CHAPITRE VlII
Penda-NT qu'un si grand avenir de gloire et si cher acheté nous échappait; tandis que Rome , Milan et Venise , excitées par Vienne et Madrid , complotaient la perte de l'armée française, notre cour, toujours insouciante , achevait de soulever contre elle tous les suj ets de son nouveau royaume . Le désordre y était à son comble , les dilapidations exorbitantes, l'indignation allait croissant, et le cri national, retentissant d'échos en échos, remplissait toutes les provinces.
Des témoins disent que les plus grands seigneurs napolitains ne savaient plus de quelles obsessions ils fatigueraient notre orgueil ou achèteraient notre pitié; que tout se décidait au hasard; qu'on ôtait aux uns sans raison, pour donner à d'autres sans motif; qu'enfin l'avidité avait été si active , si dévorante , et le pillage d'emplois , d'or et même de propriétés , si complet, que six semaines après la conquête, il ne restait déjà plus un seul seigneur indigène ,
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même des plus favorisés , qui n'eût été dépouillé de quelque chose.
Quant au peuple , qu'un malaise habituel rend habituellement changeant, toujours porté à se dégoûter, par l'illusion, de la réalité et du présent , par l'espoir ou le souvenir , déjà de toutes parts, on l'entendait regretter la dynastie déchue. « Celle-là tyrannisait , mais du moins ne méprisait pas. Moins offensant, son joug indigène était préférable. Il y avait bien eu sans doute quelque dureté et fiscalité dans sa gestion ; mais comment en avait-on si mal apprécié l'ordre et la régularité si remarquables? » Et au milieu du chaos où tout était tombé , ces Napolitains ne concevaient pas qu'ils eussent pu renverser si aveuglément une administration si éclairée et si économe ! Alors ils se rappelaient entre eux l'héroïsme du jeune Ferdinand, son affabilité, ses dernières paroles d'une si généreuse et touchante élo([uence. Puis sourdement encore, mais d'une voix qui déjà s'enhardissait, on se disait l'un à l'autre que ses drapeaux avaient reparu sur les murs d'Otrante , et qu'ils venaient de se relever sur plusieurs points des Calabres.
Au milieu des sentiméns encore opposés qui agitaient en tous sens ces esprits mobiles , un grief surtout les ramenait toujours à la haine
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et à la colère. C'était le criant abus des logemeiis militaires. Ils se prenaient et se changeaient à volonté : c'était comme une irruption , un en\ahissement continuel. Nos hommes d'armes s'établissaient en vaincpieurs dans chaque ménage , y faisant dominer les femmes , dont l'instinct de faiblesse , recherchant la force comme appui , était séduit par nos airs de maîtres , par ces manières hautaines et méprisantes en horreur aux hommes ! Aussi , tous étaient d'accord contre nous : notre fatuité galante et guerrière ayant chocpié les uns ; nos airs conquérans, les autres, et tous , notre indiscipline.
Des symptômes alarmans se manifestèrent. Les coups de stylet commençaient ; on fut forcé de recourir aux supplices. Un de ces Napolitains entre autres, qu'on pendit alors, venait d'assassiner un de nos pages d'armes , après quoi non content , dans sa jalouse rage , il lui avait , dit-on , coupé la tête et mangé le cœur ! .
Et pourtant , au milieu de cette rumeur de plus en plus menaçante , les oreilles françaises restaient sourdes. Long-temps après l'événement, celles de Brantôme lui-m.éme y étaient encore inattentives. Sa brave et naïve admiration si inconsidérée , retrace involontairement le chevaleresque et puéril génie de cette cour d'étourdis
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audacieux , à la fois si téméraires et si futiles ! « Ce gentil roy , s'écrie-t-il , ne songeoit qu'à donner aux seigneurs et aux dames force beaux plaisirs et passe - temps. » C'étaient surtout : (( de beaux tournois h la- mode de France qui ont toujours emporté le prix par-dessus tous les autres. Jeux guerriers où , entourés de ses mignons , Galliot, Chastillon , Bourdillon et Bonneval , il étoit toujom^s des premiers tenans et des mieux ftùsans. »
Mais d'autres plaisirs l'aveuglaient. Pour les nôtres sui tout , venant de pays mâles , cette contrée efféminée n'avait pas d'armes si redoutables que ses charmes et les séductions de ses mille voluptés. Ponge-Reale en rassemblait tous les délices. C'était ce château célèbre assis aux portes de Naples , et dont avant son entrée dans cette capitale , Charles s'était d'abord tant empressé de prendre possession. A la vue de toutes les richesses de ce palais enchanté , imitation de ceux de l'Orient, où se concentrent la fortune des peuples , et que le despotisme seul peut créer, le jeune roi était resté saisi d'étonnement.
L'un de ceux qui l'accompagnèrent raconte son admiration à l'aspect de la vaste enceinte de ce parc clos de murs élevés , où les oiseaux, les arbres et les plantes les plus rares étaient réunis.
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11 dit son ravissement devant ces immenses parterres de roses odoriférantes dont on savait composer des parfums comparables à ceux de l'Arabie. Dans les bâtimens , d'énormes fours où l'on faisait éclore à la fois des milliers d'oeufs d'oiseaux de toute grandeur, l'avaient frappé d'une longue surprise. Plus loin, dans de larges prés entourés d'ombrages , il avait admiré de superbes haras où s'élevaient diverses races de chevaux de l'espèce la plus recherchée. Partout les douces ondulations du terrain , sa parure , ses accidens abruptes et inattendus , étaient si bien combinés , qu'il semblait que la nature et l'art, s'imitant à l'envi, se fussent efforcés de se sui'passer l'un l'autre.
C'était, sur une étendue plus considérable que notre parc de Vincennes , de vastes prairies coloriées de mille fleurs et entrecoupées de bois touffus, où, sous un ciel brûlant, une multitude de clairs ruisseaux et de fontaines jaillissantes entretenaient une fraîcheur délicieuse; des troupes d'animaux sauvages peuplaient ces solitudes ; elles y appelaient les plaisirs de la chasse , tant aimés de nos rois ! Mais cette passion n'était pas la seule que chaque jour, depuis son arrivée , Charles venait y satisfaire. On dînait alors à midi ; aussitôt après , quand des tournois , ou
d'aulrcs fétcs chez MM. de Montpensier ou de Clerieux ne le retenaient pas à Naples, il s'échappait rapidement pour courir à ce lieu de délices; et ce n'était ni ces chasses si ardentes, ni ces eaux limpides , ces frais bocages , ces suaves odeurs , ces mille curiosités cjxii l'attiraient : tout cela n'était le plus souvent c[ue des accessoires à d'autres spectacles encore plus enchanteurs, qu'un accompagnement à de plus vifs plaisirs. C'était là (pi'oubliant tout le reste , il accourait contempler la jeune duchesse de Melfi , lille encore , qui domptait devant lui des chevaux fougueux; c'était enfin dans ce paradis terrestre, comme lui-même l'appelait, que trouvant toutes les voluptés réunies, il ne songeait, au milieu des jeunes seigneurs de sa cour, qu'à se perdre sous ces ombrages avec une foule de jeunes dames napolitaines, belles à merveille, qui venaient s'y disputer ses regards , amollir son coeur et enchanter tous ses sens!