CHAPITRE IL
Cependant, Naples avait donné un funeste signal. La plupart des villes du royaume y avaient répondu. Gonzalve de Cordoue était redescendu en Calabre; il occupait d'Aubigny, alors très malade, et la guerre, une guerre, il est vrai, molle et lâche comme le climat de ce pays, et nonchalante comme le caractère du vite-roi français , s'était répandue dans tout le royaume. Guerre , d'ailleui^s , sans nerf , c'est-à-dire sans argent , qu'alimentait la maraude , que soldait le pillage, et conséquemment errante et vagabonde comm^e la misère cpi'elle représentait , et qu'elle laissait partout après elle !
Elle n'eut que deux momens remarcpiables : l'un où Montpensier manqua sa fortune ; l'autre où celle de Ferdinand l'accabla. C'était au commencement de 1496- Alors Milan , Rome et Venise convoitaient la Toscane; ils se la disputaient en cherchant à la soustraire à notre influence, Pise et Livourne surtout étaient le but de leur
avidité. Leurs né£;ociations échouant, Ludovic, Alexandre VI et le doge avaient eu recours ;» leurs moyens habituels, des Condottieri et des conjurations. Leurs Condottieri, ceux surtout que soldait Venise, i^emplissaient Pise; leurs conjurations aj^itaient Florence. Virû;inio-()rsini, avec mille lionimes d'armes et Pierre de Médicis, se tenaient à ses portes ; enfin, Livourne étail assiégée par Maximilien lui-même !
Ludovic se sentant plus faible dans Pise , que Venise, son alliée et sa rivale, avait attiré cet empereur allemand dans la péninsule. C'était ainsi que deux ans auparavant il y avait appelé Charles Vlll. Le génie de ce maître fourbe cjui y succomba avec l'Italie, se complaisait à se jouer avec toutes ces puissances; il se vantait d'avoir ainsi une foule de rois à ses ordres , de les appeler ou de les renvoyer à son gré , et de faire servir à ses petits projets ambitieux, tous les souverains et toutes les armées de l'Europe.
Quanta Maximilien, sa position d'empcreui avait les mêmes défauts que son caraclère; elle était surchargée de titres aussi démesurés avec son pouvoir, que son esprit était gontlé de projets disproportionnés avec ses talens et son peu de conslance. Tous tournaient à sa honte. Embarrassé au milieu de mille entreprises inarlie
vées, et se trouvant déconsidéré chez lui , il avait saisi la première occasion d'en sortir : il venait donc de se louer, pour cpiarante mille ducats par mois, au pape, au doge et surtout à Ludovic.
Or cet empereur à gages , avait imitéet , même outré , la mauvaise foi des Condottieri auxquels il s'assimilait. Au lieu d'amener l'armée c[u'il avait promise , il n'était descendu en Italie qu'à la tète de quelques centaines d'hommes. Aussi, y était-il entré honteux, presque furtivement, et la plupart de ses vassaux italiens s'étaient refusés à le joindre.
Néanmoins, il avait poussé par Gênes jusqu'à Pise, où les armoiries de Charles VIII, précipitées dans l'Arno , avaient été remplacées par les siennes. Ainsi, Fltaiie entière jalouse, et l'empire aussi, remplissaient la Toscane j le célèbre Pierre Caponi venait d'être tué en combattant, et Florence, notre seule alliée, épuisée par trois ans de révolutions et de guerres , semblait devoir être écrasée pour jamais.
Mais, dans cette grande cité, Giroîamo Savoïiarola , toujours tout puissant de puritanisme, de superstition et de popularité, contrebalançait, à lui seul , toute celle coalition; \\ gouvernait encore celte jépubliquc par sa démocratie, et
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ne cessait d'accuser ses mœurs relâchées de la colère du cieL Dans son langage toujours prophétique, Charles \I11 était encore «l'envoyé de « Dieu, prêta relever Florence, et à la rendre plus (( belle et plus florissante que jamais , dès qu'elle « se serait lavée de ses souillures. »
Tout lui réussit; il est vrai qu'il n'avait rien négligé, choix des hommes, efforts d'argent, achat de munitions en France; mais enfin tout concorda. Maximilien pressait Livourne par mer et par terre, et pourtant une flotte française y pénétra sans obstacle. En même temps , une tempête détruisit la flotte impériale. Toutes les sorties des assiégés furent heureuses , et l'inconstant empereur humilié , se découragea. Après avoir déclaré « qu'il était venu faire la guerre « aux hommes et non au ciel : » il s'en retourna cacher dans les Alpes sa nouvelle déconvenue.
Le crédit du moine prophète en doubla dans Florence; les conjurés du dedans échouèrent comme les coalisés du dehors. C'était toute la jeune aristocratie florentine; son complot fut découvert. Les uns furent suppliciés comme les autres avaient été repoussés , et les Médicis mis à prix , vidèrent une troisième fois la Toscane.
Cependant, leur lieutenant Virginio-Orsini , décontenancé, y restait avec Vitelli et raille
hommes d'armes , dont il ne savait plus que faire. Notre envoyé à Florence le tira d'embarras; il lui offrit une solde, et comme les Colonna ennemis des Orsini, venaient de passer dans le camp aragonnais , lui , passa dans le notre avec Vitelli. Ainsi, défrayé par les Florentins qui lui firent un pont d'or, il alla rejoindre Montpensier.
Presqu'en même temps , une seconde escadre française avait été délivrer la première dans Livourne. Toutes deux avaient ensuite débarqué à Gaëte trois mille Suisses, Français et Allemands , et Montpensier s'était trouvé à la tête d'une armée redoutable. Alors la guerre se ranime, elle se concentre; la Fouille en devient le théâtre. Les deux partis , ajjsolument dénués d'argent, y accourent; ils s'y disputent le péage desgrands troupeauxvoyageursdecette province. 11 s'agissait de cent mille ducats que payaient annuellement, au pied du Gargano , huit cent mille moutons et bœufs, en passant des plaines d'Apulie dans les montagnes de l'Abbruzze.
Montpensier a dix-neuf mille hommes qu'il ne sait comment solder : il lui faut cet impôt à tout prix et une bataille décisive. En la cherchant , son avant-garde de gens d'armes toscans atteint huit cents lansquenets, les désunit, met
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pied à terre , et ces hommes couverts de fer, .ittaquaiit corps à corps des ennemis presque nus , les massacrent tous jusqu'au dernier, aucun n'ayant voulu se rendre.
Montpensier continue ; Ferdinand s'était retiré dans Foggia. Pour l'atteindre plus promptement, il y court sans artillerie, lui olFre un dernier combat qu'accepte l'Aragonais, mais sous le canon de cette citadelle dont Montpensier n'ose approcher. Alors, forcé de lâcher prise , il va prendre poste au lien du péage. Mais Ferdinand délivré a oltige autour de lui; l'impôt qu'ils se disputaient échappe à tous les deux , et tous les deux s'en vengent sur les troupeaux euxmêmes.
C'était la nourriture de la moitié du royaume, le capital de plus d'un million de revenus, et pourtant les deux prétendans les détruisirent; leurs soldats, s'arrachant ces bestiaux à l'envi l'un de l'autre , les égorgèrent par milliers pour en vendre les peaux ! Ce grand méfait eu lieu vers la fin de mai 1496-
Ainsi, Montpensier na point profité de sa supériorité incontestable ; il la perd. L'arrivée de plusieurs renforts, et surtout du marquis de Manlouo avec sept mill(> Vénitiens, relève Ferdinand. Ces contre-temps, la pcjtc de Vi-
telli , l\in de nos meilleurs officiers italiens , tué au siège d'une l>icoc(ue ; les prétentions orgueilleuses et insultantes de nos Français , au détriment des troupes napolitaines , leurs alliées , quand il s'agit de logemens et de distributions; enfin, le manque de solde, nous enlèvent nos partisans. D'un autre côté, l'incapacité, l'indolence de Montpensier, le peu d'autorité de son caractère , et surtout le souvenir de sa capitulation de Naples, l'ont affaibli et déconsidéré. La désertion se met dans son armée, la discorde dans son conseil ; c'est une arène où Précj surtout, jeune chevalier avantageux et fier de sa victoire d'Eboli , s'étudie à le contredire. ?
Le malheureux vice-roi, sans vivres, sans argent , tantôt essayant de ménager les villes de son parti , tantôt forcé de fermer les yeux sur leur pillage , envoie vainement de Vesc en France crier au secours. Tandis que Charles se décide dans tous les sens , et finit par se contenter trop tard de faire parvenir à son lieutenant quarante mille ducats par Florence , les princes de Salerne , de Bisignano , de Conza , nos amis les plus dévoués , nous abandonnent : la discorde passe du conseil dans le camp. Nos Allemands, auxquels on doit plus d'un an de solde, refusent de combattre; Montpensier ne peut plus tenir