‹ Règne de Charles VIIIChapitre 31 sur 53 · II. i · texte numérisé non relu

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à dédaigner cet escarpement ; c'est pourquoi , d'un air assuré et souriant de l'embarras de nos artilleurs, ils se présentent! et s'ajoutant aux chevauxj les unss'attèlent aux pièces :puis, tête baissée, ramassant leurs forces, ils s'élancent à cet assaut ; d'autres se partagent les balles , les poudres, les boulets; ils répartissent entre eux ces munitions, en charges chacune du poids d'environ cinquante livres ; ils en remplissent tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains et jusqu'à leurs bonnets, leurs casques et les pans de leurs habits, qu'ils relèvent.

La Trémouille les encourage. 11 se répand que , dépouillé de son armure et d'une partie de ses vêtemens , oi \ l'a vu porter lui-même deux boulets dans ses propres mains ! L'exemple d'un tel chef excite ou commande l'émulation ; les hommes d'armes , leurs pages , leurs archei\s , les officiers de la maison du roi, accourent ; ils livrent à Jean de Lagrange leurs plus forts chevaux, qu'on attèle aux voitures : tous, comme la Trémouille, se mêlent aux soldats, et comme eux, chargés de minutions, ils assiègent le pied de la montagne, dont ils commencent l'escalade.

Mais à chaque instant , ce sentier de chèvres ou d'élans grimpe presque perpendiculairement lie roc en roc; tantôt sa trace inégale se

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rétrécissant , glisse en serpentant entre ces masses; tantôt elle tombe soudainement dans leurs concavités, ou tournant brusquement autour de leurs saillies angulaires , son cours étroit et contrarié borde l'abîme. Alors nos longues et lourdes pièces, ou engagées dans ce défilé, s'y fixent, ou se précipitant pesamment au fond de ces ressauts, y brisent quelque partie de leur train. Plus souvent , inflexibles à ces m^ille replis et débordant à demi renversées dans le précipice , e\l€^ demeurent suspendues aux chaînes et aux traits qui les attachent aux chevaux et les amarrent aux hommes. Car la Trémouiîle et Jean de Lagrange s'étaient heureusement pourvus de longs câbles; les Suisses s'y étaient accouplés deux à deux , et ils gravissaient , ainsi attelés à chaque gros canon , jusqu'au nombre de cent, et même de deux cents à la fois.

C'étaient là les instans les plus critiques. Ces montagnards, les veines gonflées, les bras tendus et roidis par un long effort, les pieds cramponnés sur une pente sèche et glissante , attendaient ainsi , que leurs pionniers eussent ou élargi le passage à grands coups de pic, ou fait sauter en éclats le bout des roches que n'avait pu contourner la pièce ; ou que d'autres ouvriers eys- ; sent réparé les avaries de son affût. "■

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Enfin , à force de bras et de sueurs , on vil du bas de la monta£»ne la longue colonne couronner le sommet du Tossola , et du camp de Charles s'éleva lui cri de triomphe. Mais l'horizon, si décevant des grandes montagnes, trompait les jeux. Soit négligence, hasard ou nécessité, le sentier, loin d'attacjuer le ilanc même de la crête principale de l'épine dorsale de l'Apennin, ne s'était attaché (pi'à l'une de ses arêtes. C'était celle-là qu'on venait de surmonter. On n'avait atteint que le faîte de l'abime de Fondi , ilHallait redescendre par le Monte-Longo, pour remonter par de nouveaux efforts juscpies à la Cisa ' sommet de la chaîne, et véritable point de partage* des eaux du Pô et de la Spezzia.

Alors dans le liàle suifocant de cette autre gorge, tout ce qu'on a donné de coups de collier pour tirer , pour hisser à contre - mont ces lourds engins , il faut , en dévalant , les redoubler eu sens contraire pour les retenir. Là surtout , les mulets , les chevaux attelés à l'arrièn^ des pièces, deviennent insuffisans , et ce n'est qu'à force de bras f[ue l'on parvi<^nt à contenir en suspens , et à faire glisser lentement leur masse pesante, dans ces précipices.

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Cependant la Trémoiiille , toujours présent partout, descendant, remontant sans cesse, indique les lieux de repos, où les accidens du terrain permettent de confier un instant au sol , le fardeau. Lui-même veille à ce qu'alors le vin et les vivres dont il s'est pourvu, se trouvent sur place; il en fait faire à propos de fréquentes distributions. En soutenant ainsi les forces phjsi(|ues, l'habile capitaine n'a point négligé les forces morales. Afin d'égayer, d'ennoblir chacun de ces efforts et d'en distraire à la fois , il a voulu , comme dans les marches triomphales, que toute la musique militaire de l'armée, les accompagnant , en célébrât le succès. Ces sons belliqueux se mêlent au retentissement des grands coups de masse ({ui rompent ou taillent les rocs, et surtout, dans de si longs attelages d'hommes et de bêtes , aux cris , aux hurlernens effroyables dont on s'anime, ou s'avertit réciproquement , et qui remplissent d'échos toute la montagne. '

Tous ces bruits , ce mouvement , les soins , les regards^ et mille mots heureux du chef qiii en excitent d'autres , ont soutenu trois jours entiers ce grand effort : car il en a fallu autant pour achever. Parvenu ;i la Cisa , on n'était qu'au tiers de cette mémorable marche ; p(jur

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sortir de ces régions hautes et désolées, il fallait suivre par Berceto et Castellonelino jusqu'à Cavazzola , le cours brut , capricieux et stérile de la Baganza ; guide que l'on quitta pourtant à regret , quand , le laissant à droite , on fut forcé de surmonter encore le mont Croce. La longue arête de c iui-ci séparait la Baganza de la Sporzana , autre torrent dont la pente âpre , roide et rude , conduisit , ou plutôt versa la mince et longue colonne chancelante de fatigue et de faim par Terenzo et Sivizzano , sur la droite du val di Taro , dans Fornovo même. On était là tout proche du point où , venant du côté opposé de ce vallon , le Ceno y afflue encore.

« Enfin » , écrit un témoin », tout passa , en quoi on soutint exécrable peine , merveilleux travail et pénétrant ennui, attendu la façon d'y procéder , le lieu estrange , et la chaleur grande et terrible. « Et il ajoute avec tous les contemporains « que ce fut la plus grande entreprise cpie jamais prince fit , ne jamais fera ! »

L'honneur en fat partagé : le vouloir à Charles, l'exécution à la Trémouille ; honneur que le roi lui laissa tout entier. En effet , son journal , en exaltant le vainqueur de Saint-Aubin , le montre partout, et nulle part le roi. Il laisse ce prince dans son camp, et ne songe qu'à louer naïve-

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ment ses iniguoiis , d'avoir su le bien divertir dans sa tente , pendant ces trois jours d'efforts surhumains.

Quand la Trémouille revint à Mignegna lui en annoncer le succès , il était si noirci , si défiguré par l'ardeur du soleil et par la fatigue et la faim, que Charles eut quelque peine à le reconnaître.

Mais dans ce triste camp placé dans le fond de cet entonnoir, de même que dans ces lieux bas des grandes viiies, où de toutes parts les noirs ruisseaux accourent, venaient d'arriver de deux côtés tout opposés deux mauvaises nouvelles. Un coui^rier de Naples et un gentilhomm.e du maréchal de Gié les avaient apportées : l'un annonçait une descente des Vénitiens dans la Fouille , et l'apparition de Gonzalve de Cordoue et des Aragonais en Calabre; l'autre, que notre avantgarde de quatorze cents hommes , lancés depuis trois jours en enfans perdus de l'autre côté de 1# montagne, y était tombée comme des nues devant quarante mille hommes. Charles s'en émut peu. Quant à son jeune quartier-général , il apprit en riant que l'Italie lui échappait, et qu'il aurait peine à y échapper lui-même.

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