‹ Règne de Charles VIIIChapitre 27 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au milieu de ces diverses émotions et après un dîner court et troublé, le roi étant monté à cheval, on s'arracha les uns aux autres. Sur son passage, toute la population se pressait, curieuse mais taciturne. On put interpréter diversement ce silence. Déjà , dès la pointe du jour, l'avantgarde , l'artillerie , les bagages et l'infanterie de cette petite armée d'environ nenf mille hommes, avaient rempli Naples de mouvemens , et de regrets les uns feints, les autres réels. Puis, se déroulant , elle avait couvert la route d'Averse de son désordre accoutumé. A ce désordre se joignait celui qui est ordinaire à un join* de départ d'un beau cantonnement, et après un long séjour.

On remarf{uait désarmés, au milieu de cette

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fouleenarmesVirgiledesUrsinsetPitiglianOjSon parent. Ces deux capitaines, toujoursprisonniers, suivaient l'armée sur parole. Ce jour-là Charles s'arrêta à Averse : ses troupes cantonnèrent dans les environs. Il y avait trois mois tout juste que, pour la première fois , il y était arrivé deCapoue.

Le lendemain, 21 mai, il n'alla pas plus loin (|ue cette seconde ville. C'était en deux jours quatre lieues seulement , soit cpie dans son imprévoyante incurie , mille détails indispensables à un tel départ eussent été oubliés , soit qu'avec tant d'inexpérience , d'indiscipline et une artillerie si lourde, une telle masse dût être toujouis longue à remettre ensemble et en mouvement. On put croire encore qu'il fut pressé de quitter Naples et de hâter un départ que pouvaient rendre moins glorieux deux nouvelles. L'une venait d'annoncer une descente des Espagnols à Reggio ; l'autre, l'apparition de Grimani et de la tlotle vénitienne en vue de la Fouille.

Le 22 , il alla coucher à Sessa , dans le palais épiscopal. Le ^S , il se dirigea sur Gaëte, sans son armée, honteux sans doute de n'avoir pas encore été visiter la place la plus forte de son royaume. Mais le (jarigliano Tarrêla en chemin ; le bac de ce fleuve se trouva rompu. On ne sait si de Vesc, gouverneur de Gaclc , et qui en avait

vendu l'armement et les approvisionnemens , eut quelque intérêt à l'arrêter en chemin ; mais ce simple accident, assez singulier dans un voyage sans doute prévu , et aucpiel il était si facile de remédier, rebuta le roi. 11 retourna donc à Sessa , d'où le lendemain 34, reprenant sa route conquérante, celle de San-Germano, il alla coucher dans cette bourgade.

Le 27, il était à Ferentino , ville sous l'interdit du pape , pour avoir, dans son zèle angevin , rompu les bras à son évêque espagnol , partisan d'Alphonse de Naples. Toutefois , le roi , qui avait le droit de faire célébrer sa messe en tous lieux , y ouït la sienne.

Le 29, il trouva Valmontone déserte. C'était une ville qui , tout au contraire de Ferentino , était araçonaise : l'effroi de notre arrivée en avait fait fuir dans les bois tous les habitans.

Enfin, le i'^' de juin seulement, après treize jours de route sans séjour, et des marches de trois lieues et demie par jour, le roi revit Rome. En allant, il avait mis vingt-six jours , ou deux fois plus de temps à faire ce même trajet; mais alors l'hiver et la guerre étaient des excuses. Néanmoins tant de lenteur dans ce retour n'étonna point. On en trouva même alors la rapidité sans exemple. Et en effet , chacjuc soir, la dispersion indispensable

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à tant de chevaux pour qu'ils pussent vivre et se loger ; chaque matin , l'inexactitude des rassembleracns aux heures de départ ; en route , l'embairas des lourds bagages de nos hommes d'armes et de ceux de tant de seigneurs ; enfin , le poids d'une artillerie attelée de cordes et bien plus pesante que celle de nos parcs de siège ; tout cela faisait comprendre ce qui appesantissait et pouvait ralentir ainsi la marche la plus pacifique.

Dans cette matinée du i^' juin , l'attente du roi fut déçue. Le cardinal de Lyon lui vint annoncer qu'il ne retrouverait pas dans Rome Alexandre Vi. Il n'avait pu le retenir. Les alliés, dans leur iiupiiétude cpi il ne leur échappât par une nouvelle perfidie , l'avaient décidé à en sortir. Dès la veille au soir, après avoir laissé une forte garnison dans le château Saint-Ange, ce pape, avec une escorte de cinq mille hommes,, s'était retiré surOrvietto.Ce n'était pourtant pas une rupture. Alexandre mettait Rome et le Vatican à la disposition de Charles , il y laissait un caidinal pour lui en faire les honneurs.

Cette fuite lalhnna 1 espoir des ennemis d Alexandre. Le caidiual de la Rovere et ses partisans réclamèrent eneore sa déposition ; ils eu obsédèrent le jeune roi. Mais ce qui eut pu s accomplir en allant, en revenant était impossible.

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On n'avait déjà que trop d'atiàires. Le temps manquait, l'à-propos et le reste. L'opinion avait changé. Flétri par les embrassemens du pontife, déconsidéré par sa conduite dans Naples, Charles ne pouvait plus être un réformateur. Il s'était fait annoncer par le cardinal de Lyon comme le fils le plus soumis de l'Église, et il tint parole. Pour cette fois l'expérience corrigea. Plusieurs des fautes commises au premier passage furent évitées. Cette seconde entrée dans Rome fut simple et non triomphale. Le Vatican oIFert fut refusé. Le faubourg dit le Borgo était plus sûr, il fut choisi. On fit même un détour pour s'y rendre, en évitant le gros de la ville et le château Saint- Ange. Les Suisses furent casernes , ce qui était nouveau. On les sépara soigneusement de la population , par une consigne sévère d'une part , et de l'autre en leur faisant apporter d'abondantes rations de vivres , qui leur furent légulièrement distribuées. Les prêtres ne furent pas moins ménagés que le peuple ; le roi descendit de cheval à Saint-Pierre même ; ses présens et ses pratiques dévotieuses édifièrent le clergé. Charles s'elïorça même encore de ramener à sa cause le pape , dont il devait être si mécontent. On retrouve là et son obstination dans une seule voie, et l'iniluence de Briçonnet , et l'astuce d'AlexantUc VI

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qui, le craignant toujours, l'abusait de promesses fallacieuses. Il persuadait à son cher fils cpl'il le recevrait dans ses bras à Viterbe. Charles lui rendit donc Civita-Vecchia et Terracine. 11 est vrai qu'en même temps il satisfit le cardinal de la Rovère , en lui promettant de ne remettre Ostie cju'entre ses raiains ; ce qu'il fit plus tard.

Le 2 juin se passa en dévotions et en expéditions d'ordres de marche à ses troupes, pour leur trajet au travers du patrimoine de Saint- PieiTC. 11 y eut là aussi une meilleure com.binaison pour ce retour, qu'il n'y en avait eu pour l'arrivée. Cette marche dut s'efïectuer sur trois colonnes. L'armée ne fut plus entassée sur une même route ; elle put vivre plus à l'aise. Viterbe lui fut donnée pour point de ralliement.

Le 5 juin , ainsi divisée , elle se remit en mouvement. Charles VIIl sortit de Rome ce jour-là même; il ne s'y était arrêté que vingtquatre heures. Son orgueil y souffrait.

Il arriva le 5 dans Viterbe , où il fut reçu en grande pompe, mais où il ne trouva point Alexandre VI. Sa marche jusqu'à cette ville avait été do sept lieues par journée ; aussi y fitil un (lou])le séjour. Autour de bii, tous crurent , (|u'il ne s'arrêtait ainsi cpie pour attendre le saint-père, et par dévotion pour les fêtes de h

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Pentecôte, qu'en effet on y célébra. Mais comme son arrière-garde et son artillerie n'arrivèrent que le 7 , il est vraisemblable que ce fut surtout la lenteur de cette marche qui ralentit la sienne. -

Quant à son espoir deux fois déçu d'une entrevue avec le saint-père , il y fallait renoncer. Dans ce second passage , au travers de l'Etat romain, et en dépit de toutes les précautions de Charles, les ressentimens des deux nations avaient éclaté. Notre armée, avec les Italiens toujours méprisante , ajoutait à son dédain pour ceux-ci , de la haine ; les Borgia lui faisaient horreur. Dans sa marche sur trois colonnes de front, au milieu de leurs possessions, elle se crut en pays ennemi, s'y conduisit en conséquence , et effraya tellement le pape dans Orvietto , qu'il s'enfuit à Pérouse. Déjà même il songeait à gagner la mer; il nous eùtfui jusqu a Venise !

Ses sujets se vengèrent de nous à leur manière; M. de Lesparre , surpris par eux, fui emmené prisonnier. Tout ce qui s'écarta fui égorgé; plusieurs de nos pages d'armes furent assassinés jusque dans les bois qui environnaient Viterbe. De notre coté , on étrangla ceux de ces meurtriers qu'on put saisir.

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On fit plus encore ; le 6 jniii , pendant (jue le roi était occupe de ses dévotions près des reli- (jues miraculeuses de sainte Rose , on vient lui apprendre que Toscanella a refusé ses vivres et ses portes au bâtard de Bourbon ; que celui-ci l'a sommée, qu'elle a persisté; qu'en ce moment , une pierre lancée du haut de ses murs a tué l'un des nôtres ; cpi'alors nos hom.mes d'armes se sont précipités de leurs chevaux , ([u'ils se sont élancés; (ju'en ce moment enfin, la ville, emportée d'assaut, est livrée au pillai^e et tous ses habitans égorgés ! Un témoin dit qu'à cette nouvelle (( le roi fut grandemeiît courroucé et mal content ; car Toscanella appartenoit au pape. » Dans un prince si doux et si inconséquent, ce courroux n'effraya guère. On songea pourtant à l'apaiser ; mais pour se faire pardonner sa méchante action par son cousin, le bâtard de Bourbon n'imagina rien de mieux que de l'en rendre complice.

Parmi les prisonniers se trouvait une jeune Romaine d'une beauté ravissante ; il la lui livre, il l'enferme seul avec elle, et le bon petit roi tiansporté d'ardeur a bientôt oublié tout le reste; la pauvre fille allait, être perdue quand une heujeuse inspiration la sauva. A travers ses larmes elle aper«}oil un tableau de ia Vierge, et s'élan-

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çaiit, elle comt, elle se réfugie, elle se jette aux pieds de celte image qu'elle appelle à son secours. Le jeune roi étonné lève les jeux, la ferveur de cette invocation lui rend la sainte mère de Dieu présente; il a peur, il s'arrête interdit; puis, touché de la vertu et du désespoir de sa victime, il la questionne doucement. Elle aimait; elle allait épouser l'objet de son amour, quand le sac de Toscanella l'avait à la fois réduite à la misère et arrachée à l'époux auquel elle était destinée. Heureusement celui-ci , échappé au carnage , se trouvait parmi les prisonniers. Le bon roi se le

- fit amener; et, transformant en une belle action sa faiblesse , il rendit ces amans l'un à l'autre ,

. et les dota de cinq cents écus d'or.

Enfui le 8 juin, ayant perdu tout espoir d'une entrevue avec le pape, et son armée étant ralliée, il reprend sa marche. Le 9, il cou-

, che à Acquapendente, dernière ville romaine; c'est alors qu'il rappelle ses garnisons de Viterbe et de Spolette, forteresses qu'il rend encore au saint-père.

Le II au matin, il traversait le hameau de la Paille, où commençait la Toscane, quand il vit venir à lui, en grande pompe de discours comme de vêtemens, toute la seigneurie de Sienne. Ces républicains l'entourèrent en l'appelant à l'envi

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l'iiii Je l'autre, leur seul seigneur, leur unique protecteur, leur roi ; ils s'efforçaient de s'en taire un appui contre Florence. Le surlendemain, i5 juin, il fut reçu dans leur ville aux cris de « Vive la France , par mer et par terre ! »

Comines l'y attendait. Ce fut là que , pour la première fois , depuis Asti , ce ministre revit cette bande de présomptueux. Le jeune roi l'apercevant , soiu'it , et d'un ton railleur et dédaigneux il lui demanda : « quand donc on apercevrait les Vénitiens avec leur armée si redoutable ? » Comines répondit par l'énumération des forces de la ligue; il en remit au roi l'état exact et détaillé : elles m^ontaient à quarante mille hommes! c'était vers Parme qu'on allait les rencontrer. De toutes ses négociations , il n'avait pu conserver cpi'un seul et bien faible fil; une simple promesse verbale de médiation de l'un des provéditeurs vénitiens, pourvu que le Milanais fût respecté , et que Charles évacuât, sans s'arrêter, la péninsule.

Ce rapport venait d'un ministre habile , d'un témoin même, et l'on s'en moqua : comme il déplaisait, on n'y crut point. La nouvelle de la prise de Novarre par Louis d'Orléans venait d'arriver. C'était un danger de plus, une faute, une désobéissance; maison n'en vil que le suc-

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ces. Enflés de cette nouvelle, et toujours plus hauts c[ue leur victoire, ces jeunes étourdis n'en regardèrent Comines qu'avec plus de pitié encore. Ils tournèrent en dérision son ton grave , son air sérieux , ses paroles soucieuses ; et le vieux ministre indigné, comme le fut depuis Sully, sous Louis XIII, vit plus que jamais qu'à un roi trop vieux, un trop jeune avait succédé; que la transition manquait ; que cela faisait un passé et un présent sans liaison , et entre deux une sorte de rupture, une lacune, un vide , où toute tradition, où toute expérience, s'interrompait; qu'on traitait la sienne de radotage , et ses sages prévisions de visions. Irrité contre cette compaignie de jeunes gens ^ gonflés de la double fatuité de l'âge et des succès , il s'écria : « Qu'ils sembloient (( en vérité ne pas même croire , qu'il y eût en (( toute l'Italie, autres gens qu'eux qui portassent i< armes! »

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