CHAPITRE IX
Cependant , depuis la fin du combat jusqucs à la nuit, durant la longue interruption de cette \ictoire tronquée , soit incurie , soit incertitude , aucun ordre de campement n'avait été donné, nul logement préparé : on ne savait même pas où étaient les restes des bagages. Quelques masures entouraient la chétive ferme de Vergera où le roi s'établit ; les plus forts s'en emparèrent ; les autres couchèrent au milieu des vignes sur la terre nue et trempée d'eau ; sans abri , sans vivres , sans nuls gens pour en préparer , sans même de manteaux, et Comines entre autres, qui le matin avait prêté le sien au roi , quand les stradiotes avaient emmené les mulets de ce prince avec toute leur charge. .0 , ' : . ■:■.'.
Heureusement,- la moisson étant faite , la métairie était pleine de gerbes : sans quoi , après une marche si pénible , tant de privations , et une nuit et un jour si fatigans, les chevaux eussent succombé. •
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Quant au roi, ii ne maïKjua de rien , s^rXce à l'empressement de chacun; comme cela arrive toujours pour de tels chefs : et même pour de moindres , ce qui les trompe sur les souffrances du soldat, qu'on n'apprécie bien que lorsqu'on les p;irta£^e.
Alors , malgré leur victoire , l'air de ces jeunes chevaliers parut moins hautain que la veille; ils semblaient moins fiers qu'avant la bataille. Le quartier royal , et jusqu'à la chambre de Charles , étaient remplis de seigneurs blessés , dont lui-même faisait prendre soin. On était incjuiet du lendemain , même de la nuit , dont la surveillance venait d'être confiée ailx Suisses. On remarqua que le roi se crut obligé de les encourager et qu'il leur fit distribuer trois cents écus d'or : aussi firent-ils bonne garde, se tenant alertes par des cris de veille , et sonnant le guet toute la nuit, sur leurs tabourins, suivant l'usage.
L'ost ignorait ce que faisait l'ost. Nos chevaliers se trompaient , comme il arrive le plus souvent, en jugeant des autres par eux-mêmes , et du lendemain par la veille. Le célèbre et brave La Noue l'a remarqué ; « ils faillirent » , dit-il , (( de tête et d'esprit! »
En effet, une bien autre appréhension trou-
blait le camp ennemi , où tout abondait hors le cœur. Les chefs y retenaient à peine leurs soldats tremblant au moindi^e bruit, et fuyant successivement leurs enseignes. Le torrent , la nuit, la peur toujours mutuelle qu'elle inspire, ne les rassuraient point. Les récriminations réciproques augmentaient l'amertume de la défaite. Le bâtard d'Urbin , entaché de couardise pour être , avec sa réserve , resté témoin inactif du désastre de Gonzague de Mantoue , renonçait à son commandement; il allait ailleurs cacher sa honte. Vainement, Caïazzo prétendait sa fuite une manoeuvre ! ces Italiens , si braves dans le ~ siècle suivant, dès qu'ils furent mêlés à nos guerres, rougissaient d'eux-mêmes; ils semblaient pressentir le cri de douleur de leur historien contemporain , de ce témoin de leur désastre , signalant à la postérité i< cette tant malheureuse et déplorable bataille du Taro , qui perdit l'ancien honneur italique , dont l'inexpiable ignominie fit tomber l'Italie dans le mépris des nations étrangères, et finalement dans leur servitude! »
Quant aux provéditeurs , ils s'occupaient à consoler Venise ; ils allaient même lui faire chanter un Te Deum , en lui envoyant les relicpies , le manteau et i'épée royale du roi de France; vol de stradiotes sur des valets , dont leur sénat
se fit un trophée, et f[ue bientôt Louis XII le foi ça de rendre.
Cependant , le lendemain 7 juillet , à la pointe du jour, les Français, ne songeant qu'à chercher un meilleur campement, aperçurent sur une hautem-, à un cpiai t de lieue de leur bivouac, le village de Medesauo. Dès huit heures du matin , l'artillerie y fut rangée, le camp tendu , et Comines en partit pour parlementer encore.
Mais aucun de nos trompettes ne voulait l'annoncer. Ils alléguaient que celui de leurs compagnons qui s'était risqué la veille, avait péri ; que, dans le combat, neuf de ceux des ennemis avaient été massacrés sans quartier , contre la coutume, et qu'ils craignaient la perfidie des stradiotes., ou des représailles.
L'un d'eux enfin se décida : des sauf-conduit furent échangés , l'un pour Comines, de Piennes et le cardinal Briçonnet; l'autre pour Gonzague de Mantoue, Caïazzo et les provéditeurs. Mais ni ces Italiens, ni ces Français ne voulurent passer le torrent. Comines enfin osa seul se risquer au milieu d'ennemis si défians : il tut les meurtres de la bataille , promit h Gonzague ([u'on soignelait ses parens et tous les prisonniers ; « ce cpii étoit aisé » , a-t-il dit ensuite, « car il n'y en avoit point, ce (jui n advint par aventure jamais en
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bataille. » Après quoi, étant coiiYenii d'une trêve de cjiielques heures pour enterrer les morts , il retoui^na près du roi, qui rassemLla son conseil. ' • ' • ■ '• • i ''f :-^ •■•
On s'y regarda long-temps l'un l'autre ne sachant que dire. Enfin, Charles ayant consulté Briçonnet à voix basse , renvoya puérilement Comines au camp ennemi , sans instructions , sans craindi^e le mauvais effet de ce redoublement d'avances. Il allégua l'espoir de recevoir enfin quelque proposition acceptable. Mais Comines entrevit le but de cet émule de César et de Charlemagne; il comprit qu'il n'aspirait plus qu'à tromper Gonzague et à se dérober à lui par un départ subit et nocturne. Ce fut aux chuchotemens continuels du roi , et à l'air mystérieux de ses confidens que le rusé diplomate devina cette intention. On ne la lui confia point, soit défiance; soit, après tant de forfanteries, embarras de convenir qu'on ne songeait plus qu'à s'évader furtivement du champ de bataille.
Ce jeune quartier-général semblait vouloir à la fois se servir et se jouer de son vieux ministre. Comiines seconda cette inconséquente jeunesse en dépit d'elle-même. La nuit revenait et les stradiotes avec elle; déjà, leurs grandes gardes entouraient le camp italien, et Gonzague no-
sait plus répondre à notre envoyé , de sa sûreté au milieu de ces barbares. Comines s'empressa de remettre la conférence au lendemain ; il eut soin de renvoyer le trompette vénitien, espèce d'espion qu'on offrait de lui laisser toute la nuit comme sauve-garde ; ilrendit ainsi ruse pour nise, et par la promesse d'avertir, si quelque changement survenait, il endomiait l'ennemi.
On soupa mal au camp français. La pluie ne discontinuait pas , et l'on y bivouaquait encore. Mais dès minuit , un ordre coun.it de bouche en bouche : on remarqua quelques mouvemens ; c'était à l'avant-garde , dans l'artillerie , et aux bagages ! Ils prenaient les devans ; dès lors on se tint pour averti, et tous se préparèrent à suivre.
Enfin vers deux heures du matin, le 8 juillet , un trompette sonna le guet; à ce signal convenu, Charles monta à cheval , non pour combattre , mais pour tourner le dos à l'ennemi ! prenant chemin de sauveté , qui est chose bien espou- ■ vantahle pour un ost ' . Cependant tous obéirent , et même avec empressement ; Comines , quelques autres, et nos chefs italiens , seulement , déploraient cette honte. Us voyaient bien que c'était renoncer à la foishNaples, à la Toscane,
' CoiDÏnos. '.
abandonner son armée d'occupation , perdre une conquête, gâter une victoire ! Et cela sans nécessité, et bien moins par une prudence intempestive que par une inconséquente inconstance.
Charles , comme sa jeune chevalerie, cédait au dégoût d'une expédition qui lui semblait déjà d'une longueui^ infinie , à l'ennui d'une longue route , au puéril empressement de revoir des femmes , de raconter des prouesses , et de jouir au milieu de sa cour de ce troisième et dernier acte de sa vie ! Acte si brillant de bonheur , où tant de fortune avait été gaspillée , et qu'il achevait de gâter par un dénouement si misérable!
Pendant les deux premières heures , cette armée de chevaliers s'enfuit en silence et dans l'obscurité; elle suivait un mauvais sentier, tantôt creux, tantôt bossu, oii , pendant plus de deux lieues, il fallait marcher à la file. Bientôt, à l'hésitation de la tête de cette frêle et longue colonne, à ses temps d'aiTêt continuels, on s'aperçut qu'elle marchait à tâtons , au hasard et sans direction. Alors de bouche en bouche et de la tête à la queue , chacun , roi , grand-écuyer , capitaines et chefs d'enseignes s'étant vainement questionnés , on vit que dans ce pays inconnu , dans ce danger pressant, dans cette marche nocturne , pas un seul chef n'avait songé à prendre
un guide. Sur cjuoi Comines , souriant amèrement, leur disait : (f qu'il n'en falloit point! que « Dieu seul avoit guide la compaignie pour vête nir, et que frère Savonarole avoit bien prédit (( que lui seul encore conduiroit le retour ».
Il disait vrai , car le }3onheur voulut que l'on fut sur le bon chemin. Cependant, comme en sortant de ce coupe-gorge et de la nuit on débouchait dans une grande plaine , où l'on commençait à respirer , on aperçut au loin avec surprise, se mouvoir une grosse troupe et briller des armes ! Bientôt même , on crut reconnaître au milieu d'elle la bannière blanche et carrée du marquis de Mantoue. L'effroi fut grand : on était donc prévenu , coupé , séparé de son artillerie ! Et que pouvaient être devenus Tavant-garde et les bagages? Pourtant, comme il n'y avait point à balancer, que la France était devant soi et que jusques-là ce n'était point le coeur mais seulement la tctc ([ui avait mianqué, on se préparait à combattre , quand les courem's des deux partis se reconnurent.
C était noire avant-garde et le reste, et tpiant à l'étendard, italien en effet, c'était celui de Trivulce. .lojeux alors, et comme après un duel accommodé, tous ensemble allèrent déjeuner gainient à S;in-I)oiiino.
Ils s'y trouvèrent si bien que lorsqu'il fallut continuer la retraite , on ne put en arracher les Suisses qu'au moyen d'une fausse alerte ; car ce jour-là et le suivant , il n'y en eut point de véritable. Ce fut en cela surtout, comme sans cesse le répétait Comines , ce cju'on vit qu'il étoit bien gardé celui que Dieu garde ; et fut bien vraye la prédiction du vénérable frère Hieronime, que Dieu conduisoit le roi par la main ! »
En effet, pendant que le 8 juillet, Charles s'était ainsi perdu dans la double obscurité de ce défilé et des dernières heures delà nuit, l'ennemi, se confiant dans la parole du vieux ministre de Louis XI, dormait tranquillement. En même temps de grosses nuées crevant encore sur le Taro, le rendait inguéable. Le jour venu, la conscience de leur faiblesse, celle de notre audace, la fumée de nos feux abandonnés , avaient encore trompé ces Italiens. Depuis quatre heures du matin jusqu'à midi, pendant huit heures, en dépit de plusieurs rapports, nonobstant l'absence de Comines et malgré la solitude de l'autre rive, ils n'en avaient pu croire , ni leurs oreilles , ni même leurs yeux.
Vers midi cependant , ne pouvant plus douter d'une retraite à leur gré si inconcevable , ces v/aincns de la Acille , étonnés de s'être reveillés
victorieux, s'étaient peu à peu encoui^agés. Mais pendant quatre heures encore , le Taro gonflé avait contenu leur impatience. C'était seulement peu de temps avant la nuit , et même en perdant quelques hommes , que Caïazzo , avec deux cents chevau-légers avait pu le franchir; mais alors, Charles avait atteint Fiorenzuola, où il coucha; et le lendemain g juillet , ayant dépassé Plaisance , il était déjà campé sur la Trebbia , avant que Caïazzo eût pu le joindre.
Cela fut heureux, car dans cette seconde journée de retraite, tout jusqu'au ciel, au sol et aux habitans s'était montré notre ennemi. Les habitans, en rompant un pont sur notre passage ; le ciel, en versant des torrens sur la colonne française arrêtée, pendant les quatre heures employées à refaire ce passage; le sol enfin, qui tout détrempé s'ouvrit ensuite sous nos pas , en retenant notre grosse artillerie. Elle s'arrêta tout engravée dans les boues ; pour l'en arracher, il fallut atteler à chacun de ces lourds canons jusqu'à cinquante chevaux et autant de pionniers. « Ce fut, dit « Lavigne, une merveilleuse peine ! » D'autant ([ue pour marcher ensemble et en ordre, il fallait que l'infanterie et la gens-d'armerie réglassent leur allure sur celle de ces lourdes masses.
On n'avançait donc (|U à petits pas interrom-
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pus pai^ des haltes continuelles : mais l'honneur soutint. On ne vit ni les hommes d'armes, ni même les volontaires s'irriter, et maudire l'obstacle. Au contraire, tous offraient leurs bras, poussaient aux roues et attelaient eux-mêmes à ces gros canons jusqu'à leurs chevaux de bataille. Comme leur bon petit roi , ils se montraient résolus à tout souffrir, plutôt que de laisser à l'ennemi une seule arme cpielle qu'elle fut, et une seule charge de poudre.
Ce fut ce jour-là que Plaisance, déjà toute pleine de Fracasse, de quatre raille chevaux et de cinq cents Allemands, se trouva sur leur chemin. Il fallut défiler sous ses murs; mais les nôtres passèrent si serrés, si fiers et en si bon ordre, qu'aucun ennemi n'osa en sortir.
Cela remonta si haut ces inconsidérés , qu'ils reprirent aussitôt leur téméraire allure. Oubliant les crues subites des affluens du Pô, ils campèrent ce soir-là même, à cheval sur la Trebbia, contre toutes les règles ; le roi et sa chevalerie au-delà, sur la rive gauche, et seuls pour être plus à l'aise; et l'artillerie, sur la rive droite, avec les Suisses il est vrai , et même avec deux cents lances, mais du côté de l'ennemi, comme livrée à lui par le torrent qui coupait en deux cette armée, tandis f{ue, si elle eût toute passé