CHAPITRE IX
Vers le 1 2 a-vril , au milieu de cet enivrement , tout à coup torahe la dépêche de Comines et la consternation qui l'a dictée ! A cette nouvelle se joignent les biuits irritans des gi-andes réjouissances par lescpielles, dans Rome et Venise , les confédérés célèbrent la conclusion de leur redoutable ligue. Mais, bien loin de s'en étonner, les nôtres ne répondent à ces provoquantes solennités que par de nouveaux divertissemens. Dans cet orage, si noir et si menaçant , ils ne voient qu'un fond de décorations plus picpjant à leurs fêtes. Leurs jeux guerriers en ont plus d'éclat , et sur leur théâtre du château de rOEuf , faisant comparaître burlesquem^ent travestis les principaux personnages de cette gi^ande coalition , ils se moquent de ces princes , de ces rois , de César Borgia surtout , et les tournent tous en ridicule.
Toutefois cette folie, qui fut presque générale,
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avait de secrets motifs. Pour Gilbert de Bourbon, Montpensier et quelques Suisses, qu'amollissaient déjà les moeurs voluptueuses de ce climat corrupteur, le plus grand nombre, fatigués de repos, et désireux de combats , de quelque part qu'ils vinssent , en acceptaient joyeusement le signal. A cette ardeur se joignit un autre désir : nos guerriers d'alors , comme ceux d'aujourd'hui , gens tout d'élan , ne se plaisaient qu'aux guerres courtes, qu'aux expéditions vives et rapides. Toujours sympathiques et communica tifs surtout entre eux , ils n'avaient couru chercher si loin tant d'aventures , que pour revenir chez eux les raconter. Déjà fatigués d'une absence de sept mois , ils se sentaient pressés de retourner dans leurs foyers; ils aspiraient à s'y montrer tout rayonnans de gloire , à impressionner de leurs récits l'oreille avide de leurs compatriotes, à en étonner leurs pères , qu'ils pensaient avoir surpassés , et surtout à en enchanter , à en frapper d'admiration leurs femmes et leurs maîtresses !
Ce désir général d'un prompt retour s'accordait avec la vive appréhension de l'habile d'Aubigny , du vaincpieur de la Bretagne le brave et dévoué la Trémouille, du sage maréchal de
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Gié , de Briçonnet , si triste et si désolé , et de quelques autres. Tous se réunirent, et pour quelques momens , ils arrachèrent leur jeune roi à ses plaisirs.
Vers le milieu d'avril , son conseil se rassemble; de nouvelles lettres de Comines viennent d'arriver : elles sont de plus en plus effrayantes. Il a percé le mystère hostile des articles secrets du traité de Venise. Partout l'attaque va commencer; déjà les assaillans sont prêts ; dans le royaume de Naples , ce seront , en Basilicate et dans la Terre de Labour, le jeune Ferdinand et tous les partisans que lui ont faits nos fautes ; en Fouille , quarante galères vénitiennes ; en Calabre , soixante vaisseaux espagnols , six mille hommes de débarquement , et Gonzalve de Cordoue, qui lui seul vaut une armée entière.
En m.éme temps , dans la haute Italie , sur la ligne d'opération du roi , ou sur sa retraite , vingt mille fantassins, trente-quatre mille cavaliers , enfin cinquante-quatre mille Allemands et Italiens se rassemblent; ils vont prendre Asti, passer le Pô , et se retranchant jusque sur l'Apennin , s'élever de la terre au ciel entre Charles et la France.
Cette France elle-même, sans armée et sans
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roi , la voilà prête à être envahie du iioM au sud par Maximilien et Ferdinand-le-Catlioliq|te.
Ainsi la guerre est partout , dans son nouveau, dans son ancien , et entre ces deux royaumes. Trois guerres à la fois ! Que faire donc? Se retirer; mais c'est sacrifier sa concpiête. S'y défendre? C'est abandonner la Fiance; c'est donner à tant de peuples ennemis , à tant d'armées menaçantes , le temps d'envelopper entièrement son roi avec les quinze à seize mille hommes qui lui restent.
Quant à tout faire à la fois, à partager en deux un si faible corps ; à faire conteiiii' à quatre cents lieues de chez soi plusieurs millions de sujets par huit mille hommes, tandis que soimcmc , soi , le roi, et cette jeune noblesse, l'espoir du royaume , on tenterait de percer, de se faire jour, avec huit à neuf autres raille soldats, à travers de deux cent cinquante lieues , de plusieurs nations soulevées et de soixante mille ennemis, quelle folle témérité ! Ne serait-ce pas vouloir tout perdre à la fois , la moitié des siens dans sa conquête , pendant , qu'avec l'autre moitié, on succomberait en chemin.
On s'y décida cependant. Celte invraisemblance inouïe leur parut possible. Ces guerriers avaient foi en eux-mièmes, et ils eurent raison.
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Ce fpie nul aujourd'hui ii'oserait louseiller, eux le firent. Us s y décidèrent sans hésitation , sans clForts, simplement , comme à une chose naturelle. C'étaient de grands fous , mais aussi des hommes tout d'airain , coeurs et armures !
On prit pourtant quelques précautions. Dans Venise , Comines , quoique renfermé chez lui et refusant d'assister aux fêtes de la ligue , traitait encore. 11 obtenait du sénat de cette républi([ue, si jaloux de son influence dans la péninsule , et qu'un vainqueur quelconc[ue eût inquiété, qu'il s'interposerait h temps pour prévenir un choc décisif.
Quant à la Toscane , on y attira , on en rapprocha jNIédicis enfin rassuré, et dont on m.enaça Florence : précaution au moins inutile , car en dépit des efforts de la confédération , Florence nous restait fidèle par habitude, par intérêt de commerce , par une plus grande défiance de Venise dont elle redoutait l'ambition jalouse, et de Ludovic, qui convoitait toujours Pise, Pietra- Santa et Sarzanne. Queique mécontens que fussent les Florentins de nous voir maîtres de ces forteresses , et soutenir contre eux leurs villes révoltées, ils les aimaient mieux entre nos mains alliées, tendues de si loin , et cpii seraient bien un jour forcées de les rendre, ([u entre celles
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déjà trop voisines de ce perfide duc de Milan ^ qui n'aspirait à leur possession , que pour opprimer Florence elle-même.
Toutefois , pour être plus sûr de leur fidélité , on leur envoya de Venise Philippe de Comines ; et comme les Pisans , toujours en guerre avec eux , imploraient nos secours , on fit embar- ([uer de Naples pour Pise , avec les quatre délégués pisans , six cents Gascons et Suisses. C'était pour l'armée une avant-garde. Mais loin de se tenir renfermée dans la ville , cette garnison , de concert avec les secours de Sienne et de Lucques, chassa de tout l'ancien territoire pisau les Florentins. Était-ce effet des instructions secrètes du conseil de Charles , ou bien excès de zèle des nôtres pour Pise , et indignation contre la tyrannie de Florence? On l'ignore, tant dans notre armée cette opinion publique était forte, et faible la subordination. On en verra plus tard et à ce même propos , d'autres preuves.
Alexandre VI fut plus ménagé. On se rappelle les abaissemens de Charles VIII dans Rome , et sa modération à propos de la fuite honteuse de César Borgia. Depuis , soit politique , soit défaut de preuves , ou que le crime de Pavie l'eût déjà fait aux mœurs italiennes , il avait contenu sou indignation à la nouvelk- de la mort ou de rem-
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poisoniiement de l'infortuné Gem. Son conseil se crutdonc en mesure d'envoyer d'abord Saint-Pol, puis l'archevêque de Ljoil à l'infâme pontife. Il s'agissait de le détacher de la confédération , et surtout, avant de quitter le royaume de Na~ pies , d'en obtenir enfin l'investiture.
Mais tout fut inutile. Dans ce pape, le triple orgueil de prince , de pontife et de Catalan était blessé. Un même dépit était enraciné dans le sein espagnol de la Vannoza , sa courtisane. Quant à leur fils chéri , César Borgia , pouvait-il nous pardonner la honte de sa fuite , nos miépris, nos moqueries journalières, et déjà ses vengeances? A ces haines, ajoutez celle de vaincus contre leur vaincpieur; car les ports et les forteresses romaines étaient toujours entre nos mains. Leur possession assurait cette partie de la double ligne d'opération de notre armée et de notre flotte ; elle nous était indispensable.
D'ailleurs, l'intérêt personnel, le seul dieu de cette famille pontificale, nous était contraire. Sa fortune était attachée à celle de la maison aragonaise de Naples. C'est pourquoi, dans toute cette crise , et à l'exception de quelques démonstrations perfides, la fidélité d'Alexandi'C VI à .cette dynastie avait été constante. Ardent promoteur de la ligue de Venise , il venait d'en pro-
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clamer, d'en célébrer hautement la conclusion. Aussi , dans ce moment même , le violent et rusé vieillard , qui avait mesuré son adversaire , tout en l'appelant son cher fils excitait plus que jamais contre lui l'Europe entière ; il le jugeait forcé d'abandonner sa conquête ; il n avait garde de lui en accorder l'investiture.
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