CHAPITRE X
L'armée enliii réunie , on continua la retraite ; mais elle devait être de huit journées, devant une armée cinq fois plus forte , au travers d'un pays tout ennemi , sillonné de torrens et tout hérissé de villes fortes. On commençait la troisième marche, harassés, affamés, tard, et l'on était atteint.
II fallut dès-lors que l'arrière-garde bataillât tout le jour. C'étaient les Suisses, et entre autres leurs ti'ois cents enfans perdus; «eus d'élite, armés de coulcvrines et d'arquebuses cpi'ils tiraient soit sur chevalet , soit à deux , l'épaule de l'un servant d'affût. Ces braves soldats, avec leur flei^me imperturbable , attendaient à demiportée les charges bruyantes des Stradiotes, ([u'alors leurs décharges arrêtaient court , et ([u'ils dégoûtèrent.
Ils eurent la gloire de cette retraite, gloire (pie nos Gascons et même nos hommes d'armes, dans \vuv passion de revoir la France, le visage
loujours tourné vers elle, ne leur disputèrent pas. Ceux-ci bornèrent la leur, coinme dans la seconde journée , à ne rien abandonner à l'ennemi , et , ce qui parmi eux était rare , à souffrir patiemment et sans murmurer; car, dans ce trajet pénible, tout manqua : le logement, les vivres et l'eau même !
Pendant que les Suisses combattaient , la colonne à chaque instant stagnante, mais toujours décidée à ne point quitter d'un seul pas ses énormes pièces, cheminait lentement. Dans ces longues marches commencées avant le jour , quand au milieu des fréquentes haltes des uns et des efforts des autres , le soleil d'Italie et de juillet dardait aplomb sur les casques et les cui- ' rasses ses rayons dévorans, on cherchait vainement, dans les puits et les sources taries, à étancher une soif ardente. Alors, si les fossés bourbeux de quelcpies petites villes ou villages s'offraient à ces hommes mourant d'épuisement, les premiers qui apercevaient ces bourbiers couraient s'y précipiter jusqu'à la ceinture; ils s'abreuvaient avidement de cette eau saumâtre , aussitôt troublée par une fange infacte, et que dix mille hommes et plus de quinze mille chevaux ou mulels, accourant en foule, trouvaient déjà presque épuisée
Quant aux vivres , ce ne fut que par le crédit de Trivulce sur le parti guelfe , et au poids de l'or, qu'on en obtint des villes près descpielles on passa. Encore, dans leui' insultante défiance, était-ce les portes closes et seulement du haut de leurs mui^ailles, qu'elles nous les livraient.
Le soir, chacun s'établissait où il pouvait , sans ordre, car personne n'en donnait; sans distributions , puisqu'il n'y avait point de quoi en faire ; sans place assignée , car on ne marquait plus les logemens. Et pourtant, il y avait un tel accord dans l'ardeur de sortir de ce pays c|ue pas une seule plainte n'échappa , pas un désordi^e n'eut lieu; cpie nul traineur ne fut ramassé par l'ennemi, et qu'enfin ce dernier détail, celui des logemens , ordinairement si chatouilleux , n'excita pas de querelles !
La fitigue et le besoin contribuèrent aussi à cette modération. A peine arrivés , il fallait que jusqu'auxpremicrs de l'armée, allassent aux vivres et aux fourrages, cju'ils rapportaient à bras, sur leur dos, et de loin, comme leurs valets. Pendant deuxjours entre autres, les mieux partagés diu'ent se contenter d'un morceau de pain noir.
C'était pourtant, de Sarznnne h Asti, pendant environ f pin Ire-vingt s lieues de ninrehos et de combats, (juc l'on eut à bivouaquer ainsi sans
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répit; le plus souvent ce fut par nécessité, et deux fois à la prière de Tri\ulee. Cet Italien avait craint le pillage de deux villes : le i o juillet, celui de San-Giovani , et le i3, celui de Nosle. Celle-ci lui appartenait; l'autre venait de nous fournir des vivres. Trivulce avait d'ailleurs persuadé au roi de les ménager toutes. On campa donc auprès , dans les bois. L'infortune avait produit son elfet; on ne pouvait être aussi fier, aussi avantageux, en fuyant qu'en marchant en avant. Alors on n'avait pas daigné plaire; en rétrogradant , on comprit la nécessité de ne pas déplaire , et de ne point révolter d'avance ceux que l'on voulait un jour gouverner.
Car Charles , avec sa ténacité de prince légitime à des droits transmis, tout en fuyant, n'abandonnait pas plus qu'à Pontremoli, ceux de son cousin à la couronne de Milan. Vainement Trivulce lui offrit encore de transformer toutes les privations, les fatigues, les dangers de sa retraite en entrées triomphales , en acclamations et en fêtes : « qu'il relevât seulement la bannière ducale du jeune Galéas de Milan , et toutes ces villes fermées devant lui s'ouvriraient à son armée libératrice! lui, Trivulce, en répondait! toutes s'empresseraient flaccueillir un roi-clic-
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valier, redresseur des torts et protecteur de l'innocence opprimée ! »
Mais Charles, en reconnaissant Galéas, eût infirmé les droits du duc d'Orléans; il eût relevé la maison aragonaise de Naples : et cpioiqu'il fût mécontent de son cousin , c'était un acte auquel nulle considération de peines et de dangers, pas plus que de plaisirs, n'eût pu le décider.
Et puis, qu'importait à ce roi, à de Ligny presque aussi roi que lui, aux autres jeunes courtisans et à tant de volontaires et de chevaliers, des fêtes passagères, des acclamations italiennes; ils les dédaignaient plus que jamais, ils en étaient rassasiés : c'étaient leurs familles, leur cour, leur société française, si noble, si élevée, d'un esprit si vif, si gai, si ingénieux, et à la fois si franc et si aimable , au milieu desquelles ils brûlaient tous de se retrouver. Poui' des Français, il y avait tant de longs jours qu'ils avaient ([uitté ces délices ; et leur roi surtout , combien y avait-il de temps que près des dames qu'éblouissait sa cour errante , séducteur assuré de plaire, il lu; s'était enivré de plaisirs, de louanges, et, dans ces jours d'ignorance, d'une admiration si facile à inspirer!
Tous , comme lui , venaient de faire une chose si extraordinaire ! car, depuis le temps des croisades , pas un de nos rois , aucune de nos armées , n'étaient sortis de France ; avec cjuelle curiosité, eux qui venaient de si loin, allaient-ils donc être vus, questionnés , écoutés ! Ils étaient pleins d'avance de tant de récits ; ils rapportaient tant de souvenirs, de si intéressantes causeries, des usages si singuliers , des trésors si précieux, a Et « jusqu'à force beaux et riches meubles que j'ai (( vus dans notre maison » , dit Brantôme , qui tant d'années après les admirait encore !
Ces voluptés , toutes ces joies, et non les Stradiotes et les Italiens, voilà quels étaient leurs véritables , leurs plus dangereux ennemis. Ceuxlà n'étaient pas derrière, mais devant eux! Ils y couraient; aussi désiraient-ils bien plus qu'ils ne craignaient , et fuyaient-ils moins qu'ils n'étaient attirés !
Le II juillet, Tortone et Fracasse San-Severino, qui se trouvèrent entre eux et ce but de lem^s désirs, s'en aperçurent. II fallait que cette armée passât sous Tortone. Frocasse s'y était jeté; une étroite et longue chaussée, élevée sur des prés marécageux y conduisait; une grosse tour en barrait l'entrée ; on la somma seulement de livrer passage. Mais à la vue de nos canons,
sa «airiisoii toute saisie , demeura stupéfaite : ne sachant ni se défendre, ni fuir, ni même se rendre, elle se laissa forcer et égorger sans mot dire ! Il est vrai que de notre part on fut si pressé qu'on ne lui laissa guères le temps de se reconnaitre.
Aussitôt^ la chaussée rapidement parcourue, Tortone et son chef furent sommés de même. Mais, en dépit de son nom, Fracasse se montra si peu cassant , que sa conduite partout ailleurs qu'en ce temps et dans ce pays, serait inexplicable.
S'autorisant du commencement de cette guerre où il avait servi dans l'armée de Charles , et sortant lui troisième de sa place , il vint d'abord olfrir au roi ses services qui appartenaient à Ludovic, et non seulement le passage de ses faubourgs et de la Scrivia , cju'il était chargé de défendi^e , mais tout ce qu'il plairait au roi de lui demander.
On en profita ; et ce soir-là , l'armée , bien pourvue par ses soins, de vivres et même de linge, de chaussures et de vêtemens, passa outre.
Jus([ues-là, tout avait été souffrances. « Ladite « armée avoit enduré , grande faim et soif, grand H travail et chaleur, 1res grande faute de dormir; (( tous les habilleinens gàlés et rompus. Avoit
« fallu apporter les vivres des chevaux entre ses (( bras ; et fust deux jours sans man«er que pain « bien méchant ! Et si j'estois de ceux cjui « avoient moindi'es nécessités ! et fut le plus pé- (( nible voyage que vis onccjiies jamais en ma (( vie ! et si en avois veu , avec le duc Charles (f de Bourgogne , de bien aspres ! » '
Mais enfin, la Scrivia,le Tortonnais, dépassés et le Montferrat atteint , on était en pays ami; le danger cessait , et le i5 juillet , après g mois et 8 jours , Charles revoyait enfm Asti , son premier quartier-général. Le Tanaro l'en séparait; mais lui , sans mettre pied à terre , sans rien attendre, soit bravade ou empressement, se jeta à cheval tout au travers avec ses canons et toute sa suite. « Ce qui fut une grande chose et bien u hardie » , dit un témoin .
Ce témoin était André deLavigne, secrétaire d'Anne de Bretagne ; il couvrit vainement de cet élan de puérile admiration le honteux retour de ces insensés. L'Italie ne s'y méprit pas. Elle, qui les avait vus passer la tête si haute, si légère et si pleine de folies conquérantes , pouvait-elle s'attendre qu'après avoir, en courant , triomphé de Florence, de Rome, de Naples, et à Fornoue de l'Italie entière, dès le lendemain, ces mêmes
■ Comines.
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hommes ne mettraient plus leur gloire que dans la résignation laborieuse et dans l'humiliation d'une retraite furtive et gratuite ; que ces fiers paladins n'aspireraient plus qu'à échapper à une armée cjn'ils venaient de mettre en déroute , et qui ne les suivait pas ! car la presque totalité de Tarmée italienne, depuis le lo juillet , avait été dirigée contre Novarre.
C'était Caïazzo, avec une faible partie de son corps milanais , lui qui n'avait pu regarder un moment en face notre avant-garde , qui seul et jusques-là nous avait poursuivis.
Au reste, sur l'autre rive du Tanaro , dans Asti, que Charles croyait le terme de ses travaux, il allait trouver d'autres désastres. D'abord, les Iristes restes de l'expédition qu'il avait lancée si mal à propos de Sarzanne contre Gênes ; puis , l'avis de la destruction de sa Hotte ; ensuite , le danger du duc d'Orléans, qu'il fallait sauver ; enfin , la nouvelle de la perte de la capitale et des principales villes de ce royaume de Naples, qu'il revenait de conquérir!
Ce dernier événement si décisif, ce détronement , était arrivé le 7 juillel , la veille de sa fuite de Fornoue, quand il campait encore à Medesano, le lendemain même enfin de sa stérile victoire.
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