CHAPITRE X
Tel fut , à la nouvelle de la ligue de Venise , le résultat de ce grand conseil tenu dans Naples, et des dispositions qui y furent prises. Dès le soir mêihe de ces décisions, et sans s'embarrasser de leur résultat , Charles et sa jeune cour s'imaginèrent avoir satisfait à tout par ce court retour aux affaires. A leur incurie ordinaire , à leur confiance imprévoyante , ces négociations si vaines , ce peu de tardives et insuffisantes précautions parurent un excès de soins et de prudence. Ils avaient donc laissé les timides et les ennuyeux du conseil s'occuper du reste , et étaient retournés à leurs plaisirs. ';
Ce fut, avec les joies ordinaires de Ponge- Reale, un tournoi qui dura les neuf derniers jours d'avril. L'arrivée de notre flotte, le 14 du même mois , avait été le sujet d'une autre fête. Quelques solennités entrecoupèrent les amusem.ens ; et entre autres deux fois , le 1 5 et le 19 avril, jour de Pà(|ues , la dégoûtante cérémonie de rattouchement des écrouelles. Une
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immense multitude de pèlerins était accourue tout exprès. 11 en était venu de toutes les parties de l'Italie et du fond de l'Allemagne. Car alors la foi était obstinée : rien ne la rebutait, pas même l'expérience récente qu'on avait dû faire à Rome de la vanité de ce miiacle. Ceux qui observaient en silence s'expliquaient cette crédulité universelle. Ils voyaient bien que ces malheureux, se croyant guéris , s'en retournaient chez eux pleins de joie et d'admiration , propageant d'abord et partout leur erreiu-, c{vi'ensuite ils n'étaient plus là pour détruire.
Mais de toutes ces cérémonies qui devaient remplir la vie de ce jeune roi, il y en avait une qui lui tenait plus au cœur que toutes les autres : c'était la prise de possession de la couronne de Naples, par une entrée triomphale dans cette capitale , et c'est pourquoi encore il en demandait si impatiemment l'investiture ', car en cela « il mit une passion extraordinaire dans ses sollicitations près du pape. » Alexandre biaisa , ne voulant accorder , n'osant refuser. Il embrouillait ainsi la négociation et gagnait un temps précieux pour la ligue et ruineux pour notre armée.
Cependant la saison la plus chaude approchait ;
' Thomas Tliomasi.
l'ennui pressait nos guerriers ; l'inquiétude gagnait les plus sages. Quelques tentatives de descente venaient d'être commencées par Ferdinand de Naples et par les Espagnols campés en Sicile ; en devenant plus sérieuses , elles donneraient au départ du roi pour la France une apparence de fuite , inconvénient grave , qu'une prompte retraite pendant que le royaume concpiis était calme encore, pouvait seule prévenir. On se résigna donc à ne recevoir d'Alexandre VI qu'un simulacre d'investiture, avec la clause humiliante de : « Sans préjudice des droits de tout autre prétendant, n
Mais cette concession , toute désespérée qu'elle était , fut encore déclinée par Alexandre. On sut même qu'une troupe de quatre mille hommes de la confédération arrivait au secours de Rome , et cpie là peut-être commenceraient les combats d'une longue retraite.
Dès lors, sans plus attendre , on se détermine. L'indolent Montpensier est désigné pour viceroi , l'incapahle de Vesc pour surintendant des finances. D'Aubigny, déjà comte d'Acri et marquis de Squillace, est créé connétable et lieutenant-général du roi dans les Calabres. Le présomptueux , incapable et insubordonné Précy défendra la Basilicate ; Grazzio-Guerra , l'Aquila ; le bailli de Vitry , les Abruzzes.
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Quant aux troupes, avant de les répartir, il fallut se compter. Mali^ré les renforts apportés par la flotte , et tous ceux qu'avait dû attirer la victoire , il se trouva cpie, depuis le 29 août 1 494 5 depuis l'entrée en Italie , ou depuis neuf mois, l'nrmée était diminuée de plus d'un tiers. Elle ne présentait plus qu'environ dix-sept mille combattans. Les lances , garnies au départ chacune de six guerriers , étaient réduites à cpiatre. On partagea ce peu de troupes en deux corps égaux. Deux mille cinq cents Suisses, autant de Gascons, huit cents lances françaises, en tout cinq mille fantassins et trois mille deux cents cavaliers, et quelque artillerie, furent désignés pour gai'der la conquête.
Charles choisit pour le suivre environ trois mille Suisses, dgux mille Français et Gascons, huit cents lances françaises ou trois mille chevaux, la grosse artillerie avec ses ouvriers, et mille à douze cents gardes, gentilshommes et serviteurs , la plupart combattans , et cpii composaient sa maison.
A ces deux corps de l'armée conquérante prêts à se séparer, s'ajoutaient des Italiens. Ce furent, avec le roi , Trivulce d'aJjord avec cent hommes d'armes , puis Vitelli et Frances(;o Secco , suivis de deux cent cinquante autres. En tout deux
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mille chevaux : ces deux deiuiers ne devant toutefois rejoindre qu'en Toscane.
Avec le vice-roi restèrent cinq cents lances italiennes, ou trois mille chevaux, commandés par Savelli , la Rovère , Prosper et Fabrizio Colon na.
Ainsi chacune de ces deux petites armées forma environ onze mille hommes.
En même temps on fixe tout le reste , le jour du couronnement, celui du serment de fidélité, le jour du départ ; ;:lors le roi , fatii^ué de ce second efïbrt de travail, en revient encore à ses divertissemens. Il parcourt les environs de Naples , visitant surtout les églises , et s'arrétant h dîner dans plusieurs couvens, ce qui en transporte de joie et d'orgueil tous les moines. Plusieurs fois il retourne à la longue voûte, toujours si poudreuse du Pausiîippe , que les érudits de sa suite lui disent avoir été percée par Virgile ; ils sont persuadés que , dans son ombre , aucun crime ne peut se commettre.
Le 8 mai , dans une de ces excursions vers Pouzzoles , on le vit s'amuser à faire placer un âne tout vif sur une excavation du sol. Un gaz méphitique s'exhalait de ce lieu ; il tua subitement ce pauvre animal. Le roi et sa suite en furent saisis d'une secrète horreur ; ils se retirèrent
tout pensifs, en disant : « Que c'était sans doute (( un lieu satanique , ou goufFre infernal. »
Le lo mai les préparatifs de son couronnement semblèrent absorber tous ses soins; il eut lieu le 12. Ce jour-là, Naples , elle-même si mobile , si inflammable , et pleine de mécontentemens prêts à éclater d'une façon si terrible, s'exalte encore. Elle s'enivre à la vue et au bruit de cette solennité , la plus pompeuse de toutes celles dont notre roi eût donné le spectacle. Les femmes surtout s'y font remarquer. La température , l'air pur et embaumé de la saison, ces torrens de lumière d'un ciel éclatant; la situation théâtrale de cette ville de joie et de voluptés , avec son air de parure et de fêtes continuelles , tous ces aspects , toutes ces sensations enivrantes , semblent avoir transporté d'une seule passion sa population tout entière.
Charles , sur son cheval favori tout couvert de drap d'or, parait enfin. Il vient de Ponge- Reale. 11 a voulu, pour prendre possession de sa nouvelle couronne , partir de ce lieu de délices , qui n'aura que trop contribuéà la lui faire perdre. La foule l'aperçoit (( vêtu d'un manteau de fine ccarlate , fom'ré et moucheté d'hermine » , il porte le globe d'or d'une main , le sceptre de l'autre , la couronne impériale en tête , il s'a-
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vance sous un riche dais, que soutiennent les plus grands seigneurs du royaume. Montpensier , de Vesc , MM. de Clèves , de Foix , de Luxembourg , de Vendôme , le comte de Bresse, les maréchaux de Gié et de Rieux , le prince de Bisignano, toute la haute noblesse napolitaine, marchent autour de lui. « Sur son passage , les belles et grandes dames du pays paroissoient aux rues et aux places principales , belles et si bien ornées, de la tête et du corps, quil n'y avoit rien de si beau à voir ! Elles présentoient leurs jeunes enfans de huit à seize ans au roi, le priant de leur donner l'ordre de la chevalerie de sa propre main , ce qu'il ne refusoit point , tant pour les gratifier en cela , que pour avoir plus de loisir et amusement à contempler leurs beautés, leurs bonnes grâces et la superbeté et gentillesse de leur accoustrement. » '
Pendant ce trajet, depuis la porte d'Averse jus- €{u'à l'église de Saint-Janvier , il envoya maintes fois de Pienne écarter les troupes, afin que le peuple pût facilement l'approcher. Dans l'église même, ce bon petit roi charma la noblesse par des réponses toutes gracieuses à une foule de requêtes dont on l'accabla. Ce fut là qu'il jura^
' Gaguin, Dcsroy, Lavigne , Brantôme
pour la seconde fois , de gouverner ceux de Naples selon leurs droits, libertés et franchises. Là encore la sainte Ampoule , qui renfermait le sang durci en pierre de saint Janvier, lui fut présentée , ainsi qu'une verge d'argent dont il la toucha ; aussitôt, aux yeux émerveillés de tous, ce calcul rouge et solide parut se liquéfier, frémir, et même bouillonner. Un murmure d'adm.iration et de joie accueillit ce signe manifeste de l'approbation du saint protecteur de Naples , à l'avènement de la dynastie française.
Ce prodige avait déjà eu lieu le 5 mai , et il s'est opéré pour tous les coiK[uérans de Naples jus([u'à nos jours; il y eut pourtant cette différence , qu'alors Charles l'obtint sans difficulté , tandis qu'en 1795, trois siècles plus tard, dans une situation pareille, dans le même temple , et quoique tout eût été convenu d'avance, nous vîmes pendant quelques momens le même miracle hésiter. Déjà les femmes des lazzaroni , cfui s'intitulent nourrices de saint Janvier, hurlaient suivant leur usage mille injures au saint pour l'exciter; l'inquiétude gagnait Macdonald, quand enfin les doigts tremblnns du vieux cardinal c[ui tenaient ce bocal carré rencontrèrent heureusement , sur les ornemcns d'argent relevés en bosse de ses angles.
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le ressort que depuis dix minutes il cherchait vainement : la liqueur cachée jaillit aussitôt.
On sait que, depuis, l'armée républicaine ayant cjuitté Naples , le saint, traité de traître par la dynastie relevée , fut chassé de son temple , c[u'il fut remplacé par saint Martin; mais, qu'après un exil de quelques mois, il a repris possession de son sanctuaire. ...
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