CHAPITRE Y
GiÉ criait au secours ! 11 était d'abord , disait-il , descendu sur la rive droite du Taro , jusque dans Fornoue , et de là , apercevant à une demi-lieue plus loin sur la même rive, la plaine toute blanche de tentes , toute flottante de pavillons , il avait risc[ué (juarante cavaliers pour la reconnaître. Mais plusieurs centaines de stradiotes, cavalerie légère grecque, (( dures gens, dit Comines, couchant dehors tout l'an avec leurs chevaux » , étaient inopinément tombés du coin d'un bois, à bride abattue et avec des cris sauvages , sur ce détachement. Un instant avait sulFi. On les avait vus tout il coup entrer pêle-mêle avec nos gem dans Fornoue, pousser jusque devant le (juartier du maréchal , y tuer quatre Suisses , et le Boeuf, l'un de s<>s gentilshommes , couper leurs têtes , que Venise leur payait un ducat pièce , les attacher à la banderole de leurs lances , et ne se retirer en désordn^ , comme ils étaient venus , <|u'aii biiiit (Ir notic artillerie, dont un boidd
venait d'abattre un des leurs avec son cheval. : Le maréchal ajoutait qu'en se retirant, ils avaient blessé et pris Hanz, l'un de ses capitaines suisses ; et quant à lui , que, voyant ses troupes ébranlées de l'aspect étrange de ces barbares et de leur manière féroce de combattre , il venait de se reployer dans la montagne,
Il n'y avait plus de temps à perdre. Mais au lieu de marcher avec son armée, le roi était resté derrière elle. 11 lui fallut deux jours pour rejoindre le maréchal. Dans ce trajet pénible, chaque bruit de guerre qu'il crut entendre dut l'agiter et lui faire craindre d'arriver trop tard. Mais lorsque redescendant l'Apennin , ses regards et ceux des siens purent enfin plonger dans la plaine ; quand du sein de ces rochers brûlans et stériles , ils virent au milieu de la riche et fertile abondance des campagnes du Po, le camp eiuiemi toujours immobile , un cri de surprise et de joie leur échappa, h C'étaient donc Jà ces fiers Italiens dont les avait tant menacés Comines ! Quinze cents Suisses et Français avaient suffi , pendant trois jours , pour en contenir quarante mille ! Il n'y avait donc plus qu'à descendre, et l'armée, dans cette nouvelle terre de Labour, allait retrouver l'abondance. » • .
Mais alors , le vieux maréchal , f [u'ils rencon-
trèrent, suspendit leur impétuosité. Il montra au roi l'armée coalisée achevant de se réunir. « Pourquoi n'avait-on pas écouté Comines! quel malheur d'avoir perdu dix marches de Naples à Rome, ainsi que dans Viterbe , Sienne , Pise et Lucques ! Huit jours plus tôt , et les premières troupes ennemies , à peine arrivées à Parme , n'eussent pu inquiéter notre passage ! »
Maintenant, l'étendue de leur camp montre leur nombre, et d'autant plus que, suivant l'usage d'alors, ce camp renferme aussi leur place de bataille. Charles peut compter leurs nombreux pavillons. D'abord celui du jeune François de Gonzague , marquis de Mantoue, capitaine déjà renommé et leur généralissime. Tout proche de celui-là flottent les couleurs vénitiennes, celles de Luca Pisani et de Mario Trévisani , provéditeurs , que la prudente Venise a donnés au marquis comme conseils. Plus loin, s'agite la bannière milanaise des Sforza, jointe à celle de Caïazzo San-Severino , général de Ludovic , et même les couleurs des Visconti, que l'un d'eux, chef des Gibelins de Milan , et commissaire de l'usurpateur, vient de réunir à tant d'autres.
Autour de ces chefs , on compte les tentes de quatorze itiiMe cuvaliers et de vingt-trois mille fantassins; elles sont rangées sui* un amphithéà-
FOKNOUK. . 2ÔD
tre de coteaux armés de grosse artillerie, et bien retranchés.
Plus près de Fornoue, au long d'un taillis qui s'avance vers le torrent, ces lignes noires et mobiles, ces groupes enfumés, ces faisceaux de lances avec leurs mouvantes banderoles , et plus près encore, ces points noirs isolés, ce sont deux mille cinq cents stradiotes d'outre-mer, avec leurs vedettes ; cavalerie barbare redout;!ble , turque de moeurs et de vétemens, qui dédaigne l'abri des tentes, et ne veut d'autre toit que le ciel. Ils sont armés de piques , de poignards et de longs sabres recourbés; intrépides pillards , qui, des tètes sanglantes de leurs ennemis, qu'ils vendent à Venise, font leur butin accoutumé.
Ainsi , au pied du chemin par où descendait l'armée royale, et sur le côté droit du val di Taro , on vojait au confluent du Ceno et de la Spopiana dans le Taro , Fornoue d'abord; puis, en descendant le val di Taro, un espace snfTisant pour le camp français; ensuite le rideau boisé des stradiotes; après quoi, les bivouacs de ces barbares; enfin, le grand camp retranché des Italiens, toujours du mcm.e côté du Taro , et qui défendait l'issue de ce vallon dans la plaine. Quant au Taro lui-même, ce n est en ce mo-
2d6 chaules Vlil. PART. 111, LIV. 1\.
ment , que quelques pouces d'eau coulant dans un ravin, ([ui marque le milieu d'une vaste arène de cailloux, entremêlés de débris de rocs; mais il suflit d'un orage à ce ruisseau, pour le transformer momentanément en un fleuve fougueux et redoutable.
Une chose étovniait , c'est que sa rive gauche fiit restée vide. C'était pourtant là le chemin de notre retraite, et il était libre! L'ennemi, soit ruse, soit crainte, n'occupait ni ce côté du vallon , ni même Fornouc. La prudence l'avait emporté dans leur conseil, et nous devions au malheur d(; Ilanz, de ce capitaine suisse blessé et pris le 5 juillet par les stradiotes , le salut de notre avant-garde. Conduit au marquis de Mantoue, et (juestionné pnr lui et Caïazzo, Hanz avait su entier à leurs yeux les forces du maréchal. Toutefois , Caïazzo , naguère dans notre iU'inée, n'a point été dupe de sa ruse. « \ous mentez », lui a-t-il répondu, « votre r<û^n'a ([ue trois mille Suisses en tout; il n'en peut avoir rais la moitié à son avant-garde ! » et aussitôt il a demandé l'attaque , montrant que ces premières troupes détruites, le reste trop faible n'oserait plus déboucher de la montagne. Mais cette seconde partie de l'opinion de Caïazzo détruisait la première. Pour assurer, pour couMir
FORNOUF. 207
après un si rude et loug défilé le débouché de tant d'artillerie et de bagages, en présence d'une armée ennemie, il était vraisemblable que Charles aurait détaché une forte avant- garde.
ITanz soutint ce qu'il avait avancé ; le marcpiis de Mantoue crut ce qu'il craignait ; sa défiance de son infanterie lui fit supposer vraie la présence de la moitié de la nôtre. Il s'appuya de la circonspection des provéditeurs , objecta qu'il attendait des renforts, et ajourna sa fortune.
Le fait est que ces Italiens s'étaient attendus à ce que la renommée de leur multitude nous aurait détournés de leur chemin. Il leur fallut trois jours pour revenir de la stupéfaction où les jeta l'audace de notre apparition sur la montagne. Dans leur premier étonnement , ils avaient tenu un grand conseil. Hasarderaient-ils une bataille contre une armée si redoutée, ou, restant sur la défensive, laisseraient-ils devant eux passer sa retraite? Les provéditeurs penchaient vers ce dernier avis ; les envoyés d'Espagne et d'Allemagne poussaient à combattre; ils montraient ' l'occasion , la honte de la laisser échapper ; le danger d'une récidive delà France. Visconti hésita; quant à Caïazzo San-Scverino, toujours bouillant dans le conseil, il s'indignait.
Au milieu de ces tiraillemens , Gonzague de
258 C.HARLKS Vin. PART. Ill^ LIV. IX.
Mantoue, au lieu d'aller droit à son but en homme de coeur, fit de l'esprit; sa force rusa , manière de faible. Quelque disproportionnée que fût son armée de 40 mille hommes , avec une avant-garde de 1400 hommes, jetée à i5 lieues de son corps de bataille , il se tint à distance , n'osant attaquer, de peur qu'on n'osât se défendre. Il prétendit vouloir nous attirer tous en plaine, pour que rien n'échappât.
Ces fanfarons alléguèrent encore qu'il ne fallait pas nous trop serrer contre l'Apennin. Ils feignirent de ci^aindre que , saisis d'effroi et rebroussant chemiin , nous ne pussions leur échapper par notre gauche, en nous écoulantfurtivement par le sentier cpii descend plus directement sur Tortone.
C'était sous ce prétexte qu'ils nous abandonnaient Fornoue et le débouché de l'Apennin dans la plaine; on s'y précipita. Ce fut le 5 juillet, à midi, au milieu d'un hcàle suffocant, d'une chaleur orageuse et sous un ciel de plomb , que Charles y entra. On était déjà toutsui'pris qu'une position si importante n'eut point été occupée, c[uand on s'aperçut ([u'elle était restée pleine de vins, de vivres et de fom-rages. La joie fut d'abord universelle. Mais tout à coup, parmi ces affamés, et sans qu'on en ait su l'origine, le mot de poison
courut de bouche eu bouche. Le plus odieux soupçon s'empara de leurs esprits. Au milieu de tant de provisions , leur avidité s'arrêta consternée , et leur famine n'osa toucher à cette abondance, lisse demandaient; «qui venait d'abandonner ces vivres à leur détresse ? Si ce n'étaient pas les satellites de la perfide Venise , ceux des empoisonneurs Ludovic et Borgia ! et, pour de tels ennemis, si un crime n'était pas plus vraiseinblable qxl'une faute ? »
Ils hésitaient pourtant , et la faim allait l'emporter, quand la mort subite de deux Suisses , saisis dans leur ivresse par la froide atmosphère d'une cave , confirma toutes les appréhensions d'empoisonnement, (jni venaient de s'élever. On ' fut douze hernies à en revenir. De midi ta minuit, cette armée tombant d'inanition , n'osa soutenir ses forces qu'avec quelque peu de pain noir que les uns achetèrent et que d'autres arrachèrent aux habitans ; et de ces pauvres provisions beaucoup se défiaient encore. Comines entre autres, mourant d(; faim, après s'en être procuré à prix d'or, les garda sous les jeux , tout le jour, sans oser s'en repaître.
Enfin , les plus avisés tentèrent quelques essais. On commença par les chevaux; puis quelques hommes plus afïhmés que les autres, ou
•2^0 CHARLES VllI. PART, IH, I,IV. IX.
plus hardis , s'étant risqués à entamer les magasins de vivres, on en reconnut l'innocence.
En même temps , dans cette dernière des armées du m.oyen âge , on n'avait pas dérogé aux habitudes chevaleresques. A peine avait-on mis pied à terre dans Fornoue qu'un houra de stradiotes « avoit fait saillir aux champs et en trois batailles l'armée entière. » Cette alerte et l'aspect des lieux indiquaient suffisamment que l'autre rive du torrent restée libre, et par laquelle se devait continuer la retraite , était la position la plus sure et la plus convenable. Mais, quoique le vallon entier n'eût qu'un quart de lieue de largeur, on eut peur, en mettant le Taro entre soi et l'ennemi, de paraître fuir, (c II eût semblé qu'on se fût reculé », dit Comines ; et sur ce faux point d'honneur, on préféra s'avancer fièrement sur l'armée italienne, camper du même côté qu'elle, sur la même rive droite , et touchant au bois qui masquait les stradiotes.
Cette situation était si critique, ([u'autour de Charles, on osa parler d'un accommodement. Ce ne fut point Comines; il s'en chargea, mais à contre-coeur. Il fallut qu'il écrivit à l'un des provéditeurs. Sa lettre proposait une entrevue, et invo- ((uait une ancienne promesse. La réponse fut prompte. Le Véiïitien déclinait sa parole; il rajv
FORNOUE. 24r
pelait qu'elle avait été conditionnelle, et que l'attaque du Milanais, par le duc d'Orléans, l'avait annulée. Quant à l'entrevue, il l'acceptait. Mais Comines fit sentir au roi que mettre de l'empressement à profiter de cette offre, serait montrer trop d'appréhension, et tout fut ajourné au lendemain.
La nuit fut rude. Vers notre droite, un château, appartenant aujeune duc Galéas, fut demêmeque Pontremoli, pillé et brûlé par les Suisses ; la colère du roi y fut encore vaine. Les baga£;es achevaient alors de dégorger de la montagne. Peu de tentes étaient dressées, la plus grande partie de l'armée bivouaquait et le ciel devenait menaçant. A cette touffeur brûlante d'une atmosphère morne , trouble et comme en stupeur, venait de succéder dans les airs un sourd frémissement. Aussitôt, de sombres nuages accourant et se déroulant sans bruit les uns sur les autres, par couches successives, s'étaient amoncelés. Déjà la montagne, enveloppée de leurs brouillards mouvans, avait disparu. La nature, muette encore , semblait chercher à se soustraire à lun de ces terribles orages qui la bouleversent, quand soudain un brusque et furieux souffle d'ouragan l'annonçant , le fit éclater. Ce fut comme un signal; alors 1 iigil la tempête. Ce n'étaient plus de