‹ Règne de Charles VIIIChapitre 44 sur 53 · II · texte numérisé non relu

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522 CHAULES VHI. PART. III , I.IV. IX.

onze raille cinq cents lansquenets qu'on ne pouvait mépriser, et leur camp retranché formidajjle ! Ils représentaient encore l'empereur , Tempire, insultés, des hostilités prêtes vers l'Espai^ne, la nécessité de rentrer enfin chez soi et l'épuisement de la France. »

Jusque-là des raisonnemens étaient seuls aux prises ; mais iDientôt des personnalités les remplacèrent! et d'abord l'impatience française excédée de l'Italie et toute retournée vers la France, se dissimula , sous une affectation d'effroi , à l'aspect de cette multitude de Suisses. On remarqua (( que dans l'armée, au contraire de la proportion alors reçue , la cavalerie , qui en devait être les quatre cinquièmes, allait s'y trouver cinq fois moins forte que l'infanterie : les Français y seraient à peine le tiers de leurs alliés ! Ainsi, l'armée deviendrait plus suisse que française ! les Suisses seuls y régneraient! Dès lors le roi, l'élite de sa noblesse , se trouveraient dans leurs mains, à leurs ordres, à la merci d'une multitude orgueilleuse, avide , indomptée ! »

Ce fut en ce moment (juc le prince d Orange , désignant le duc d'Orléans, l'accusa en face de ce déluge de Suisses , d'excitations coupables envers ces étrangers , et de ne vouloir la guerre c{u'à son profit 1 11 n'avait pas achevé que déjà le duc de-

FORNOUE. . •-; .y. . 625

bout , furieux , l'avait interrompu par des gestes , par des provocations menaçantes et par le démenti le plus formel. Aussitôt les chefs des deux opinions prirent parti, et ils allaient ensanglanter le conseil, cpiand le roi s'interposant étoufïa cette querelle.

L'impression qui en resta fut contraire au duc d'Orléans. Des souvenirs d'une adolescence tourmentée de révoltes revinrent à l'esprit du roi; en lui comme autour de lui , l'ennui d'un an d'absence, d'un camp trempé des pluies d'automne, la maladie du pays enfin, accréditèrent cette défiance. On devint soupçonneux à l'envi les uns des autres; ce fut comme une mode, ç ■

Dès lors , loin de songer à profiter de la présence de tant d'intrépides alliés, Charles se mit à s'en épouvanter : s'effrajant de ce qui devait être son espoir ; de ce gage de confiance se faisant un sujet de terreur, et dans ce qui assurait sa gloire voyant sa perte.

Cette crainte créa le danger ! Il devint réel , quand le 7 octobre, l'avant-veille de la signature de la paix , on vit encore arriver dix mille autres de ces montagnards altérés de guerre et de pillage. Un de leurs évêques , celui de Sion , marchait à leur tête. On s'efforça de diviser le formidable ensemble de tant de passions ardentes, aiifamées

d'une f^uerre dont on allait les frustrer. Ces hommes rudes furent donc disséminés sur plusieurs points autant qu'on l'osa, ce qui n'était £»uère facile.

Leurs cantonnemens entouraient Verceil , quand, le 10 octobre , la paix y fut proclamée ; paix fallacieuse, i»lorieuse dans sa forme et honteuse au fond I Elle rendait au perfide Ludovic No\ arre en souveraineté, et lui laissait Gènes en fief; elle le forçait de promettre à ses sujets révoltés une amnistie à laquelle ils ne crurent pas ; elle lui imposait la restitution de notre flotte prise àRapallo, qu'il garda; cinquante mille ducaj;s pour le duc d'Orléans, qu'il ne paya point; elle le forçait enfin à des armemens contre Venise et Ferdinand de Naples : armemens qu'on savait d'avance qu'il tournerait contre nousmêmes. ;

Ludovic se fit relever par le pape de tous ces sermens; cette paix avait été décidée le 9 octobre , dans un nouveau conseil et en présence du duc d'Orléans. Mais alors même , ce prince ne put se résoudre encore h renoncera ce duché de Milan qui lui tenait au cœur, plus encore que Naples à celui de Charles VIIl. 11 s'attachait d'autant plus h ce désir qu'il venait d'y sacrifier son devoir, presque sa vie , et d'engager tous

ses biens de France ' }70ur y lever ces mêmes troupes (fue Novarre avait dévorées. C'est pourquoi , dans ce dernier instant , il essaie encore de rompre ce traité au mom.ent de sa si-

gnature.

Ce prince parvient d'abord à ranimer l'ardeur de huit cents hommes d'armes. Ces guerriers s'offrent à le suivre : alors, s'appujant de leurs voix , il élève encore la sienne; il presse, il supplie le roi de lui permettre de tenter le sort d'une bataille! « lui faisant voir qu'il avoit bon (( espoir de lui rendre grand et notable service et (( d'e»n venir à son honneur. Mais ledit seigneur « roi ne le voulut permettre, luy disant qu'il avoit <f juré l'appointement et qu'il le vouloit tenir.» '

Ainsi rebuté, le duc d'Orléans, cet élève de Dunois, eut recours à ses anciennes intrigues. En effet, aux premières lueurs du ii octobre, Lornay, bailli de Dijon, entre précipitamment chez le roi ; il lui annonce que , pendant toute la nuit , une grande rumeur a parcouru le camp des Suisses; c[u'en ce moment, tous viennent de se rassembler par cantons au son de leui's labourins de guerre; ({u'ils se sont formés en autant de conseils; que là, furieux de voir

■ Lettres fin (Un rrOrlcans au duc do Bourbon. ' Jaliiinv.

l'Italie leur échapper, les uns crient qu'il faut s'emparer sur-le-champ des chefs de l'armée française; cpjc d'autres osent proposer cp'on se saisisse du roi lui-même ; f[ue les plus modérés parlent de trois mois de solde, et d'ot;jges pour leur en répondre! En même temps le prince d'Oranfije accourt; il donne au roi le même avertissement. Un capitaine de ces montagnards vient de lui dénoncer ce danger, et que c'est le duc d'Orléans lui-même qui pousse ses soldats à la révolte. Tous deux ajoutent que déjà Verceil se remplissant de ces furieux , il fallait tout craindre !

A cette nouvelle , Charles VIII , cet imitateur concpiérant qui venait de se faire couronner empereur d'Orient à Naples, parce qu'à Rome Charlemagne avait été empereur d'Occident , s'échappe efï'ra jé et presc[ue sans suite de son dernier quartier-général. Guerre, gloire, con([uête , et son armée d'alliés tout enflammée d'ardeur, il les fuit; il ne s'arrête qu'à Trino, où il lui faut attendre son infanterie , ses hommes d'armes et jus((u'à s(^s propres bngages, qu'il a laissés aux mains des Suisses. Ceux-ci indignés , le forcent à capituler; ils ne se dessaisissent de ce butin cpi'au prix de trois mois de solde ; ils en emportent chez eux la paroh^, h^ hilh^ à ordre

et des Otages en garantie. Car l'argent manquait! motif allégué en excuse de cette paix ; ce qui pour tout autre, et si proche du but, eut été une cause de guerre.

Ainsi cette guerre , toute de gloire et de conquête , se termina par deux fuites honteuses et gratuites, et par la mystification d'une paix évideumient frauduleuse. A Fornouc , Charles victorieux s'était dérobé nuitamment à un ennemi vaincu déjà en déroute ; à Verceil , se faisant de ses alliés des ennemis, il s'échappe furtivement de sa propre armée devenue si formidable. 11 ne rougit pas de son inconstante et pacifique pusillanimité devant tant d'ardeur belliqueuse; il évite la gloire avec un aussi fol entêtement qu'il l'avait recherchée ; et quand , pour la seconde fois , l'Italie entière et sa Naples, qui pourtant lui était si chère, sont dans sa main, il sacrifie tout au puéril empressement de rentrer dans cette même France , comme un an plus tôt , il l'avait sacrifiée elle-même à la fantaisie d'en sortir.

Dès lors , les nouvelles désastreuses et les preuves de déconsidération , juste prix de tant d'inconséquences , se multiplient. Pendant que , du 1 1 au 1 5 octobre et de son refuge de Trino , il subit l'humiliation de traiter avec ses alliés mercenaires de la rançon des siens et do ses

bagages , il apprend que ses châteaux de Naples viennent aussi de capituler et qvi'il va perdre sa conquête.

En même temps , un oflTicier de Borgia se présente ; il ose , au nom de ce pape , le menacer de ses foudres ; il le somme de décharger, en dix jours, l'Italie de sa présence; il lui enjoint de vider, aussitôt après , le royaume de Naples , du reste de ses troupes.

D'autre part, Comines, qui vient de conclure la paix , et qui en craint la responsabilité , veut amener une entrevue entre Charles et Ludovic; mais celui-ci n'a plus peur; il exige insolemment une foule de précautions injurieuses : et le roi irrité , qui vient de répondre avec une moquerie menaçante au saint-père, tourne avec humeur le dos à ce duc et à son duché : il n envisage plus que la France. Comines, qui a signé cette paix sans y croire, déplore cette précipitation. Vainement il demande que l'armée se retire du moins par Gênes , pour y assurer l'exécution du traité et les secours promis à Naples par Ludovic. Charles ne l'écoute point ; il ne songe c£u'à prendre le plus court chemin ; il se contente de laisser dans Asti Trivulce et cinq cents hommes d'armes français. Mais ces chevaliers , aussi impatiens (jue leur roi de revoir leurs manoirs.

font si peu de cas de ses ordres, qu'ils abandonnent successivement ce poste, et repassent les monts , sans coni^é et sans crainte.

Quant à lui , Chieri seul l'arrête ; ses amours y jettent une dernière et courte lueur. Deux nuits et un jour y suffisent; après quoi, il donne quelques heures à la cour de Savoie; puis, dans les journées des 22, 25 , et 24 octobre 149^ 5 il surmonte et franchit les Alpes, par Suse, Briançon et Embrun. C'est là que se retrouvant enfin sur le sol de la France , il remercie Dieu « de (( lui avoir donné victoire contre ses ennemis , « et de la grâce d'avoir parachevé son entreprise « avec si grand honneur !»

Quant à Dieu , comme le disait si souvent Comines , le bon p; tit roi n'avait que des grâces à lui rendre. Mais il semble qu'au fond du cœur, sa conscience souffrait d'avoir si mal profité de ses faveurs. En effet, pendant que le 26 une grave indisposition le force de s'arrêtera Grenoble jusqu'au 4 novembre, son secrétaire écrit : « que ce « n'est pas sans cause; il avoue que son prince a (( souffert, à son advis, autant de peines, de sou- (( cys, de chagrins et d'autres choses, que peut « avoirun princeetun roi quiaimeson honneur.»

Cependant, le 4 novembre, il se relève; la santé lui revient et la flatterie renvironne. Déjà

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son faible esprit s'enivre à l'approche de ce tourbillon de fêtes galantes et chevaleresques qu'on lui prépare à Lyon , où l'attendent la reine et sa cour. (( Le 7 novembre, il y entre avec sa note blesse , très-bien accompagné de tous ses hom- « mes d'armes , tant archers, gentilshommes pen- « sionnaires que tous autres domestiques et fami- « liers de sa maison, triomphant en victoires, « glorieux en gestes, nompareil en magnificence (( et immortel en excellence ! » '

On l'y reçut triomphalement; tous, comme André de Lavigne, exaltant son expédition audessus de toutes celles des temps anciens et modernes ! Les communications entre les peuples étaient alors si difficiles que, de ce côté des Alpes, on ne vit de ce fait d'armes que ce qui brillait. Le rayon de gloire guerrière ([ui en jaillit fut même si vif, qu'il a percé jusqu'à nous , et qu'il nous éblouit encore. Pourtant, il n'en restait déjà plus rien que de lourds impôts , une cause de ruine et de guerre de plus , et un nouveau champ ouvert à la discorde. Mais cette crande folie avait eu de l'éclat, il suftisait : c'en était assez pour la France !

Ainsi finit cette jeune expédition si française, pourvue de sages capitaines qu'on n'écouta pas , et conduite par une jeunesse toute neuve; frai-

' André (le Laviqnc.

chemeiit émancipée de Louis XI ; ignorante , passionnée, brillante de vigueur; mettant la valeur au-dessus de tout; à la fois avide et prodigue , et dirigée par un jeune roi encore plus ignorant, plus inexpérimenté et pourtant armé d'une force toute nouvelle.

Seul centre resté debout au milieu de la grande féodalité abattue ; obligé de rallier autour de lui seul , d'employer, d'occuper cette foule de vassaux naguères ou suzerains eux-m^émes , ou répartis chez leurs suzerains , et d'ouvrir un seul cours h toutes ces ambitions , en cela du moins sa folie conquérante et chevaleresque ne fut pas inutile. Son excursion lointaine, la première depuis Saint-Louis, convint à cette nécessité : elle fît sortir la guerre de la France ; elle acheva de rallier au trône, d'attirer, d'en traîner sur les pas du monarque toute cette féodalité.

Voilà comment , sans politique et par nature surtout, ce bon petit roi si aimant au milieu de la nation la plus aimante , si libéral au milieu d'une jeunesse si prodigue , si épris de galanterie, de pompes chevaleresques et d'amour de la gloire, passions régnantes sur lui comme sur ses peuples, régna si facilement par elles. Voilà pourquoi son expédition, qui attira , satisfit et rassasia toutes ces ardeurs, fut si nationale et tant célébrée;

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pourcfuoi , tout empreinte , toute colorée ^ tout éblouissante de ces passions du jour, elle est restée comme un enchantement , comme une espèce de fête triomphale , de féerie héroïque dans l'esprit des peuples.

Et pourtant, jamais plus d'inconséquences poussées à l'excès furent-elles réunies ? jamais , à la lace du monde , en dépit des plus sages conseillers et d'exemples récens , un jeune prince avec sa jeune cour et son armée , abandonnèrent-ils plus de gloire solide, tant d'avantages réels, pour une entreprise plus vainc , plus effrayante d'insouciance et d'audace, plus insupportable de fatuité, de puérilité et de favoritisme ; plus déplorable d'aveuglement, de prodigalités , d'entêtement, et si incohérente (|ue tout à Theurc encore, à Fornoue , dans l'instant de son éclat le plus vif, quand après tant de fautes , toute française encore en cela , elle se relevait par la gloire , on vient de la voir tourner court , et se terminer tout à coup par un désouci subit de cette gloire , et par un dégoût de conquêtes et de guerre, impardonnables!

Et cependant, cette folle irruption, ce coup de tête, marquait le commencement d'une grande et nouvelle épor[ue. Il était évident ([n'en France, où tout va si vite, la concenlralion du pouvoir

avait déjà produit son effet; que désorniriis l'iu- ([uiétude intérieure des esprits s'y trouvant contenue, allait se porter au-dehors. Il était palpable qu'à son exemple , chacun des gouvernemens de l'Europe , n'étant plus exclusivement occupé et retenu chez lui , allait en sortir ; et que tous se rencontreraient, soit agressivement, soit défensiveraent, sur un nouveau champ de discorde.

Or, le choix en était-il douteux encore? Le système d'équilibre politique déjà inventé en Italie, et dont cette contrée était si fière et si jalouse , ne venait-il pas d'y attirer tous les yeux? Pouvait-on douter que le glaive de Brennus , si imprudemment demandé par elle, et fpi'elle venait de jeter dans sa balance, n'en attirât d'autres en contre-poids !

Dès-lors, l'expédition de Charles \ III allait donc avoir deux résultats : premièrement, d'étendre à l'Europe entière ce système de balance , particulier jusque-là à l'Italie; et secondement, de commencer à faire de cette Italie le pivot des oscillations réactionnaires de ce système, ou le champ de bataille que l'Europe aujourd'hui se dispute encore. . ^

Epoque à jamais fatale à cette péninsule, tant déplorée par ses poètes , tant maudite par ses

historiens! Ainsi, ce qui n'avait été pour nous qu'une boutade de braves fous , abandonnant leur patrie pour une partie de gloire et de plaisirs , fut pour l'Italie le terme de sa prospérité , celui de son repos et la fin de toute son illustration nationale.

Pour nous , ai-je dit ! Et pourquoi ce langage? D'où vient que me vieillissant de plus de trois siècles , je me suis ainsi comm^e enrôlé rétroactivement dans cette entreprise ? Compagnons , je vous en ai voué le récit, et vous me comprendrez peut-être ! Qui mieux que vous connaît ces chemins et ces peuples? Combien de fois nos pas victorieux ont parcouru ces traces triomphantes ! Eh bien , dans de longs ou tristes loisirs, quand l'étude obstinée des récits de ces temps anciens nous ramène à nos jeunes ans ; quand, vieillis nous-mêmes et anciens à notre tour, les grands coups de lance de ces vieux et anciens Français nous rappellent les nôtres , serez-vous surpris ([u'ils m'aient transporté jus- (ju'à eux? que ces vieux récits et nos souvenirs se soient confondus? qu'entraîné par des noms français alors si illustres, comme les vôtres le sont devenus, par de semblables qualités, par de pareils défauts sur ces mêmes champs de combat (ju'ils nous ont ouverts? que me retrouvant

SOUS ce ciel toujours ardent , et au milieu de ces mêmes populations toujours aussi vivaces et aussi inconstantes, je me sois senti reporté tout entier à cette trop célèbre époque? Vous étonnerezvous cpie je me sois cru pendant quelques instans d'une expédition , dans son résultat, si semblable aux nôtres? et qu'enfin, m'indi^nant et me glorifiant avec ses contemporains, je me sois associé aux périls, aux mécomptes et aux joies de ces anciens compatriotes dont nous avons recommencé, dont vous avez sin-passé les tiavaux, et que bientôt et pour jamais nous allons rejoindre !

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