CHAPITRE VI
Le reste de cette nuit du 5 au 6 juillet fut tranquille. Quand revint le jour , la fatigue , le mauvais temps , et surtout les apprêts de la marche et du combat, retinrent le loi et l'armée dans leur camp pendant environ quatre heures. A sept heures enfin , « après avoir ouï bien dévotement la messe » , Charles VllI , armé de toutes pièces, monta à cheval. Tout était prêt. L'artillerie entière était remontée, les voitures réparées, rechargées de leurs munitions et les gens des bagages avec leurs six mille bêtes de somme, chevaux, mulets, ânes mêmes, attendaient l'ordre! Promptitude extraordinaire, après une nuit si laborieuse, et trois marches si désorganisatrices. . ,
Le temps était sombre , la pluie continuait , mais petite , et le torrent dégonflé n'était plus un obstacle. En ce moment, Briçonnet, le maréchal de Gié, Narbonne et de Guise étaient près du prince, les trois derniers gesticulant cl îout
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émus de colère ; ils se disputaient violemment le commandement de l'avant garde : car la répartition de l'armée , entre les chefs , opération délicate, loin d'être immuable comme aujourd'hui, était alors et à cha([ue circonstance importante, toujours à recommencer. Elle venait d'être faite.
L'armée était ainsi divisée : à l'avant-garde , commandée par le maréchal de Gié et J. J. Trivuîce, d'abord trois cent cinquante gens d'armes; puis l'artillerie gardée par quelcpies Gascons et toujours conduite par Guignot de Louzîer , maître d'hotcl du roi, et par Jean de La Grange, bailli d'Auxonnc. Ensuite, trois raille Suisses aux ordres d'Angilbert de Clèves, de Bessey bailli de Dijon , et de Lornay grand-écuyer de la reine. Le roi y avait joint ([uelques Gascons, reste des garnisons laissées en Toscane , une partie des arbalestriers de sa garde, et trois cents archers de sa maison, à ([ui, pour que leurs coups fussent plus sûrs, il avait fait mettre pied à terre. C'étaient les deux tiers de l'armée, ou environ six mille hommes.
Au corps de bataille , sous le roi et la Chastre, on remarquait Gille Caronnel le Normand et les cent gentilshommes de la garde ; Aymar de Prie avec les pensionnair<\s, ei de plus, deux cents
nrbalestriers à cheval, deux cents archers, les Ecossais et les gentilshommes des vin^^t écus , conduits par Crussol.
L'arrière-garde , où commandaient la Trémouille, de Guise et le comité de Foix , comptait quatre-vingts lances du duc d'Orléans menées par Frainezelles; quarante de la Trémouille et celles de Ligny, dont était Bayard, encore simple homme d'armes. Au reste, comme cette arrièregarde et le corps de bataille se réunirent pour combattre , il suffira de dire qu'ensemble , ces deux corps formaient trois mille hommes.
Deux mille serviteurs de gentilshommes , gentilshommes eux-mêmes, ou gens de coeur, avaient pris les armes; ils com^ptaient dans les rangs, et pourtant l'armée entière ainsi composée , ne dépassait pas neuf mille hommes.
Le capitaine Odet de Riberac , avec quelques Suisses , avait le fardeau des bagages. 11 devait marcher par les hauteurs de la rive gauche du Taro , sur le liane gauche de la colonne , et couvert par elle.
Cet ordre de bataille était bien entendu , le torrent passé et l'armée reformée sur l'autre rive, il n'y avait plus qu'à marcher serrés et à portée l'un de l'autre: rien n'était plus facile; le terrain était découvert , la grosse artillerie en
tète avec Tinfanteiie , il ne s'agissait que de la suivre et de régler ses pas sur elle. Mais le jeune roi, qu'enivrait la circonstance, et qu'étourdissait l'obligation d'entendre à plusieurs à la fois , ayant fait passer le torrent à l'avant-garde, ne la suivit pas. Il s'occupa trop tard d'ordonner la levée du camp, le départ des bagages; il parlait à chacun, disant à ceux qui l'entouraient « Qu'en dites-vous, messieurs, n'estes-vous pas délibérez de me bien servir aujourd'hui? ne voulez-vous pas vivre et mourir avec moj 1 n — A quoi on répondait qu'on était à lui corps et âme , et prêt à se donner pour lui à Dieu comme à tous les diables î et lui s'échaulFant là-dessus , criait à d'autres « N'ayez peur , amis ; ils sont dix fois autant , mais ne vous chaille! Dieu nous a aidés jus(ju'ici ! si son plaisir est, je vous ramènerai en France, à riionncur, louange et gloire de nous et de nostre royaume » ! A d'autres encore, « Ayez courage, » ajoutait-il, a nous sommes en bonne ([uerelle ! Uieu est avec nous ! Dieu bataillera pour nous ! 11 va monstrer aujourd'hui son bon amour et dileclion singulière pour les bons et loyaux Français ! »
Ainsi disait le bon petit roi. Toutefois , suivant la maxime rusée de son père , un autre soin le préoccupait. Déjà, dans son impatience, il
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avait fait appeler plusieurs fois Coinines. Celui-ci vint enfin et demeura frappé d'ctonnement. , Ce jeune monarque, que la veille « il a laissé petit de taille , foible de complexion et comme à l'ordinaire craintif à parler y ayant été nourri en grande crainte et ai>ec petites personnes , il lui semJîle tout transformé! Son cheval noir Savoie, le plus beau de son camp , quoique borgne et de moyenne taille , et son armure le lui monstrent grand , le visage bon , de bonne couleur, et la parole audacieuse ! » '
Une si entière métamorphose dans cet instant décisif, raffermit Comines ; il j crut reconnaître la main de Dieu et ce que lui avait prédit Savonarole. Le prince l'apercevant , lui montra le camp ennemi, en lui disant ainsi qu'au cardinal qu'il était temps , et si ces gens voulaient parlementer qu'ils leur parlassent. «Volontiers, sire, « repartit Comines , mais je ne vis jamais deux « si grosses compaignies, si près l'une de l'autre , (f qui se départissent sans combattre ! )) Et tout aussitôt tirant à part sur la grève , tous deux dictèrent à Robertet , un secrétaire du roi , que déjà l'on appelait moiiseignenr , une lel tre adressée aux provéditeurs. ■
Elle disait (r que dans leurs caractères d'ambassadeur et de prétie ils soffraient pour médiateurs; que leur loi ne voalail (juc passer son
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chemin , sans faire dommage k nul , et qu'il ne s'agissait que de s'entendre. »
En ce moment, l'armée alliée encore dans l'enceinte de son camp, y était rangée en bataille et sous les armes. Sa ligne s'étendait parallèlement au Taro , à quatre cents toises environ de sa rive droite. Elle se tenait prête à s'élancer au travers de ce torrent, sur notre colonne, dont l'avantgarde , que le roi ne songeait pas à suivre , descendait déjà le long de la rive gauche, et commençait à défiler devant elle.
Cette armée ennemie, placée là comme en arrêt , était partagée en quatre corps , trois d'attaque , et un quatrième pour la garde du camp. Le premier, celui de l'aile droite, commandé par Caïazzo San-Severino et Fracasse , devait passer le torrent au-dessus de notre avant-garde, l'assaillir en tète , tandis que sa réserve , sous Bentivoglio de Bologne, restant sur la rive opposée, se tiendrait prête à tout événement.
Le second , celui du centre , conduit par Gonzague de IVIantoue lui-même, était fort de cint[ mille fantassins , de six cents lances fournies , et de quelques milliers de stradiotes, ou autres troupes légères ; cnliu d'environ quatorze mille hommes. Sa tâche était de franchir le Tare audessus de notre corps de bataille et de l'attaffuer, tandis (jue sa foile réserve aux ordres de Monte-
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feltro, bâtard d'Urbiii, encore sur l'autre ri\e, attendrait son signal. - - .. ..
Forte - Braccio de Montone commandait le troisième corps ou l'aile gauche. Il ayait à passer le torrent à notre suite , vers Fornoue : à nous attaquer en cjneue et à défaire notre arrièregarde. Le reste importe peu. ^ . : -
Ainsi , dans sa marche imprudente et désordonnée, notre airmée, qu'on va voir distendue et disséminée en trois corps, devait être simultanémentattaquée, non seulement entête et en queue, mais sur ses deux flancs , et dans ses intervalles.
Le Taro était partout guéable , mais le temps encore orageux menaçait ; la pluie qui tombait fine , pouvait redoubler , grossir ses eaux et rendi'C d'un trajet difiicile leur cours déjà sinueux , souvent encaissé et bordé de saules. Le défaut des dispositions de Gonzague était là. Cet obstacle, quelle que fût la force de ses corps d'attaque, les séparait de leurs réserves.
Déjà, les escarmouches commençaient de toutes parts , quand arrivèrent aux alliés les propositions de Charles, ainsi cpi'un premier boulet parti de notre avant-garde. Les provéditeurs renvoyèrent promptement le trompette français , avec un des leurs , porteur de paroles pacifiques. Ils demandaient surtout vnio suspension d'armes
entre les deux artilleries. Charles l'accorda; mais en même temps , les chefs italiens rassemblés k cheval autour de la lettre de Comines, délibéraient. Leur débat fut vif et court. Rodolphe de Gonzai^ue , oncle du général , vieux et brave guerrier , soit inclination pour la France , ou pressentiment du sort qui le menaçait luimême, fut pour la paix; il tint tête aux rodomontades de la jeunesse présomptueuse du camp, qui insulta sa prudence. L'un des provéditeurs le soutint ; l'autre provéditeur, et surtout le jeune général en chef, Gonzague de Mantoue, accusé les jours précédens , de faiblesse , voulut la bataille. Caïazzo la décida! Le bras tendu de notre côté , il nous montrait , s'écriant : « qu'on n'avait qu'à voir ! que déjà nous étions à demi vaincus ! qu'il ne fallait plus (ju'achever ! » On regarda, et dans 1 instant tous s'ébranlèrent.
En efièt , pendant que le roi , encore sur la rive droite, allait, venait , perdant du temps, soit avec Comines, soit en devisant avec les siens, soit en choisissant les neuf preux oui devaient rentourer,et les hommes d'armes d'élite qu'il voulait avoir avec lui, notre avant-garde avait passé le Taro! Elle avait descendu le torrent le long de sa rive gauche , en sorte cpie lorsqu'enfîn le bon pclil roi, pressé pai- la Chastre, suivit rc
mouvement, elle se trouvait déjà à une demilieue devant lui, hors de sa portée, et en face de l'armée alliée : ce fut cette dislocation dont les chefs ennemis s'aperçurent , qui les décida à l'attaque.
Un coup de leur canon la commença. Son énorme boulet de pierre passa par-dessus le maréchal de Gié, et vint tuer dans nos bagages quelques valets et bétes de somme. Plusieurs autres coups de ces masses immuables suivirent la même ciirection , sans plus de dommage , jusqu'à ce que notre artillerie arrivant en vue de la batterie ennemie, put l'ajuster. Deux coups sufiirent '. Dès le second, plusieurs canons italiens atteints d'écharpe, et brisés en pièces, se turent.
Ce coup de foudre arrivé plus tôt, eût suffi peutêtre; mais déjà, leurs trois colonnes d'attaque s'avançaient. Le bois des stradiotes couvrait encore, il est vrai, leur mouvement. Gonzague et la jeunesse qui l'entourait, marchaient si confians qu'il ne leur venait à l'esprit qu'une inquiétude, c'est que Charles n'échappât de sa personne à leur victoire. Aussi ne songèrent-ils d'àbord qu'à pourvoir à cet inconvénient , et ce fut avec leur astuce italienne.
' La vigne, Journal.
Notre corps de bataille vit bientôt arriver un de leurs hérauts , qu'avaient laissé passer nos éclaireurs. Il demandait le roi , réclamant au nom de Venise un de ses farauds , cpi'il disait être notre prisonnier. « Je vous laisse à penser , s'il y avoit raison de donner entrée dans l'armée, sur le point de combattre, à tel galand! Je ne sais où ces miessieurs pouvoient avoir le sens et les yeux de commettre telle faute , que nos plus petits capitaines d'aujourd hui ne feroient pas. Mais de ce temps, nos François cstoientsi francs, si bons, qu'ils pensoient tous les autres leur estre semblables. » '
Le roi n'en vit pas davantage. « Le bon seigneur)), dit La Vigne qui étaitlà, « reçut le parlementaire humainement et bénignement, se laissant bien examiner par lui, tandis qu'il faisoit demander à toutes les compaignies s'il y avoit personne qui eût un prisonnier vénitien , et que dans trois jours il le rendit. » Un instant après, Gonzague et ses chevaliers surent à quelle place ils pourraient tous ensemble charger le roi , à ([uel cheval, quelles bardes, quelles couleurs el accoustrement ils le renonnaitraient; « ({uo sur son harnois, très riche, il nvoit une très riclu^
' Brantôme.
FOKNOUE. • . 255
jaquette à courtes manches , de couleur blanche et violette , semée de croisettes de Jérusalem , faite de fine broderie et enrichie d'orfèvrerie ; que son armet de tête étoit également surmonté de plumes blanches et violettes , et son cheval bardé des mêmes couleurs. »
Pour avoir été si courtois avec cet espion , il fallait que Charles espérât encore un armistice. Mais en ce moment même, comme il croyait profiter de ces pourparlers pour achever une marche si dangereuse, en doublant la pointe du bois des stradiotes, il aperçut tout à la fois Forte- Braccio et Gonzague descendre sur lui de leurs hauteurs. Tous deux se rapprochaient du torrent : l'un , Forte-Braccio , en le remontant pour le franchir versFornoue; et l'autre, Gonzague, l'abordant plus directement , pour le passer et se déplojei' entre notre arrière-garde et notre corps de bataille. On comprit alors leur stratagème pour reconnaître le roi , et le danger que ce prince allait courir. (( C'est pourquoi, afin de donner la bricole aux ennemis», dit un témoin, a ses preux, tels que de Ligny, le bâtard de Bourbon , de Pienne , Montberon , d'Archiac et ses mignons, contrefirent chacun, du mieux qu'ils purent, l'habillement du roi et sa monture. »
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