‹ Règne de Charles VIIIChapitre 47 sur 53 · II · texte numérisé non relu

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554 CHAJîLES Vin. PART. III, LIV. X.

Ja campagne, et Yenosa , ville forte et bien approvisionnée , devient son seul espoir de refui»e. Mais trente deux milles l'en séparaient encore, et l'ennemi l'observait. Ce prince eut un éclair d'activité. La nuit venue, il se dérobe; sa marche est si prompte ([ue le lendemain , de grand matin , il n'est plus qu'à six milles do son but , et traverse Atella, qu'il vient de surprendre. Celte petite ville était située dans un vnllon entouré de bois et de montagnes. C'est là que, soit faiblesse , engourdissement ou inconsécpience , ajant laissé se perdre p:ir le pillage, les heures si précieuses rp'il vient de gagner, il est , à son tour, surpris et enveloppé !

Dans cette situation, il restait encore à se faire jour par un prompt et noble ellbrt ; mais Précy s'y oppose. Les Allemands nnuinurent , et Montpeusier cède ; il laisse à Ferdinand et aux Stradiotes le loisir de lui couper toutes les issues; il donne à Gonzalve de Cordone , ([ui vient de battre onze barons angevins et d échapper à d'Aubigny mourant de maladie, le temps d'arriver à son tour.

Dès-lois, l'infortuné Montpensier voit tous ses ennemis, Espagnols, Napolitains, Stradiotes, Allem;îiuls, Vénitiens, accovnir de toutes parts autour de lui comme à une grande curée. D'à-

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hord, t,es lansquenets, ramassis d'Allemands de tous pays, désertent, et ces misérables retournent effrontément leurs armes contre leurs compagnons de la veille ! Le lendemain , ses moulins sont brûlés ! un autre jour, sa gendarmerie, qu'il essaie défaire échapper, lui revient humiliée, la tête basse : elle rentre dans Atella, repoussée par cette cavalerie légère grecque et italienne, qu'elle avait tant méprisée! Enfin, trois cents Suisses, qui défendaient la rivière où s'abreuvait l'armée, sont massacrés. Alors, tout manquant jnsf[u'à l'eau, le 20 juillet i/jQÔ, apiTs trente-deux jours de résistance , Montpensier capitule une seconde fois.

On lui accorda une amnistie entière pour les Napolitains du parti français, et pour lui trente jours encore; après quoi, il devait remettre à Ferdinand son artillerie et tout le royaume, moins Venoza, Tarente et Gaëte, si son roi ne l'avait point secouru.

Cette clause , vaine en elle-m^ême , fut d'ailleurs annulée par ses propres troupes; celles ([ui l'entouraient le foi'cèrent de se rendre au bout de trois jours , pour dix mille ducats (pi'elles exigèrent de lui, et (juc Ferdinand ne lui avança qu'à ce prix. Les autres, au contraire, celles qui étaient répandues dans les

provinces , refusèrent de reconnaître sa capitulation.

En attendant leur obéissance , lui et cinq mille Français et Suisses qui lui restaient, servirent au liiomphe de Ferdinand , qui les promena à sa suite dans les rues de Naples. Cette honte hue, ils furent confinés à Procida , sur des vaisseaux , où la faim et le mauvais air les décimèrent. Montpensier s'obstina noblement, et jusqu'à la mort, à partager leur infortune. Chefs et soldats Suisses ou Français, se furent fidèles jusqu'au tiernier; solde ou faveurs (pielconques , tout ce qu'offrit l'ennemi fut refusé. Sur treize cents Suisses, trois cents seulement survécurent; sur (juatre mille Français, il n'y en eut pas cinq cents ([ui revirent la France.

Elle déplora amèrement la perte de tant de guerriers généreux. Une voix d'alors, digne d'être la sienne, et qui a percé juscju'à nous au travers de plus de trois siècles , nous dit encore : (( que nos lansquenets , malgré lem' haine habite tuelle contre nos Suisses, n'eussent ni refusé de j« combattre, ni déserté , si les quarante mille « ducats tant de fois promis , fussent arrivés un « mois plus tôt. » Elle ajoute, « que si nos capi- « taincs eussent été d accord pour livrer bataille,

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t'. ils auroieiiL sans doute été victorieux; que « vaincus, ils n'auroient pas perdu la moitié des <( gens qu'ils perdirent en faisant un si vilain « accord qu'ils firent ; que M. de Montpensier « et le seigneur Virgile Orsini , qui estoient les « deux chefs , vouloient la bataille : et que ceux- « là sont morts en prison , en chargeant mon- « seigneur dePrécy, jeune chevalier d'Auvergne^ « d'avoir esté cause qu'on ne combattit pas : et « qu'il estoit un très-mauvais chevalier , et peu « obéissant à son chef. » '

Bientôt, d'Aubigny capitula pour la Calabre , Julien de Lorraine pour Mont- Saint- Ange , Georges de Silly pour Tarente, et Aubert de Rosset pour Gaëte. Graziano - Guerra , forcé d'évacuer les Abbruzzes , s'était fait jour avec huit cents chevaux jusqu'à cette ville. Ces noms sont restés célèbres.

La retraite de plusieurs d'entr'eux jusqu'en France , fut plus fière encore que ne l'avait été leur marche conquérante; celle de Louis d'Ars surtout, tout invraisemlDlable qu'elle nous parait et qu'elle serait aujourd'hui, fut alors vraie. Lieutenant de Ligny, il tint un an encore contre Gonzalve de Cordoue, dans cette Venoza que

' Comincs.

Montpensier n'avait pas su atteindre. Enfin , Charles VIII l'ayant rappelé, il capitula; mais il n'accepta pour clauses que sa volonté, pour garantie que le fer de ses lances, h Alors il part, (( il s'en retourne^ passe par le mitan du royaume « de Naples et de toute l'Italie lui et tous ses « gens , la lance sur la cuisse , armé de toutes M pièces; tient les champs, et vit à discrétion et « de gré à gré partout où il loge ; marche toute jours en forme de guerre ; rapporte sa vie et (( son honneur de lui et de ses compagnons , leurs « bagues et leurs butins sauves : vint jusqu'à (f Blois en tel ordre faire la révérence au roy , « son maistre , et à la reine , sa maistresse , qui « lui firent tel honneur de le voir ainsi arri- « ver en si bel arroy, ((u'après lui avoir fait bonne .< chère et grand honneur, et à ses compagnons, (( ne se purent saouler de louer sa valeur et « vertu , et de luy et d'eux , et de les récom- « penser. Je l'ay ainsi ouï raconter, dit Branu tome, à madame la séncschale de Poictou , ma (( grand'mère, qui estoit lors à la cour, et h qui « M. Louys d'Ars, comme son bon parent, (« donna, pour sou partage du butin cpi'il avoit « fait vers INaples, un grand linceul de rezeur « de soye cramoysie, tout ouvré d'or et d art( gent, en persoi mages et pelifs bestions, la

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» chose aussi bien éiabourée ([u'ou sçauroit voir, (( et estimée à quatre cents escus. «

D'autres retours avaient été moins triomphans, mais aussi dévoués et plus touchans encore; et cntr'autres, celui de messire de Villeneufvc. Ce loyal et preux chevalier pris dans Trani dont il était i^ouverneur, et mis aux fers dans le château Neuf de Naples , revenait en France h la fin de i49^j après un an et trois jours de prison. Chemin faisant, une invocation à Notre-Dame le sauva, dit-il, d'une tempête qui faillit le noyer. Arrivé à Marseille , « le gouverneur du « pays de Prouvence, touché de l'honneur du « roi et de grand pitié pour la pauvreté où il veist « ledit Villeneufve, lui présenta beaucoup de (( biens que refusa le bon chevalier, décidé à ne « rien prendre fors sa vie, pour l'amoiu" de Dieu , (( ainsi qu'il avoit voué de faire estant en prison, « jusqu'à ce qu'il eust trouvé leroy, son souvea rain seigneur et raaistre.

. « Et de là s'en alla , achevant son pèlerinage, « a la sainte Baidme, puis passa devant sa propre « maison de Beaucaire où ne s'arresta même (( point, allant incontinent sans séjourner, tou- « jours nu-pieds, en haillons, portant ses fers et « mendiant sa vie pour l'amour de Dieu, en l'état « c|u il saillit de prison comme son vœu poiluit.

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« Et tant alla qu'il arriva en cette cité de Lyon « où estoit le roy , son souverain seigneur : le- « quel , promptement assanneté de sa venue, le « fist venir dans la salle à parer, où il soupoit en « compagnie de grande quantité de seigneurs et (( autres gentilshommes. Mais cpiand il veist ledit « Villeneufve ainsi défait de sa personne et pire teusement vestu , avec un carcan de cinq livres (( pesant de fer au col , en bon prince il fut esmeu u de pitié et plein de douleur ; et comme bon et « vraj père de famille doit faire à son serviteur, « il recueillit ledit Villeneufve très-bénigne- « ment , et lui envoya dès le lendemain matin H ses propres habits, ceux qu'il avoit vestus et « jusqu'à sa propre chemise , y ajoustant autres (( grands biens et dons inestimables h lui et aux (( siens , et le feist maistre d'hôtel de sa bouche.

(( Or, ce n'estoit pas petite chose d'estre si (( près de la personne du roy très-chrestien , sans (( pair, très-vertueux et victorieux de tous ses (( ennemis , craint et redouté de tous ses sujets , (( bien servi et léaument aimé. » '

' Villeneufve, Mémoires.

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