CHAPITRE VIIT
Charles la rejoignit bientôt. Il la trouva tout entière , mais inerte et comme impassible au milieu de l'armée ennemie en déroute. La discorde y régnait : les maréchaux de Gié et de Rieux y étaient aux prises , et si violemment qu'ils allaient en venir aux mains, sans le roi, qui s'interposa. L'explication ne se fit pas attendre. Les cris et l'emportement breton du maréchal de Rieux l'eurent bientôt donnée.
L'attacpie de Caïazzo San-Severino et celle de Gonzague de Mantoue avaient été simultanées , mais bien différentes. Caïazzo , avec un gros corps d'infanterie milanais et allemand , deux mille quatre cents chevaux et en laissant sur l'autre rive Bentivoglio et sa réserve , avait passé lie torrent. Sa peur comptant sur une plus grande peur, il était venu se placer en tête de notre avant-garde , lui barrant fièrement le chemin , la forçant de s'arrêter et de se déployer pour combattre. Mais quel combat ! Ce Caïazzo
si menaçant s'était contenté de caracoler à la tète de sa cavalerie devant notre ligne immobile ; nos Suisses seuls, pendant quelques instans, avaient pu croiseï' le fer. Et d'abord, serrés en un épais et gros bataillon , ils avaient ri de la vaine décharge de traits et de javelots des arbalestriers et des rondeliers de Milan, espèce d'infanterie légère. Mais quand la ligne entière d'infanterie ennemie avait osé s'approcher , en présentant ses piques d'une longueur démesurée , alors, des trois lianes entr'ouverts de nos Hclvétiens , leurs trois cents espadons s'étaient élancés. Ces jeunes hommes d'élite avaient suOi; on les avait vus se jeter tète baissée au milieu de cette foule de lances , et de leur longue et large épée , qu'ils maniaient à deux mains , les trancher par le bout et s'y faire jour. Aussitôt cette forêt mouvante avait flotté, et s'abattant d'elle-même , le sol en avait été laissé jonché par un essaim de fuyards désarmés, courant éperdus sur la plage.
Un seul corps ennemi avait tenu : c'étaient des Allemands; ils s'étaient fait massacrer jusqu'au dernier : et là encore , il y avait eu plus à tuer qu'à combattre.
Mais alors, puisque rcnncmi s'était défait de hii-même, pourcpioi n'avoir pas osé accepter une victoire si gratuite ! avoir interdit tout
mouvement pour en recueillir les fruits ! Pourquoi, quand ce bravache de Caïazzo, qui avait tant demandé la bataille , et cpi , de loin , semblait vouloir tout pom^fendre , s'était mis à parader devant nos lances avec ses hommes d'armes, l'avait-on, au premier simulacre de charge, laissé tourner le dos et fuir honteusement, sans le suivre? Et tous, comme de Rieux s'indignaient, accusant le maréchal de Gié , et jurant k que " cent pas de plus , tout l'ost ennemi se fût mis (( en déroute ! »
Lui s'excusa , ayant raison en principe, et tort dans l'application , à la guerre surtout , si souvent contraire aux principes ! il ne réussit qu'à prouver que c'était par d'excellentes raisons qu'il avait commis la plus grande des fautes. (( Et en effet, n'avait-il pas ignoré le sort du roi? Pouvait-il oser s'en séparer davantage? Devait-il poursuivre une déroute , en laissant sur son flanc droit Bentivoglio avec la réserve ennemie qui le menaçait de l'autre rive ? Et quand le Taro croissait à vue d'oeil , comment en riscpier le passage? Car enfin de quoi était-il question , n'était-ce pas d'une retraite? Dès lors, quand l'obstacle était dissipé , pourquoi rentrer dans le danger , tenter le sort , se confier aux intempéries de l'air et au cours fantasque d'un torrent , (jiii , deux