CHAPITRE XI
Au reste , l'éclat de cette solennité , à laquelle Charles VIII avait attaché tant d'importance , n'éblouit pas tout le inonde. La cour de France se trouvait dans le siècle et dans le pays des Guicciardini et des Machiavel. Ces grands historiens l'observaient. Un étalage si pompeux d'insignes impériaux sans empire leur parut ridicule ; ils sourirent de cette prétention fondée sur un droit aussi mal soutenu que mal vendu ! Dans ces orncmens empruntés , ils ne virent cju'une vanité niaise et puérile ; ils leur semblèrent d'autant plus déplacés , qu'ils rappelaient un grand projet, aussi étourdîment proclamé qu'abandonné. Il y en eut même c[ue ce triomphe au milieu d'un désastre , au moment du massacre de quarante mille Grecs, si légèrement compromis, révolta. Ils furent tentés de détester tant d'inconsidération ; mais la pitié s'interposa , et l'on fut sauvé de la haine par le ridicule.
Les nôtres ne virent cette sottise (jue pour
NAPLES. IjS
l'admirei'. Dans toute cette céi'émonie un seul fait leui' déplut, c'est que de Vesc y eût fait près du roi l'office de connétable , « ce qui n'es- (f toit guères beau , car il venoit de frais estre « son valet de chambre, et lui voir porter l'épée, (( cette vue estoit odieuse ! » Ce fut un grand scandale ; on en parlait encore cent ans après. Brantôme, six règnes plus tard, comme on voit, en frémissait encore d'indignation. Alors pourtant il ne paraît pas qu'on ait osé réclamer, soit cpie mille autres abus dont profitaient ces courtisans les dédommageassent, soit qu'après l'exemple des vils affidés de Louis XI , tout parût permis au favoritisme.
A la vérité, les meilleurs, tels que d'Aubigny, étaient absens ; l'indolent Montpensier pouvait passer pour tel par sa nullité ; d'ailleurs , il était un de ces princes du sang à cpii ces élévations de favoris qui abaissaient la haute noblesse, ne déplaisaient guères. Quelques uns , tels que de Pienne, les maréchaux de Gié et de Rieux et surtout la Trémouille, eussent pu être blessés ; mais, outre que leur mérite les mettait au-dessus de ces jalousies , eux ne restaient point à Naples ! quant aux moindres , quelque injustes que fussent ces élévations, comme elles partaient de leur foule, ils n'avaient garde de s'en plaindre.
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D'ailleurs , l'cspriL de la noblesse française venait cle chani^er. Toujours exclusivement guerrière, mais comprimée, mais appauvrie sous le règne précédent et pendant la régence , et les grands vassaux étant tombés, elle ne pouvait plus guerroyer pour son compte. En même temps , attirée par la bonté expansive du nouveau roi , par ses penchans généreux , prodigues même , et chevalerescpies , par ses goûts de conquête , de fêtes et de plaisirs, elle se précipitait dans ce nouveau courant qui s'olFrait seul à ses habitudes. Elle commençait donc à ne plus voir cjne le prince ; elle se pressait à sa suite ; désormais , l'obéissance , l'amour , le dévouement au roi , devenait son nouveau point d'honneur. Dans son service seul , elle retrouvait ces solennités , ces élévations , et cette gloire dont sa vie se composait. 11 est vrai que, pour quelques uns qui parvenaient, tous y sacrifiaient le meilleur de leur bien , leurs plus belles années, pour ne rentrer chez eux que vieux, pauvres et mutilés. Mais là encore n'ayant presque plus de patrimoine que le souvenir de leurs actions , ils les racontaient, ils en exaltaient leuis jeunes neveux. Ceux-ci , à leur tour, s élançaient ilans cette carrière de mouvemens et de gloire pour tous et de fortune pour si peu ; mais où il suffi-
sait de temps à autre, de l'élévation de quelques uns , pour enflammer tout le reste !
Dans ce jour ({u'on voulait faire grand , on avait choisi pour haranguer le peuple, Jovianus Pontanus. C'était le plus célèbre orateur du temps , mais servile , comme tous les gens de lettres d'alors , qui , tels cpie les troubadours auxquels ils succédaient, ne pouvaient vivre que de la protection des puissans du siècle. Celui-ci, sujet à l'exaltation d'où venait son talent , s'alluma à celle du peuple. Tout gonflé de passion de renommée , de ce besoin d'éclat , qui porte à s'imiter soi-même , après un premier triomphe dans l'enivrement duquel on voudrait toujours vivre , il saisit cette occasion de le renouveler.
Dans sa harangue , le malheureux divinisa le vainqueur , et flétrit le vaincu auquel il devait tout. Outrant l'opinion publique , la mauvaise , celle des passions , opinion criarde , éphémère , il sacrifia au succès du moment celle des honnêtes gens , autre opinion publique , tardive , peu bruyante, mais seule duiable. Il s'attendait à un succès d'autant plus grand qu'il lui sacrifiait davantage , et tout ce qu'il y a de pis lui arriva. Ce fut vainement qu'il couvrit de fleurs sa turpitude. Sa déclamation contre Alphonse et Ferdinand d'Aragon, rappela qu'il en avait été