‹ Règne de Charles VIIIChapitre 29 sur 53 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Tant d'imprévoyance paraissait cependant invraisemblable. On pourrait croire cjiie mille cavaliers et fantassins envoyés de France et prêts à rejoindre , et qu'aussi deux cent cinc[uante hommes d'armes toscans et avec leurs célèbres capitaines Vitelli et Francesco Secco , qui vevaient de se mettre à notre solde , inspiraient cette confiance. Ajoutez que les défilés de Pietra- Santa, où deux canons derrière un chariot renversé eussent pu arrêter une armée entière , étaient libres, et qu'enfin le 27 juin toutes nos forces se trouvaient réunies dans Sarzanne. Mais comme Charles n'attendit pas la moitié de ces renforts et qu'on va le voir en dissiper encore et sur-le-champ l'autre moitié , les plus indiilgens comprirent qu'il n'y a guère de si fol aveuglement, dont on ne doive se résigner à croire l'esprit humain capable.

Tout énorme qu'était la tête de ce pauvre et bon petit roi , déjà insuflisante pour une seule affaire, elle se trouva en ce moment aheurléc

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entre plusieurs autres. Depuis quelques jours, obsédé par de nouvelles intrigues de ses courtisans , son esprit errait sans pouvoir se fixer de Parme à NovaiTe , et de l'Apennin à Gènes.

L'afFaire de Novarre tournait mal. On ne pouvait plus s'aveugler sur la présence d'une grande armée ennemie vers Parme! la possibilité du passage de l'Apennin , au-dessus de Pontremoli , était douteuse ! Quant à Gènes , qu'on avait à sa gauche et à qui l'on allait tourner le dos , il fallait bien qu'on se décidât. Il s'agissait de s'en saisir. Trois de ses exilés suivaient la cour : c'étaient Fiesque et les cardinaux Frégose et la Rovère; ils répondaient de tout. A entendre ces émigrés, toujours et partout les mêmes , u Gènes les appelait ! Les Adornes leurs ennemis y étaient abhorrés; eux n'avaient qu'à se montrer en force à ses portes , elles s'ouvriraient ! Et que pouvait désirer de mieux la France ? pour son roi , un riche protectorat ; pour son armée , une retraite ; pour son royaume de Naples , un point d'appui , un aiscnal , un port indispensable , qui, se liant avec celui de Livourne, cpion venait de garder, assurait l'empire de la mer depuis Marseille jusqu'à Naples; pour tous enfin , l'humiliation de Ludovic. Et cependant, pour tant de biens à la fois , ils ne demandaient qu'un faible

secours. L'appui de notre flotte , mille chevaux et fantassins, qu'elle venait d'amener de France , et les douze à quinze cents chevaux italiens de Vitelli, leur suffiraient. »

Voxxr cette fois , l'opinion générale leur fut contraire. Un grand conseil de guerre fut rassemblé. Comines et les plus sages capitaines le composaient ; des nouvelles redoublées arrivaient de toutes parts. La position devenait critique , et tous cominençaient enfin à le sentir. A gauche , une flotte qu'on venait de retrouver, mais insuffisante ; un sentier de trente - ciiiq lieues, escarpé , impraticable aux voitures, pour retraite, et au bout la grande et forte Gènes, devenue notre ennemie. A droite, Pontremoli à prendre , les rocs de l'Apennin , sans route faite, à franchir, trente-deux lieues de montagnes jusqu'à Fornoue, et là , une grande bataille. Ainsi, deux grands dangers opposés, entre lesquels , déjà trop faibles tout entiers contre chacun d'eux , il s'agissait non d'éviter , non de négliger l'un comme le l)on sens le voulait, pour marcher ensemble et serrés contre l'autre, mais de se partager , de s'aliàiblir encore en s'attaquant à tous les deux à la fois.

D'ailleurs , et d'après la nouvelle qui venait d'arriver , toute notre fortune n'était-elle pas

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fers Parme? tout ne devait-il pas s'y décider ? le sort de la guerre, celui de Naples et de Gènes clle-mcme. Pom-quoi donc, quand on avait déjà trop d'une guerre , s'en créer mie seconde toute divergente, et quelque tlisproportion qu'il y eût entre l'armée et chacun de ces deux efforts, les tenter à la fois, se séparer, s'amoindrir encore en se «livisant en deux, en doublant l'ennemi, en multipliant le péril ?

Contre une folie si complète et si obstinée, l'avis du conseil fnt unanime. Mais il fut sans elïèt , parce que le roi, qu'ennuyaient ces délibérations , n'y assista point ; parce qu'il avait une camarilla , et parce qu'enfin le jeune comte Philippe de Bresse, prince de Savoie, l'un de ses favoris , d'accord avec les exilés de Gènes , lui demanda te commandement de l'expédition. 11 l'obtint , et elle échoua. Son infortune fut complète : Miolans, et notre escadre de onzebâti"mens, en A^oulant la seconder contre la Hotte de Gènes , furent pris dans ce même golfe de Rapallo , témoin de notre première victoire. Vitelli et sa cavalerie italienne mancpièrent ; le reste se présenta devant Gènes. C étaient, avec le comte de Bresse , d'Amboise , frère du célèbre cardinal , Polignac , beau-frère de Comines , cent \ingt lances , cin(| cents fantassins français.

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et quelques cavaliers de Vitelli ; puis , les trois exilés génois ^ suivis d'une troupe de paysans italiens, levés à la hâte. Dès que Gènes les aperçut, elle vint bien au-devant d'eux, mais ce fut pour les repousser ; ils ne réussirent qu'à se réfugier dans les montagnes , d'où s'échappant à grand'peine et grande perte d'hommes et de chevaux , leurs débris ne parvinrent à rejoindre l'armée (pie dans Asti , où ils ne lui étaient plus nécessaires.

Cette faute faite , on s'occupa d'une autre bien plus grande , de même nature , dont on comprenait enfin l'importance , ce qui n'empêchait pourtant pas d'en commettre une pareille. C'était cette prise de Novarre par le duc d'Orléans, dont on s'était réjoui si inconsidérément à Sienne. Mouvement fait en sens opposé à son devoir, à ses instructions, et dont le succès avait d'abord aveuglé le roi et sa cour. Mais maintenant qu'à Sarzanne , toutes ces vues courtes approchant du dangej' , le mesuraient , elles cherchaient vainement ce prince. On avait compté sur lui pour tendre à l'armée, vers Plaisance , une main qu'on avait rendue forte , et l'on s'apercevait qu'au contraire Louis d'Orléans , toujours tenté par ce duché de Milan , qu'il regardait comme sou héritage , avait pris cette direction opposée ;

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qu'au lieu de Tenir rm-devaut de l'armée royale , il lui avait tourné le dos , et n'a\ ait a£*i que dans son propre intérêt. On apprenait enfin qu'aussi inhabile que coupable , en s'éloignant du but qui lui était assii^né , il s'était laissé circonscrire, annuler, et comme emprisonner dans cette Novarre qu'il avait crue sa conquête.

Les détails nouvellement parvenus , sans excuser cette faute, l'expliquaient. Dès la conclusion de la lieue de Venise , les lettres pressantes de Comines, le bon sens du duc de Bourbon, quelques ordres venus de Nnples , et les sollicitations multipliées du duc d'Orléans ' , qui , pour obtenii' dans Asti de plus prompts renforts , olFrait d'engager son patrimoine, tout enfin avait alarmé la France. Elle s'était levée prescju' entière , et , sans compter les troupes envoyées en Toscane, une armée composée de trois cents lances , de trois mille Suisses , et de l'arrièreban du Dauphiné , avait passé les monts. Les secours de la Savoie et du Montferrat s'y étaient révuiis. Ces forces commençaient à arriver dans Asti, quand, de son côté, Ludovic, avec son insolente prospérité de lâche ou de charlatan, se jugeant le plus fort, avait fait sommer cette ville

' Godefroi. Manuscrit de Fontanieu. LeUres du duc d'Orléans au duc de Bourbon , et même à Madame.

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de se rendre. Sa lettre était insultante. San-Severino , avec quatre mille chevaux et cinq raille fantassins suisses et italiens , l'avait apportée. Elle étalait d'abord les forces irrésistibles de la grande ligue ; puis elle défendait au duc d'Orléans de surcharger désormais ses titres de celui de duc de Milan. Quant à Asti, « Pourquoi tant de peines ? à lui celle de s'y fortifier davantage , aux compagnies françaises la fatigue de passer les monts pour la défendre? Il convenait mieux de la remettre à San-Severino , son lieutenant, lequel , en sa qualité de chevalier de Saint-Michel, était aussi bon que le duc d'Orléans, luimême , pour répondre de cette place à la France. » On l'épliqua par une sortie à cette insolence , et San - Severino , repoussé dans Annone , s'y renferma. On s'observait. Jusquçs-là , Louis, fidèle à son devoir , avait attendu le roi ; il tenait ses yeux constamment fixés du côté par où revenait ce monarque, quand une tentation inattendue détourna ses regards en un sens tout contraire, vers ce Milanais qui lui tenait tant au coeur ! Novarre est sur le chemin de Milan , à dix lieues de cette capitale. Un soir, Manfredo, l'un de ses principaux habitanSj se présente; il lui en offre les portes ; sa sincérité est certaine ; naguères son père est mort , et Ludovic , son

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ennemi , le poursuivant jusque dans son tombeau , l'en a fait arracher ! Il a traîné , il a fait comparaître en justice et condamner ce cadavre, dont les biens confisqués viennent d'être saisis sur son héritier ; cet héritier est Manfredo lui-même ; il vient apporter à Louis d'Orléans sa vengeance, lui livrer Novarre et lui promettre Milan , s'il ose poursuivre sa fortune.

Manfredo a tenu parole , c'est le duc d'Orléans qui s'est manqué seul à lui-même. Ce prince , dont toute la chaleur s'épuisait dans son premier élan , exécuta , comme tant d'autres , à demi et avec hésitation ce qu'il avait conçu et même commencé avec audace. La nuit venue , il sort d'Asti , et dérobe si bien sa marche à San-Severino , ({u'il était déjà maître de Novarre quand ce capitaine, toujours dans Annone, le croyait encore établi à une lieue de lui , dans son quartier-général.

Novarre surprise et saisie , Milan s'est émue ; son usurpateur s'est étonné. Sortant tout éperdu de son palais , il est descendu dans la ville , s'informaiil ii tous de ce qu'était devenue son armée. Sa disparition lui a fait craindre une révolte. Sans pudcui' , dans son eiïioi , conune dans son despotisiur , il passe subitement de l'aiTOgancc à l'humilité. Il llatic humblement ses peuples ,

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il les affranchit des impôts dont il les écrasait sans pitié. On l'a vu ramper bassement chez ceux qu'il insultait la veille ; il pleure même , il se prosterne , demandant de la fidélité au mépris , et du dévouement à la haine.

Il eût été spontanément abandonné , chassé par acclamation , livré , massacré peut - être î L'apparition des premières lances françaises eût suffi. Jamais occasion ne fut plus belle , jamais succès plus facile, par son invraisem])lance apparente. Louis , de son coupable coup de tête, eût pu faire un de ces glorieux coups de génie qui changent toute la face des choses , la plupart de ceux-là commençant ainsi. Mais ce n'était pas là sa mesure. C'était un de ces homm^es à demi-desirs, ardens sans vigueur, entreprenans sans persévérance, fatiguant la fortune de velléités sans la satisfaire, et impuissans pour achever. Pendant qu'elle lui livrait tout à la fois son rival, une couronne, l'Italie entière et le salut de l'armée royale, en ce moment si compromis , son génie étroit , loin d'atteindre à de telles proportions , se contentait de cette petite ville de Novarre, dont il assiégeait et prenait la citadelle.

Mais alors , le temps qu'il avait mis tout entier de son côté , et (ju'il néglige , San-Severino le ressaisit. Bientôt Louis d'Orléans le voit repa-

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raître avec son armée vers Vigevano, et là, continuant la même faute, d'une part il tâte sans oser Taborder ce général, qui, depuis, a dit luimême qu'il n'aurait osé l'attendre ; de l'autre , il se refuse à pousser jusfjn'à Pavie , qui , deux fois, l'a fait appeler. Cet autre coup de main, facile , glorieux encore , l'eût rapproché de l'armée de Charles ; il se serait donné ainsi une base solide d'opérations contre l'armée coalisée, d'où, venant enfin au-devant du roi, il eût rempli l'attente de la France. Au lieu de tenter cet effort , au lieu de marcher ainsi vers le sud , Louis parade devant le géwéral milanais; puis, croyant en avoir fait assez , il rétrograde vers le nord , dans Trecas, où, de même qu'il venait de refuser Pavie , il refuse Milan, qui vient s'offrir ; il s'annule entre ces deux gloires , gaspillant sa fortune, flottant entre les avis contradictoires de ses capitaines, tous désunis, et qui , ne sentant plus un maitre en lui , veulent tous l'être.

Pendant qu'il hésite , Ludovic se rasseoit. Il appelle des renforts de la grande armée de Parme, et San-Severino , s'établissant fortement à Vigevano, reprend l'oflénsive. Bientôt, le malheureux duc se voit coupé de toute communication avec la France et l'armée royale. Entin , vivement

attaqué , il est rejeté et réduit à s'entasser avec toutes ses troupes dans cette Novarre , qu'il n'avait pas même songé à approvisionner.

A cette nouvelle, un violent dépit avait éclaté dans Sarzanne. Il n'y avait plus à se faire d'illusions. On était au pied de l'Apennin. Là, enfin, il n'était bruit que des quarante mille ennemis prêts à tomber sur l'expédition , dès qu'elle paraîtrait de l'autre côté de la montagne ! Et pourtant ce duc d'Orléans , sur qui l'on avait tant compté , le voilà contraint d'appeler honteusement à son secours l'armée qu'il avait été chargé d'aller secourir ! L'amertume était fondée, elle fut grande. Au milieu de mille récriminations , on remarquait combien était malheureuse et impuissante la passion de ce prince pour le pouvoir, et que , pour la quatrième fois depuis i485 , tous ses essais pour le saisir tournaient en emprisonnemens subits.

Au reste , dans cette jeune armée de chevaliers, la dernière du moyen âge, où chacun, presque invulnérable dans sa mobile citadelle de fer, se croyait invincible, ces réllexions devaient être courtes ; une gaité légère et moqueuse s'en empara ; dès lors , on rit de cette faute , qui pouvait devenir si fatale , et le mouvement du jour entraîna.

Il s'agissait de sortir de la Toscane. Pour la

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traverser, de Sienne à Sarzanne, l'armée avait mis ([uatorze jours, ce ([ui, en y comprenant, selon l'usage , deux séjours , donne des marches d'environ cinq lieues et demie chacune. Dans ces longs jours et sur une route se che et plane , on eût pu se hâter davantage , mais il y avait eu des pompes triomphales à savourer, des intrigues il ourdir et à dénouer, des décisions à prendre. Toutefois , quoi qu'en ait dit Comines,on n'avait perdu que trois à quatre marches. Mais c'était trop encore , d'autant plus qu'en sortant de Naples et en traversant le patrimoine de Saint- Pierre , on en avait déjà perdu le double. Les capitaines expérimentés ([ui avaient usé du temps, et qui, en ayant moins devant eux , en connaissaient tout le prix , haussaient les épaules. Mais parmi ces anciens , le vieux Comines était celui qui se dépitait le plus. Sachant bien qu'il y avait à peine huit jours que l'armée ennemie commençait à se l'assembler , il ne cessait de s'écrier « qu'on l'eût prévenue, et qu'on eût pu s'écouler sans combat , si l'on se fût pressé davantage ! »

Les jeunes guerriers s'amusaient de son chagrin , néanmoins on se hâtait ; ils ne voyaient plus devant eux que des privations et des fatigues sans joies , si ce n'est un siège sur ce revers de rApcnniu et une bolaille sur l'autre ; car cela

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surtout , pour de tels hommes , était encore des plaisirs. On fit donc promptemenl au maréchal de Gié une avant-garde. Ce furent six cents lances et quinze cents Suisses, environ quatre mille hommes, prescpie une moitié de l'armée, et la meilleure. L'empressement fut si grand, que le •28 juin , sans l'attendre , Charles , avec sa maison , prit la tête de la colonne. Il fît plus de sept lieues dans cette journée, dépassa Villa-Franca et la Magra , au-delà de laquelle il campa et soupa au milieu de ses hommes d'armes. Il se gardait luimême du côté de Pontremoli , dont l'ennemi était maitre. «Poui' quoi», dit son journal, « ses trompettes et clairons ne cessèrent de sonner toute la nuit en attendant l'artillerie et les Allemands de l'avant-garde , avec les gens d'armes. »

Dans cette même nuit , cette avant-garde dépassa le roi. Elle (it environ quatorze lieues en vingt-quatre heures , Pontremoli même ne l'arrêta que le temps nécessaire a Trivulce pour persuader aux habitans , ses compatriotes , de se rendre, et à la garnison de s'échapper. Quelques paroles sufïirent. C'était une ville forte, dans une bonne position , un point d'appui pour passeï l'Apennin ; un abri , un grand magasin toul rempli de vivres dont on manquait . Sa soumission au roi était un exemple poui^ toutes les bour-

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gades environnanles de venir approvisiouiier notre camp , et de nous aider à faire franchir à notre grosse artillerie la grande montagne. Aussi Trivulce et Gié lui avaient-ils tout promis, car pour le moment tout était là. Mais les Suisses y pénétrèrent, et tout fut perdu.

A leur premier passage dans cette ville , dans une rixe avec les habitans , quarante des leurs avaient péri ; ils s'en souvenaient : sous leur flegme allemand , le maréchal de Gié n'aperçut pas leur vengeance ; elle éclata à l'heure même , malgré la foi des traités , et si furieusement , que tout à la fois les Pontremoliens furent égorgés , leurs maisons pillées, leurs femmes violées, et leur ville entièrement livrée aux flammes.

Peu d'heures après , quand le roi arriva , il fut forcé de faire un grand circuit pour éviter Tincendie. Un monastère voisin lui servit d'abri contre la clialeur du jour. Son arrivée sauva les hommes d'armes de Trivulce ; ils avaient pris possession de la citadelle , et les Suisses , sans vouloir rien entendre, aveuglés de fureur, gorgés de vin , ivres de sang et de pillage, les assiégeaient léte baissée comme des ennemis. Les menaces du roi purent seules les arrêter, mais on n'osa point davantage. Ils ne trouvèrent de punition ([ue dans leur fuite. Plusieurs d'entre

eux, abrutis d'excès, périrent dans les feux qu'ils avaient allumés.

Le soir même, leurs compagnons , sans vivres , snns demeure, en butte à la réprobation universelle, marchèrent la tête basse. Us voyaient toule la colonne, comme eux-mêmes, mancpier de tout par leur faute, car les paysans effarouchés fuyaieu t au loin emportant tout avec eux, au lieu de venir, comme avant , approvisionner de leurs denrées notre passage. La disette se fit aussitôt sentir. Dans sa détresse, Charles s'adressa à Trivulce. Il le consulta sur les moyens de lui ramener ces peuples; et lui , soit reste d'attachement pour les Aragonais, soit empressement de hr.iiîe contre Ludovic son ennemi personnel, proposa de hausser sur-lechamp la bannière du petit duc Galéas.

C'eût été relever la bannière du neveu de Ferdinand de Naples, du fds de ce jeune duc de Milan empoisonné dans Pavie à notre passage. Mais le roi s'y refusa , ne voulant pas , dit-il , infirmer les droits du duc d'Orléans. Maître de Naples et de la Toscane , il convoitait donc encore le Milanais.

Trivulce n'insista point. Il s'était dévoué à la France, mais il comprit que la prudence aristocratique de Venise ne s'était pas vainement alarmée. >

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