CHAPITRE IV
Le soir mcmc du désastre de Ponlremoli , le 29 juin, Charles s'éloigna avec dégoût de ces cendres sanglantes, qu'il dépassa. Il ne s'arrêta c[u'au pied même de la montagne , au fond d'une gorge étroite et brûlante , et près de Mignegna , hameau abandonné. Là, tout contre le dernier piquet de sa tente , l'Apennin , jusc[ue-là lentement incliné et comme étendu en pente douce vers Sarzannc, se redressait brusquement et de toute sa hauteur! Sa gigantesque masse n'olFrait d'inclinaison que ce qu'il en fallait pour que d'âpres rocs dont elle était hérissée la rendissent encore plus inabordable : on n'apercevait pour la gravir qu'une trace informe, étroite, sinueuse, et à peine marquée des pas de quelc|ues patres. Ce sentier aventureux , négligeant les cours de la Magra et de la Magriola , c{u'il eût pu remonter, s'élevait entre ces deux cours d'eau, en louvoyant et par zigzags courts et aigus, jusque sur le pic de Tossola. Dans ses ressauts hardis, il
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semblait suspendu et comme tombant ilu haut de ce formidable obstacle. A tout moment on le voyait disparaître , puis reparaître encore autour des rocs qui embarrassaient son passage.
On concevait que des mulets , avec leurs pieds montagnards, pussent se cramponner sur cette pente abrupte et saccadée; mais comment supposer qu'on irait y engager des canons du poids de six à sept milliers? comment croire cjue ces pièces, plus longues et plus lourdes que nos canons de vingt-quatre, pom^raient, avec leurs alïùts et leurs caissons , se ployer aux mille plis et replis si subits , (pi il chaque instant ce sentier tortu , contrarié par le terrain, faisait sur lui-même? (dl y eût fallu des anges avec leurs ailes , comme disait Montluc dans une semblable circonstance, encore eussent-ils eu assez à faire. » Mais des canons! Il suffisait de l'aspect seul, pour confiiniier les rapports multipliés, qui tous déclaraient ce passage impraticable aux moindres voitures.
Comines , toujours un peu chagrin il est vrai , mais c[ui connaissait les Alpes et les Pyrénées, assurait « n'avoir jamais rien rencontré de pareil. » Aussi, dans le conseil, plusieurs proposèrent de rompre et d'abandonner la grosse artillerie. Mais le roi, bien plus chevalier qu'autre chose, et (|ui était là surtout pour l'honneur, s y
opposa nettement ; sur ce point il fut inabordable , et tout aussitôt il ordonna au maréchal de Gié et à l'avant-garde de commencer le passage.
En même temps il voulut que sur le lieu même son camp lut dressé , bien résolu à rallier son armée , à la pousser par-delà l'obstacle avec ses canons, ses bagages, six mille bêtes de somme, et, afin de ne rien laisser derrière lui, à clore luimême cette marche. Il attendait aussi les deux cent cinquante hommes d'armes toscans de Francesco Secco et de Vitelli, ([u'il ne songeait plus à envoyer contre Gènes ,• il commençait à comprendre queleurappui lui devenaitindispensable. Mais ces braves chefs , attirés par le bruit d'une grande bataille, et trop éloignés pour le rejoindre avec leurs compagnies , accoururent seuls.
La détermination de Charles se soutint jusqu'au bout, du 29 juin au 5 juillet, trois jours et quatre imits entières , malgré l'ennui de ce séjour au fond d'un si triste entonnoir, en dépit d'une chaleur étouffante et d'une disette cruelle; enfin, malgré l'impatience de voir l'ennemi, dont cette masse de rocs de dix-sept lieues d'épaisseui', le séparait.
Gié n'avait avec lui que quelques pièces légères; il disparut assez vite dans l'ombre de la nuit, au milieu des rochers et dans les ondulations
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de la montagne. Mais s'il se crut suivi par son avant-^arde de six cents lances et de quinze cents Suisses, il se trompa de plus de moitié. Le surlendemain , quand le revers opposé de l'Apennin lui montra les quarante mille ennemis cpii l'attendaient , et qu'il se retourna pour compter les siens, il se trouva que huit cents Suisses et cent soixante lances seulement, l'avaient suivi. On n'a point dit ce qui avait retardé le reste des lances françaises; affamées, épuisées de fatigue, elles traînaient sans doute dans la montagne.
> Quant aux Suisses qui restèrent , ils réparaient volontairement , par une belle action de guerre , l'infâme sac de Pontremoli qu'ils venaient de commettre. Honteux de leur hrvitalité, ils redoutaient la colère du roi, et saisissant cette occasion de l'apaiser, ils vinrent s'offrir à lui pour remplacer les bêtes de trait et de somme dont on éprouvait déjà 1 insufilisance. Ce furent Jean de Lagrange, maître de l'artillerie, et la Trémouille , cpie le roi avait chargés du passage, qui les poussèrent dans cette voie, où ils les soutinrent, et où ces rudes soldats, si repentans, montrèrent un dévouement sans exemple.
Pour tout dire, il y eut aussi dans leur zèle une certaine vanité nationale; leur amour-propre de montagnards se plut devant nos gens de plaint;,