CHAPITRE III
Ce long et intrépide dévouement était admirable ; mais ces braves chevaliers ne devaient rapporter cp'une surprise plus grande d'avoir été si long-temps délaissés, et s'enquérir des causes d'un abandon si coupable. Alors seulement ils surent tous les détails de la retraite de leur roi ; et si le passage de l'Appenin les émerveilla : s'ils s'enthousiasmèrent de Fornoue : la fuite nocturne de ce champ de bataille, le traité, l'évasion de Verceil , durent les confondre d'étonnement, et l'inaction de Charles dans Lyon les indigner bien plus encore.
Toutefois , cette inaction , sans s'excuser , s'expliqua : de vaines négociations, des plaisirs vaniteux , de plus vains apprêts d'une expédition nouvelle , avaient occupé cette cour puérile.
Dès la conclusion de l'accord de Verceil, Comines avait été envoyé de Milan à Venise, pour obtenir de cette république son accession à ce
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traite. Mais Venise avait répoiiclu qu'elle n'avait pas de paix à faire avec la France , n'ayant point été en guerre avec elle. Ainsi, son armée, ses trois mille morts de-Fornoue, ne devaient être considérés que comme un continssent obligé, cpie Jui avait imposé son alliance avec Ludovic.
Dans cette supposition , elle avait persisté à olFrir au roi sa médiation ; elle prétendait encore lui persuader de se contenter de la suzeraineté de Naples, avec Tarente, deux autres places et cinquante mille ducats de tribut en garantie. En même temps , soit ironie , soit persévérance dans son premier but, elle lui avait rappelé son grand projet de croisade si fastueusemeut annoncé. Ses trésors , ses Hottes, le concours de l'Italie, elle les mettait encore h sa disposition ; ce qu'elle lui demandait pour gages de ces avances, c'étaient ces places maritimes de la Fouille cpi'alors elle se préparait à lui ravir par la guerre, et dont, en même temps , elle exigeait la cession de Ferdinand, au prix d'une Hotte, de (piehjue argent et de l'armée ([u'elle allait mettre à ses ordres. ■ •
Comines , à ces nouvelles (|u'il avait rapportées à Charles, le 12 décembre i/|95, avait été forcé d ajouter f|ue ce traité de Verceil, son ouvrage , ([u il avait fait conclure en dépit du duc
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d'Orléans, de Ligny et deBriçonnct, ne serait poiiil exécute par Ludovic. Le poids des conseils de ce ministre, celui de tant de soins qu'il s'était donnés pour amener cette mauvaise paix, était retombé surlui; on l'en avait accablé. Aussi l'offre de suzeraineté sur Naples, qu'il rapportait de Venise , fut-il rejeté hautement. Ce n'est pas que Charles n'eût été tenté de l'accepter; mais Briçonnet, sa faction et sa famille entouraient le monarque. Ennemis du négociateur, ils repoussaient le traité, et le bon petit roi n'osait leur déplaire.
Il j avait alors plus d'un mois que Charles était arrivé à Lyon; Comines y a retrouvé ce prince au milieu de fêtes, de tournois , qui lui rappellent ses exploits lointains , et qui semblent lui en préparer de nouveaux. A ces bruits, à ces éclats de gloire, toute la jeune et oisive noblesse était accourue. Ces pompes guerrières , ces joies triomphales l'enchantent; l'étalage du butin, l'appât de ces comités , de ces baronnies , de ces duchés, dont les conquérons reviennent pourvus, la séduisent et l'excitent encore.
Car l'armée était rentrée la tète et le cœur hauts, toute fière d'elle-même et avec raison. Elle méprisoit plus que jamais le ban et l'arrière-ban, jadis si commodes aux guerres civiles. Et déjà, au bruit de tant de renommée et de fortune:, la no-
blesse française ne rêvait plus que le service du prince et qu'expéditions ultramontaines.
On a déjà remarqué que, désormais, ce fut pour cette foule de gentilshommes, chefs ou cadets de famille ', le seul moyen de se faire connaître, la seule voie de fortune ! L'abaissement des grands vassaux par la réunion de la Bretagne , et cette longue expédition de Naples , leur avaient enfin démontré qu'il n'y avait plus en France qu'une patrie, et d'autre guerre que celle du roi ! "Î96- Aussi , tous n'aspiraient plus qu'à être admis
sous ses enseignes ; on ne voulait plus être que des troupes régulières. Charles venait d'en imaginer de nouvelles, telles cpie des stradiotes français ; par amour-propre, comme de nos jours les Mamelucks, et parce qu'ils rappelaient un jour de gloire.
Les cent-Suisses datent aussi de cette époque. Le roi voulut que leur pourpoint fût de soie et à ses armes. ' Cet autre corps de son invention , qui dura jusqu'à nos jours , lui fit honneur , la vanité l'ayant moins inspiré dans cette création que la reconnaissance.
Ainsi, pendant que nos malheureux compagnons d'armes, laissés en si petit nombre à trois
' Machiavel.
' IbicL
cents lieues de là , se débattaient encore , cette cour ne rêvait qu'organisation et manœuvres.
On avait rapporté d'Italie quekpes améliorations, et entr'aulres, pour l'infanterie, les files plus mobiles et plus propres aux combats d'armes à feu , de trois hommes de hauteur ', au lieu de dix de profondeur. Puis, la mode s'en mêlant, comme de tout en France, à force de se tourmenter d'innovations militaires, on avait fini par rétrograder dans les ordonnances grecques et romaines. Ce fut l'étude si utile d'aillem^s du grec et du latin, qui en fut cause ; l'imprimerie commençait à la rendre plus générale , elle contribua à ramener dans cette fausse voie en amenant le pédantisme.
Quant à nos guerriers, à les entendre, ils n'avaient emporté d'Italie que dumiépris pour le peuple vaincuet pour les arts, les sciences et les lettres, auxquels ils attribuaient sa lâche mollesse et sa défaite. Mais , à leur insu , une part de ces mœurs et de ces arts était revenue avec eux dans leurs vanteries, dans leur butin et jusque dans leurs bagages; ils en avaient rapporté le germe dans tous leurs souvenirs de plaisir, de gloire et d'amour: et surtout dans leur suite de prêtres, de clercs , de gens de parlement , à qui ces mœurs
' Machiavel, Monteil.
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si douces, (jui donnaient à leur élnl la supcrioritc, avaient dû plaire.
Les nionumens italiens de ces arts avaient rempli ceux-ci d'une exaltation qui ne déplaisait pas à l'amour-propre des guerriers , comme tout ce qui leur rappelait leur conquête. Le roi luimême, qui aimait tovit ce qui parlait aux yeux, en était revenu épris. L'architecture italienne surtout l'avait frappé d'admiration ; il avait ramené à sa suite, comme autant de trophées , des peintres et des architectes ultramontains. Autour de lui des sentimens ou des vanités pareilles , l'imitation , la curiosité, la tlatterie, le poussèrent dans celte direction; la mode encore s'empara de ce mouvement , le généralisa , et le goût des arts commença à s'introduire.
Mais ce n'était pas là ce qui avait pu détourner Charles VIII du soin de sa conquête ; et pourtant, au milieu de ce nuage d'encens, de ce tourbillon de louanges dont son retour fut accueilli, on avait vu ses vieux conseillers et les réfugiés italiens, se décourager. En elfet , (ju'espérer de l'avenir avec un si bon , mais si faible prince, et si mal entouré. Malgré tant de dégoûts , dont sa sortie d'Italie venait d'être abreuvée, di' (juelles erreins pouvait revenir un jeune roi (ju on adulait ainsi.
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Ajoutez, les formes h la fois rudes et humbles d'une cour où tout devait exalter son orgueil ; où peu de nuances étaient alors senties ; où les clercs, dans leurs panégyriques, prenaient, comme on a vu Lavigne, l'exagération de la flatterie pour l'observation des convenances; où les peuples, dans leur ignorance , s'étonnaient et admiraient sans cesse; enfin , où les grands de l'État ne croyaient que respectueuses les postures les plus serviles.
Ce n'étaient que des formes, il est vrai , mais des formes en rapport avec le mouvement des choses. Dans un temps d'ignorance, chez une nation jeune, bien loin encore de l'âge de l'analyse et qui n'approfondissait rien, ces formes, tant sur celui qui en était l'objet, que sur ceux (pii y étaient soumis, avaient donc une grande influence.
Efait-il vraisemblable que les conseils de l'expérience pourraient éclairer une tête vaine et légère , enivrée de fêles, étourdie d'acclamations, aveuglée d'encens ; un monarque à qui les grands corps de l'Etat ne parlaient qu'à genoux; cjuc les princes et princesses de son propre sang n'abordaient qu'après s'être trois fois agenouillés; devant qui ces princesses elles-mêmes n'osaient
s'asseoir que sur de simples earreaux , et les plus i^randes dames par terre , sur le parquet , sur la mosaïque ou la dalle froide et nue! ' Car, devant le roi et la reine, telle était l'attitude de ces hautes et puissantes dames, qui pourtant, dans leurs vastes manoirs , ne se plaisaient que sur leurs grands fauteuils de tapisserie si commodes, qu'entourait une cour obéissante de serviteurs gentilshommes, de serfs, et de justiciables.
Au reste, parmi les vieux conseillers, tels que le duc de Bourbon , l'amiral de Graville , le prince d'Orange et Comines , ces deux derniers surtout, qui venaient de tant contribuer à faire mancpier la concjuéte du Milanais à Verceil , d'où le salut de Naples dépendait , n'avaient guère le droit d'accuser Charles, d'abandonner ceux à cjui il avait confié sa conquête. Et cependant, ce sont eux, c'est entr'autres Comines qui lui reproche : (( de ne point écouter les gens qui en venoient , « et quand il ne lui châloit qu'il lui constat , de (( ne vouloir prendre nulle peine pour entendre (( a son aifaire; enfin, de 1496a 1498, de n'a- « voir fait qu'aller de Lyon à Moulins , de Mou- « lins à Tours, sans penser h autre chose qu'à « joustes et tournois. »
* Chaslcllain . Monlfaiicon , Mouteil.
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Mais il y eut des voix plus dures et des plaintes plus acres : elles s'élevèrent du milieu de ces tristes restes de nos malheureux chevaliers , abandonnés à une lutte si longue et si laborieuse. Quelques unes de ces invectives contre le jeune roi ont percé jusqu'à nous; on croit entendre encore Marillac s'écrier dans son amertume, « que Dieu avoitaidé tellement à ce prince « qu'il s'estoit eschappé desdits Italiens et s'en « estoit revenu en France, pour faire bonne chère « comme il avoit accoustumé , et pour y mourir « à vingt-huit ans, autant et plus usé desdits c( excès que ne seroit un personnage de soixante « ans. » '
Ces accusations étaient fondées. Il était vrai qu'après l'avare et sombre tyrannie de Louis XI, une réaction de mœurs somptueuses et galantes avait siu'gi, et cjiie Charles avait pris la tête de ce mouvement. Ses imperfections physiques le sur-excitaient dans cette voie ; il attachait d'autant plus de prix à séduire les dames et à rompre des lances devant elles, qu'il se sentait moins fait pour combattre et plaire. En ce moment surtout, les charmes des Lyonnaises, et les attraits des filles de la reine, jeunes demoiselles nobles,
' Marillac , Manuscrit de Fontanieu.