , qui s'efforçait de le tenir caché chez
l5o CHARLES VIII. PART. III, LIV.VIII.
lui, avait en vain pressé son départ. Mais plus acteur que personnage, il fallait à ce glorieux un théâtre. Voulant ètie surtout pour paraître , il s'était chargé d'un premier rôle , bien moins pour la chose en elle-même que pour s'en vanter. Une grande ville telle que Venise convenait donc plus que toute autre à tant de vanité, aussi n'avait-on pu jusque-là l'en arracher. Toutefois, les armes et l'argent qu'attendaient les Grecs étant prêts , il venait de fixer son départ.
Le malheur voulut que ce fût justement pour cette même nuit où Venise , instruite de la mort de Gem , avait secrètement fait mettre dans son port un embargo général. Armes, argent, papiers, plan et noms des conjurés, tout fut saisi ; l'archevêque et sa suite furent enfermés dans un fort; leur secret futodieusement livré au lâche sultan qui , le pied sur ses vaisseaux, tout tremblant encore , était prêt à fuir. Il ne se rassura qu'après avoir fait égorger quarante mille chrétiens , sacrifiés au machiavélicpie et sordide intérêt d inn^ républiquecependant chrétienne. Heureusement, le patron du vaisseau saisi , parvint à gagner la Grèce , et Constantin Arianitès ,^averti à temps , put s'échapper.
NAPLES. IDI