CHAPITRE
Il venait d'arriver de Rome de siii«ulières nouvelles ! Nos ambassadeurs et l'armée ennemie s'étaient prescjuen même temps présentés sous ses murs; et d'abord, Alexandre VI ne se croyant de salut que dans une négociation, avait reçu les nôtres à bras ouverts. Puis, à l'aspect inaccoutumé de tant de troupes alliées, son esprit s'était enflammé subitement d'un autre espoir. On avait \u le passionné vieillard passer tout à coup de l'abattement à une confiance outrée; de la prière à la menace; se ruer d'une extrémité à une autre, et , changeant de trahison , livrer ses portes à nos ennemis , précipiter en prison nos ambassadeurs et demander follement Ostie pour leur rançon.
Mais à peine a-t-il consommé cette violation du droit des gens, que cette écume jetée, sa fougue se dégonfle. 11 s'étonne; tandis que les Napolitains relèvent ses murailles , en réparent les brèches, et que Ferdinand ne songe qu'à préparer des combats, lui n'en voit plus que les
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dangers, ceux d'un siège à soutenir dans une trop vaste enceinte , mal close , mal approvisionnée, déjà presque affamée par l'occupation d'Ostie et par les courses des .Colonna ! Va-t-il donc s'enfermer au milieu d'une population mal disposée, d'une cour pleine d'ennemis, d'un sacré collège révolté des violences qu'il vient d'exercer contre ses membres; car c'était non seulement la Trémouille et de Gannaj, mais aussi les cardinaux Sforce et Colonne nos envoyés , et le cardinal San-Severino, qu'il tenait prisonniers. Affrontera-t-il une convulsion intestine , une prise d'assaut , une reddition à merci , et le triomphe de tant de haines? et le malheureux, effrayé , craint de provoquer ainsi la déposition qu'il redoute.
Que faire donc? La guerre! elle est impossible! La paix? il se l'est interdite! et il s'écrie (< qu'il ne lui reste qu'à fuir ! » Dans le tumulte de son âme , cette pensée s'empare à son tour de cet esprit mobile et fougueux , et tout entier il s'y précipite. 11 se hâte , il appelle les cardinaux qui lui restent; il leur ordonne, il les conjure de le suivre ; il en exige leur engagement sur parole, par écrit même, tant sa conscience tremble de laisser derrière lui des juges, une condamnation et sa déchéance.
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Mais à peine a-t-il touché le fond de cette autre extrémité qu'il s'en effraie encore. Il a peur même de fuir, et le voilà flottant plus que jamais, se heurtant d'un écueil à un autre, et retombant éperdu dans ces vagues sans fond sur lescpielles ils'était lancé, en méprisant tout, hors la fortune. Car enfin, qu'importent ces sermens obtenus , est-ce donc à lui d'y compter? Où fuir d'ailleurs si ce n'est h Naples, seul refuge qui lui reste, et pourtant où la guerre le suivrait encore !
M.'is pourcpioi se lier sans retour à cette cause étrangèi^, se perdre avec elle? Pourquoi laisser vide ce Saint-Siège, où dès lors on n'aurait plus qu'à le remplacer , et d'où peut-être on n'osera l'arracher s'il s'y attache? Il vaut donc mieux s'accominoder à tout prix avec la France ; une négociation entamée , Charles n'aura plus de prétexte pour le déposer, ni d'intérêt à le faire '.
Déjà , au milieu de toutes ces convulsions de son esprit, il avait fait relâcher les envoyés français, en rejetant sur Ferdinand l'attentat dont ils avaient été victimes. Ce cercle de décisions impétueuses et contradictoires ainsi parcouru , revenu à son point de départ, ce déhonté vieillard,
■ Dani , l!ist. (le Yenisp.
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inconséquent comme la violence , et qui tout à l'heiu^e s'était jeté éperduementdans les bras des Napolitains, s'y retourne contre eux-mêmes ! Ce cardinal San-Severino, qu'il vient de précipiter dans une prison, il le fait subitement son ambassadeur ; il l'envoie traiter pour lui seul. Dans cette troisième tentative , il abandonne décidément Naples; il nous olfre même le passage dans ses états, et de nous défrayer de tout, pendant notre trajet au travers du patrimoine de Saint- Pierre ! Mais il tente encore de se réserver Rome ; « C'était, écrivait-il, la ville des apôtres ! Le roi « très chrétien respecterait sans doute la terre « consacrée par leurs tombeaux, et arrosée du « sang des martyrs ! n
Cette prétention d'Alexandre était tout opposée à celle de Charles et à son plus cher désir. D'ailleurs, la Rovère était toujours là , qui poussait en avant, répondant de tout. On n'écouta donc pas plus San-Severino à Nepi, qu'à Pise Savonarole. Cet envoyé venait trop tard. Dans Rome même toutes ces contradictions, ces indécisions du saint-père , en avaient décidé d'autres. Le chef perdant la tête , chacun avait pris les devans : c'était, comme dans une armée mal commandée, un sauve-qui-peut général.
- Plusieurs grandes familles, telles que celles
des Savelli , s'étaient jointes aux Colonna , malgré leur inimitié contre ceux-ci. Virgile Orsini lui-même, ce premier sujet du saint-père, capitaine-général de rarm.ée d'Alphonse de Naples, connétable de son royaume , et tout chargé des bienfaits et de la confiance des Aragonais, commençait à les quitter avec la fortune. Il nous ouvrait ses forteresses, qui couvraient Rom.e, auxquelles nous touchions , et devant lesquelles, par un temps redevenu rude et fâcheux, mourant de faim, mancpiant de tout et dépérissant, notre armée , au lieu de passer vite, se morfondait.
Ce capitaine envoyait au roi l'un de ses bâtards pour lui offrir les clefs de ses citadelles et lui en faire les honneurs; et, Charles soulagé d'une grande inquiétude , au lieu de répondre à San-Severino, partait de Ncpi , le 19 décembre, pour aller coucher à Bracciano, la première de ces villes fortes. (( 11 estima fort , comme il le dit « lui-même à Comines , ladite place , et le re- (( cueil que 1 on lui fit ; car son armée estoit en « nécessité et extrémités de vivres, et tant que « plus ne pouvoit ! » Ajoutez que notre flotte , battue par les vents, après nous avoir débarqué 9.0,000 ducats, était devenue inutile. « Et f( qui considéroit bien , disait encore ce mi-
« iiislre , combien de fois cette armée se cuida a rompre , depuis que le roy arriva à Vienne en « Dauphiné, vojoit bien que Dieu la condui- « soit ! »
11 disait vrai; toutefois, la jeune cour pensa que, dans cette extrême anxiété de l'ancien ministre de Louis XI , il y avait un peu de cette humeur amère, grondeuse et défiante, si ordinaire aux hommes du temps passé contre la jeunesse régnante ; s'étonnant de ne pas la voir aussi prudente et expérimentée qu'ils le sont devenus; la voulant plus parfaite qu'ils ne le furent eux-mêmes ; oubliant que, le plus souvent, ce sont les faiblesses plutôt que les forces des hommes qui sont aux prises ; et que , sans compter les chances de l'audace et du hasard, la bonne moitié des succès de guerre et de politique, est due bien moins aux talens du vainqueur, qu'aux fautes de ses adversaires.
Comines en convint lorsque , apprenant la défection de des Ursins, il s'écria « qu'ainsi vivoient « en Italie et les seigneurs et les capitaines , ayant H sans cesse pratique avec les ennem^is , et grand u peur d'estre des plus foibles ! Qu'alors il lui (( sembla que Dieu vouloit mettre fin à cette be- (( sogne, et qu'il se repentit d'avoir escrit au
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« roy et conseillé de prendre un bon appoinle- « ment! »
Quant à Virgile Orsini , il faut remarquer qu'étant de famille guelphe, c'était par accident qu'il nous était contraire. Il y eut aussi dans sa trahison quelque pudeur , si ce n'est un surcroit d'haÎDileté. En redevenant notre allié par ses enfans et ses forteresses, il nous déclara qu'il demeurerait de sa personne près de Ferdinand, mais seulement jusqu'aux frontières napolitaines; là cesserait sa fidélité, et il tint parole. Il gardait ainsi un pied dans chaque camp et attendait la fortune.
Toute la famille des Orsini suivit l'exemple de son chef. De son côté, Charles dans Bracciano, et son armée enfin à couvert et nourrie dans les quatre villes et les villages de ce seigneur, attendait en s'y refaisant la détermination prévue d'Alexandre. On n'épargna rien pour la hâter; néanmoins , comme on traitait , et cpie les conseillers du roi voulaient conserver des formes avec un pontife souverain dont ils altendaient des faveurs, au lieu d'aller planter ses tentes devant Rome, on prit des biais; Luxembourg et Yves d'Allègre , avec tiooo Suisses et 5oo hommes d'armes, furent détachons vers Ostie. C'était
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révêché de la Rovère; il y courut pour échauffer ses partisans.
La révolte des Colonna , maîtresse de cette ville, de l'embouchure du Tibre et des campagnes environnantes, nous y attendait; dès lors leur corps d'armée, soudoyé par Charles , comme au reste l'avait été celui de Ludovic (car nous n'épargnions guère ) , remonta le Tibre par sa rive gauche. Ils inquiétèrent toute la campagne de Rome. Leur petite guerre avait attendu la grande ; en l'apercevant elle redoublait.
Au bruit de leurs armes le peuple séouit , Rome s'agita. Comines assure que, dès lors, un pan de plus de vingt brasses des murs de cette capitale , tomba du côté que nous menacions. Les plus sages des nôtres furent tentés d'attribuer au ciel cet écroulement. Nous ignorons encore si le peuple romain, qui, étant à la source des miracles, s'en étonne moins, fut étranger à celui-ci. Ce qni est certain, c'est que ce peuple haïssait le saint-père et les Napolitains, et qu'il attendait impatiemment l'armée libératrice.
Cette opinion publique, ces merveilles, ces soumissions, gonflaient l'orgueil de Charles; on s'attendait à ce que se croyant irrésistible, ce protégé du ciel, si redouté, si désiré, allait pré-
cipiter sa marche; qu'à l'aspect de l'armée napolitaine il voudrait vaincre; que les cris de réforme de Savonarole , et qu'enfin les excitations des cardinaux ennemis d'Alexandre, allaient précipiter ce foudre de guerre sur ce pape réprouvé. Mais le jeune conquérant demeure; il reste encore immobile dans Bracciano : Briçonnet l'y retient ; dans le prêtre indigne cjui porte la tiare il lui montre le successeur de saint Pierre. Et le fils de Louis XI, « trop jeune, trop (( mal accompagné , pour conduire un si grand (( oeuvre que réformer l'Eglise )>, ' se soumet à parlementer encore. A son ardeur chevaleresque, il suffit d'une entrée souveraine et d'un triomphe sans victoire î
Pour tout dire , il J avait , tout proche et en vue de Bracciano , une haute et vaste futaie toute remplie de porcs-épics et d'autres animaux sauvages. Le journal du roi en parle avec admiration : il n'en dit pas plus ; mais comme ce roi était chasseur, comme dans les déterminations des hommes il entre des motifs de toute nature et des plus puérils; ([ue Charles était sujet à ceuxci ; que sa patience de douze jours dans cette ville, aux portes de Rome, était singulière et
' Comines.
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l'histoire d'alors peu critique , une conjecture est permise : et celle-ci se présentait trop naturellement pour ne pas la laisser pressentir.
Cette fois , ce furent de Vesc , le maréchal de Gié, et encore le président messire de Gannay, cpi'il députa vers Alexandre. On exigeait du saint-père qu'il ouvrit ses portes sans conditions; on promettait qu'ensuite, une première conférence accorderait tout. ,
Cet ultimatum rejette Alexandre dans toutes ses perplexités. Vingt fois dans un même jour il reprend, rompt et renoue cette négociation. Enfin il apprend cpie Civita-Vecchia et Corneto nous ont ouvert leurs portes , que le Tibre est franchi et la retraite des Napolitains menacée ; il entend les clameurs du peuple ; et comme en même temps redoublent les protestations de respect de nos envoyés pour l'autorité pontificale et pour les immunités de l'Église, il se résigne.
Après plusieurs jours d'attente , Charles voit enfin quatre cardinaux , ceux même que ce pape a fait emprisonner, venir lui apporter la soumission de Rome et du saint-père. Toutefois, soit peur de l'armée aragonaise présente encore, soit reste d'attachement pour un reste de fortune , Alexandie a fait comprendre Ferdinand dans sa capitulation; il a obtenu pour ce
prince et son armée un sauf-conduit jusqu'à la frontière napolitaine. Mais Ferdinand a rejeté fièrement cette humiliation, et ne s'en est i:eposé que sur ses armes. 11 ne sortit de Rome par la porte Saint-Sébastien qu'au moment même où Cliarles y entia pai- celle du Peuple.
On lit ici deux remarcpies : l'une, que sans la présence du cardinal Sforza , le peuple eût insulté l'armée fujanle, tandis qu'il se préparait à nous accueillir aux cris de vive la France ; l'opinion qui nous précédait nous étant aussi favorable que celle qui nous suivait nous devenait contraire. L'autre lemarque est , qu'en dépit du refus du prince ennemi, la préoccupation de notre ovation fut si forte , que nous ne soni^eâmes point à le suivre. Une troisième observation se présente, c'est que notre invasion, qui parut alors si rapide , était soitie de Florence le 28 novembre, et qu'elle n'entrait dans Rome que le 3 1 décembre. C'était donc , pour moins de cinquante lieues, trente-quatre jours , ou trois fois plus de temps (juaujourd'hui, une armée marchant à petites journées de cinq lieues, et après cinq joinnées de marche, prenant un séjour, n en mettrait à franchir cet intervalle.
Charles venait de s'arrêter douze* jours à Bracriano; il allait en passer vinol-huil h Rome'
Singulier conquérant qui s'amusait en chemin , sans impatience de gloire, prodiguant tout., temps et argent , et pourtant capable à la fois de vouloir et d'obstination, mais incapable du reste ! être bizarre , ébauché , et d'esprit comme de corps, composé d'incomplets et faibles contraires; chef de nom seulement, et de fait, instrument de ses entours ; homme à la fois de plaisir, et d'élans chevaleresques, auquel pourtant le sort de la France était attaché , et que faisaient jouer au gré de leurs petits intérêts trois ou quatre intrigans français, et quelques étrangers raécontens.