‹ Règne de Charles VIIIChapitre 45 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pendant que Charles VIII rentre en France intempestiveraent comme il en est sorti, et qu'il triomphe à Lyon d'une conquête qu'il perd à Naples , fixons nos regards sur nos malheureux compatriotes, sur ces cinq mille Français et ces deux mille Suisses abandonnés au fond d'une contrée si lointaine; et si leur sort nous attache exclusivement , si ce déplorable sujet nous entraine, ne nous arrachons pas à l'intérêt qu'il nous inspire , et ne le quittons qu'après l'avoir épuisé.

On a vu que vers la fin de mai 149^ , au moment du départ de Naples de Charles VIII , Ferdinand et Gonzalvc de Cordouc d'une part , et

Frédéric d'Aragon avec Grimaui et la flotte vénitienne de l'autre, avaient à la fois envahi, l'un, la Calabre ultérieure, l'autre, la Fouille, et qu'en même temps Gaëte s'était insurgée contre sa garnison gasconne.

De ces trois elïbrts, celui de Venise seule avait réussi ; elle s'était emparée des places de la Fouille qu'elle convoitait depuis si long-temps , et qui commandaient l'entrée de son golfe. Le plus grand mal fut que , pour conserver ces places en gage , elle endetta Ferdinand par le prêt ([u'elle lui fit de (jiielque argent, et surtout d'une flotte et d'une armée cpielle évalua très haut , et qui ne contribuèrent que trop à nos malheurs.

Quant à la révolte de Gactc, elle échoua. La fermeté, le sang-froid de notre vieille infanterie, en triomphèrent; mais la population de cette ville fut massacrée , le calme qui avait sauvé nos Gascons dans le danger, les ayant abandonnés dans la victoire.

Gonzalve et Ferdinand n'avaient pas été plus heureux : munis de l'or d'Alphonse, à la tète de huit cents cavaliers espagnols et de quelques centaines de Siciliens, ils avaient d'abord passé de Messine à Reggio sans obstacle, Jusques à Séminara , tout leur avait réussi : six mille in-

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surgés calahrois les avaient même rejoints. Mais là , d'Aiibigny et Yves d'Alègre avec douze cents chevaux français , quelques Suisses et des Calahrois angevins, les avaient arrêtés. Les deux partis se sentant en présence , avaient d'abord montre quelque hésitation : puis on s'était compté: et malgré Gonsalve , Ferdinand et ses milices fiers de leur nombre, avaient présenté la bataille.

Ce ne fut point un combat , pas même une rencontre, ce fut une charge sur une déroute. Une manoeuvre des cavaliers espagnols, accoutumés aux combats des Maures, en fût cause; ils escarmouchaient quand, voyant notre ligne s'ébranler, ils se replojèrent au galop sur leur infanteiMC, qu'ils épouvantèrent. Ces milices toutes neuves , croyant leurs vieux cavaliers vaincus, se mirent à fuira toutes jambes , et si éperduement, qu'ils passèrent sur leur roi luimême et le renversèrent. C'est un fait réel que Ferdinand , engagé sous sa monture , les pieds pris dans ses étriers , allait être atteint par nos hommes d'armes, quand Alta-Villa , en passant près de lui, le reconnut. Ce jeune comte mit pied à terre au milieu de nos cris et de nos coups de lance, dégagea son prince de dessous son cheval , le plaça sur le sien , lui dit adieu et fut aussitôt massacré à sa place.

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Ferdinand , culbuté de ce seul choc jusques en Sicile, s'y relève; et sans s'étonner, sans avoir besoin de se remettre d'une si rude secousse , aussi entreprenant après sa défaite que d'autres après une victoire, la terre lui ayant manqué , il monte sur la mer; suivi d'une grande flotte presque vide, il cingle hardiment vers INaples, '^î)'' et lui apparaît, le 7 juillet, comme un démenti de sa défaite. Pendant trois jours, il louvoie en vue de sa capitale, h portée de l'indolent Montpensicr, (jui ne peut se décider h courir sur cette flotte vide , et qui laisse le jeune prétendant remuer, par cette vaine apparence et par - ses signaux , tous les coeurs napolitains ([ue nos fautes nous avaient aliénés.

L'Aragonais , sûr du concours de ses partisans, feint une descente au levant de la ville. Alors enfin Montpensier s'agite, et comme ceux (jui remettent toujours au lendemain , forcé de tout faire h la fois , au moment où il sort de la ville pour repousser le prince, il veut, par des anestations, prévenir au dedans la révolte. Mais tout lui échappe en même temps : Naples entière, (jui se soulève pai' ses tardives sévérités que ne soutient plus sa présence : et Ferdinand , •iju'il trouve rembar(|ué, et (jui, pendant (|ur nous le chuchons sur le rivage, se jette àplenic>

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voiles dans le port de sa capitale , aux cris de joie dé ces mêmes sujets , qui six mois auparavant l'en avaient chassé.

Montpcnsier, revenu sur ses pas, y retrouve la guerre. Les portes de Naples lui sont fermées sans retour ; il faut que par un grand circuit , et de l'est à l'ouest de cette grande cité, il en regagne les forls : d'où , redescendant furieux sui la place du château Neuf, il veut pénétrer dans la ville par la via Catalana, se ressaisir de la place de Lolmo et étouffer la lévolte.

Mais c'était une révolution ! hommes , femmes , enfans , les prêtres aussi , tous transportés d'enthousiasme, étaient, pour quelques momens , transformés en guerriers redoutables. Us remplissaient les fenêtres ; les toits en étaient couverts; les tuiles, les pierres, les ustensiles de ménage , leurs plus gros meubles , tout leur servait d'armes! Les rues furent bientôt encombrées de ces débris, et nos cavaliers, forcés de s'arrêter dans ces défdés , sous une grêle si meurtrière, reculèrent peu à peu jusque sur la place du château, où la nuit suspendit le combat.

Le lendemain 8 juillet, au point du jour, Montpensier se préparait à un plus grand effort, quand ses premières lueurs lui montrèrent les rues qui aboutissaient sur sa position, follement

traversées de barricades, ces traverses armées de canons pointés sur lui, et la défense aussi impossible fjne l'attaque. 11 fallut céder, remonter avec six mille hommes dans ses forts , au milieu de magasins follement dilapidés , et apprendre à Charles VIII que le 8 juillet , le surlendemain de Fornoue , jour où lui-même avait tourné le dos à sa victoire , son trône conquis avait été perdu, et son lieutenant, réduit à la position de commandant de trois forts , où il se

trouvait assiège.

Ce vice-roi , (( bon chevalier et hardy , mais « peu sage, et ([ui ne se levoit qu'il ne fust (( midy, ' » s'y laissa complètement renfermer ; et quand , la faim le pressant , il voulut reprendre la campagne , l'inutilité de plusieurs sorties furieuses lui en démontra l'impossibilité. Dans cette lutte , les deux frères Aragonais d'Avalos, l'un blessé , l'autre tué , succomJièrent. Ferdinand adorait leur soeur Constance ; éperdu de désespoir, ce jeune héros abandonna , pendant quelque temps , le soin de sa querelle. Ce fut l'rosper Colonne , ce Romain comblé des faveurs dv Charles, qui pour conserver le bienfait trahissant le bienfaiteur, passa du camp vaincu dans le camp vainqueur, et remplaça Ferdinand.

' Coiuines.

Alors Montpensier appelle de toutes parts à son secours; mais il était de ces hommes qui, ayant manqué à leur fortune , n'en doivent plus éprouver que les rigueurs. D'un côté , notre flotte queCharles lui envoie de Villefranche, est rencontrée par celle de Gènes ; elle se réfugie à Livourne avec ses deux mille Gascons et Suisses de débarquement. Ceux-ci désertent; ils vont rejoindi-e d'Entragues à Pise. En m.éme temps, les soixante-dix mille ducats et les deux cent cinquante lances promis à notre armée de Naples par Florence, pour la restitution de Pise, n'arrivent point. Le crime de d'Entragues, qui, malgré Tordre formel de Charles , vend Pise aux ennemis de Florence, autorise cette répuJ^lique à les garder. D'autre part encore, ce sont les lieutenans eux-mêmes de Montpensier qui viennent trop tard à son aide. Le malheur s'en mêla ; mais au milieu de tant de fautes , qu'il est difficile de l'en démêler !

Dans les premiers jours d'octobre , au moment même du traité menteur de Verceil , Précy et Bisignano , avec deux mille huit cents hommes , étaient enfin accom^us de la Basilicate. Chemin faisant , k Eboli , en moins d'une demi-heure , ils dissipent onze mille Napolitains; ils égorgent, au milieu de cette cohue , une grosse cohoite

composée d'assassins de Naples. Leur roi avait comptésur les habitudes sanguinaires de ces misérables; prenant leur cruauté pour du courage, il les avait jugés plus braves que ses autres sujets. Bientôt , Précy et Bisignano sont à portée des forts de cette capitale. Mais là , malheureusement , ils s'arrêtent : ils n'osent s'ensager dans un défilé garni d'artillerie et flanqué par la flotte aragonaise; ils attendent que du raioins Montpensier, par une sortie , protège leur attaque.

S'ils eussent tenté le moindre essai, tiré un seul coup de canon , tout était sauvé ; car, en ce moment même, Montpensier, ignorant leur présence et n'y comptant plus, capitulait. Lui et Ferdinand étaient réunis sur un vaisseau; leur discussion tournait en aigreur, elle se prolongeait. Ferdinand tremblant en lui-même qu'un fuyard , que l'écho d'un seul coup de feu, n'annonçât l'armée ennemie victorieuse , affectait l'assurance la plus complète ; il mettait le marché à la main , menaçant de ne plus faii-e de ([uartier et ne donnant qu'un instant pour répondre.

Enfin , quand en lui-même la perte de chaque seconde le torturait, ce jeune monarcpie couvrit son anxiété de dehors si indifférens, il affecta un tel désouci sur la détermination de Monipcn-

sier , que celui-ci ne douta plus de l'abandon des siens. Il signa donc une suspension d'armes , et. dans le délai d'un mois, la reddition de ses forts, à moins que Ferdinand n'eût été chassé de leurs approches. Il livra même des ota^^es : ce furent Yves d'Alègi^e , la Marck, Genlis et deux autres capitaines.

Mais à peine a-t-il signé cette défaite , que l'écho de tous les tabourins et trompettes , et de toutes les batteries de l'armée napolitaine lui apprend la présence de Précy. C'était Prosper Colonne, qui, tout retranché qu'il était jusqu'aux dents, entre des rochers, la mer et sa flotte, craignait d'en venir aux mains. Or, ce Romain, en effrayant l'oreille et les yeux de l'armée française , essayait de prévenir une attaque, qui eût infailliblement tourné pour lui, en une fuite honteuse.

A ce retentissement , îMontpensier, au désespoir de sa précipitation , honteux de sa duperie , se tord les mains qu'il s'est liées et qu'il ne peut plus tendre à son lieutenant; il écoute avec anxiété; mais peu à peu ces bruits de guerre diminuent , ils s'éloignent , et avec eux s'évanouit son dernier espoir.

Il était trop vrai; Précy étonné de l'appareil formidable étalé par Prosper Colonne , et surtout du silence de iMontpensicr, puis déconcerté par

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la capitulation de ce vice-roi , se retirait. Ce capitaine était si décomai^é, que le lendemain, en rétrogradant, il ne s'aperçut pas d'une tîctoire complète que cinq à six de ses hommes d'armes remportèrent. Arrêtés derrière lui dans un cabaret où ils furent surpris , ces gens-d'armes venaient, en sortant l'épée haute, au milieu d'une grande poussière qui cacha leur petit nombre , de mettre toute l'armée ennemie en déroute. Précy n'en continua pas moins sa retraite.

On est forcé d'ajouter, qu'un mois après, Montpensier, sans s'embarrasser de sa capitulation et de ses otages, sortit la nuit, par mer, de ses forts , où il ne laissa que trois cents hommes. Il débarqua à Salerne avec deux mille cinq cents soldats. 11 en avait donc perdu dans ce siège, par la faim ou la guerre, près de trois mille.

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