CHAPITRE IV
Ce fut le 3i décembre, deux heures avant la chute du dernier jour de l'année i494> 4^^ Rome enfin aperçut sur le mont Mario flotter nos enseignes. Le comte de Ligny commandait cette a\ant-garde. Aussitôt, la ville se partage: une moitié de la populace pousse dehors , de ses huées menaçantes, les Napolitains, tandis que l'autre, dans un transport contraire, et remplissant l'air de cris, de vive France, accourt audevant de l'armée victorieuse. Il y eut là quelques pourparlers sur le cérémonial d'entrée du monarque, mais Charles y coupa court en répondant qu'elle serait nocturne, guerrière, et que la pompe de son armée suffirait.
Les Suisses marchaient en tête , puis cinq mille Gascons, puis la cavalerie légère. La nuit était noire en elfet (piand parut le roi, car cette entrée dura de trois à neuf heures du soir; six heures d'hiver.
Une députation composée des principaux seigneurs de Rome l'attendait hors des portes; elle
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venait au nom du pape et de la ville mettre tout à sa disposition; mais lui, toujours sur son cheval Savoie , toujours armé de toutes pièces , la lance toujours en arrêt sur la cuisse , s'estimait plus grand que jamais ! Ce conquérant se croyait bien plus maître que ces habitans de tout ce qu'ils venaient lui offrir. Il les reçut avec une fierté dédaigneuse.
Dans ce trajet, on remarqua près de lui un premier maître des cérémonies du saintpère , qui s'obstina à ne le point quitter. Il l'obsédait de la part de son maître d'informations et de recom.mandations sur tout ce qu'allait exiger de lui le cérémonial romain ; lui détaillant: u toutes les formalités auxquelles il «devait se soumettre en public et en particulier, « au-dedans et au-dehors de son palais, et tant « avec le pape lui-même qu'avec les enfans du M pape , les cardinaux et autres seigneurs de sa (( cour » ' ; mais le roi , qui, dansée moment, ne reconnaissait d'autres lois que sa volonté, ne l'écouta point. Il ne lui répondit qu'en l'accaljlant de questions sur les moeurs et sur les enfans du saint-père, et particulièrement sur César Borgia, le plus chéri d'entre ces bâtards. Ces inves-
' Thomas Thomasi.
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tigatious furent si embarrassantes c[ue l'envoyé d'Alexandre, confns, lâcha prise.
Le formidable cortège ne s'arrêta qu'au palais Saint-Marc. Ce qu'il y eut de particulier dans cette ovation mélodramatique, sur un théâtre si remarcjuable par tant de triomphes autrement mérités , ce fut son heure et son obscurité , que l'on dissipa à force de flambeaux. Ce faux-jour éclairant ce triomphe factice, en accrut l'elFet. L'incertaine et inégale lueur des torches grandissait les enseignes, les hommes et les chevaux; leur clarté lugubre se réiléchissant sur leurs armures, les fais;:il briller d'une sombre rougeur et d'un sanglant éclat. Paul Jove , l'historien, en fut frappé d'étonnement, et le peuple d'admiration , comme de tout ce qui est fort et FelTraie.
Ces illusions, celles de la nuit , et la rigueur de la saison , qui allongeaient les heures , nous firent paraître innombrables. L'historien luimême que nous venons de citer , et qui ce jourlà fut un si judicieux observateur, crut voir en avant et derrière le roi seize mille cavaliers français; ils ne pouvaient être plus de douze mille : les souffrances et la disette des premières marches dans le patrimoine de Saint-Pierre en ayant sans doute, depuis Florence, diminué le nombre.
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Pourtant, comme autour du roi, après les cardinaux la Rovère, Savelli, Colonna et Sforza , marchaient les capitaines romains , tels que les Colonna, mêlés à d'autres chefs italiens et aux capitaines français, il se peut que leurs hommes d'armes joints aux nôtres , l'aient abusé.
Dès que cette lons^ie colonne eut défilé, elle se répandit dans la ville, qu'elle remplit aussitôt d'un mouvement inaccoutumé. Toutes les rues retentissaient à la fois des pas des chevaux, des cris des soldats, de la parole élevée des officiers que l'on conduisait à leurs logemens , et des coups redoublés que l'on frappait aux portes. Les armes et
. les vitraux des maisons étiucelaient des jets de lumière des nombreuses torches que l'on portait devant les chefs et ([ui se croisaient dans tous les sens. Mais bientôt ce premier tumulte s'apaisa , et tout rentra dans le silence et l'obscurité.
Toutefois , une partie des nôtres resta sous les armes. Le maréchal de Gié, depuis plusieurs
^ jours dans Rome, avait reconnu les lieux et pris de saines dispositions. Leur foyer était au palais Saint-Marc. Il avait choisi cet édifice à cause de sa position et parce qu'il était d-ins le quartier des Colonne. Dès que le roi y eut mis pied à terre, on en occupa militairement toutes les
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I" janvier avenues. L'artillerie fut mise en batterie dans ^^^^- ses cours et devant ses portes ; des corps-de-qarde furent placés à l'entrée de toutes les rues cpii y aboutissaient ; des grand'gardes à tous les carrefours ; un bivouac de deux mille chevau-légers, dont les patrouilles circulèrent sans intervalle dans toute la ville, occupa le champ de Flore.
Les clefs du jardin du Belvédère, celles même de la ville, furent exigées. La pi^oximité des Napolitains , cette entrée conquérante dans une ville si populeuse et l'attitude inattendue qu'avait prise Alexandre VI, exigeaient ces précautions.
On verra qu'elles ue furent point inutiles , mais aussi que, grâce à notre indiscipline, là comme ailleurs et depuis , nos plus grands ennemis furent nous-mêmes.
Quant à la conduite du saint-père, dont Charles parut si révolté, elle ne fut pas si bizarre. Ce pape sentant , comme il arrive le plus souvent Dieu merci , sa politique immorale non seulement lui manquer , mais tourner contre lui dans le danger , avait d'abord perdu la tête ; mais enfin l'esprit de l'Église l'avait inspiré. Après avoir mis Rome à la discrétion du jeune conquérant, et satisfait son orgueil, il s'était déterminé à ne point compromettre de même, sans un traité
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préalable sa personne et sa tiare. C'est pourquoi , quittant le Vatican , il venait de se retirer dans le château Saint-Ange, avec cinq cardinaux; mettant ainsi entre sa dignité, sa vieillesse, et son jeune adversaire, une barrière insuffisante, il est vrai, contre une violence, mais en cela même plus respectable.
Cependant , bien loin de là , au milieu de leur entrée triomphale , Charles et son jeune étatmajor s'étaient attendus à voir ce pontife venir au-devant d'eux ; trompés dans leur espoir, ils crurent que du moins lui-même s'empresserait de les accueillir avec ces démonstrations italiennes auxquelles déjà , tout en les méprisant , nous nous étions accoutumés. Ils ne s'attendaient pas à cette précaution du saint-père : elle leur parut injmûeuse; ils s'en choquèrent. La Rovère aperçoit cette étincelle ; il accoui^t , et à l'aide du cardinal Colonne et de quelques autres , il remue, il souffle si bien cette première chaleur, que tout à coup le roi prend feu. Il échappe aux plus sages des siens , et se figurant qu'Alexandre lui dispute encore sa conquête , il s'emporte , il ordonne que ses canons soient à l'instant attelés, et que des cours de son palais cette artillerie soit traînée sur-le-champ et mise en batterie devant le château Saint-Ange.