‹ Règne de Charles VIIIChapitre 6 sur 53 · II · texte numérisé non relu

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L'ordre fut exécuté. Mais là, fort heui'eusemeiit, les conseillers français de Charles le ressaisirent. Ils lui montrèrent l'Italie, l'Europe attentive ! L'indi"nation universelle au bruit de cet odieux excès d'une force brutale et de toutes les foudres de la France tonnant contre six vieillards enfermés dans une bicoque ! Ils n'oublièrent pas le scandale de ce combat des choses de la terre contre celles du ciel ! Le ridicule d'une expédition si hautement entreprise pour le rétablissement de la foi jusque dans l'Asie, et qui commencerait par en détruire en Europe le pontife et le siège ; qu'enfin il s'agissait d'un pape reconnu par tous, et qui appartenait à la chrétienté tout entière ! S'étant ainsi jetés entre deux , ils ramenèrent le roi dans son palais, et s'aidant des protestations insidieuses du cartlinal César Borgia , ils renouèrent les négociations.

Mais Alexandre se sentait dans son dernier retranchement. Les avis de Briçonnet et de quelques autres, l'indiscipline de nos gens, les façons hautaines du roi, l'esprit de corps du clergé, que réveillait notre inconsidcration, tout enfin le confirma dans celte défensive : l'esprit public aussi, car déjà, dès le huitième jour de noire arrivée, nous nous Télions rendu conlraire. Dans

Rome même , le peuple venait de s'insurger 7 janvier contre nous, comme celui de Florence. Les torts "^9^" avaient été partagés , il est vrai , mais inégalement. L'humeur railleuse, mutine et injurieuse des Romains , n'avait pu supporter les airs dédaigneux , le ton méprisant, des Français et leur arrogance; mais ce qui leur était encore plus antipathique , c'étaient les manières flegmatiquement grossières et brutales des Allemands, et, comme le disaient ces ultramontains, leiu^s épouvantables visages. Le vin, meilleur et plus chaud là que dans le Milanais, où une mauvaise récolte nous l'avait fait trouver d'une aigreur désagréable , était venu s'ajouter à ces défauts mutuels et échauffer ces discords.

Ce fut dans les tavernes et autres mauvais lieux que commença la querelle ; là, plusieurs de nos gens désarmés par l'ivresse, dépaysés par leur ignorance des localités , tombent dans des guet-apens où ils sucomlîcnt : quelques autres plus heureux s'étant échappés reparaissent tout sanglans, ils appellent ait secours ! A leurs eris, leurs compagnons se précipitent armés, furieux, cherchant les meui^triers, qui tout éperdus, rencontrent dans leur fiiite la maison des Banqui, où ils se jettent et s'enferment. Mais ils y sont aussitôt forcés, massacrés, et avec eux un

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certain Marco-Maiïèi , geiitilhorame romain qui se trouvait là fortuitement.

Dans cette cité , comme toutes les grandes villes toujovn^s si retentissantes , où l'exagération méridionale et la pétulance italienne redoublaient les échos, cet incident, au milieu du tumulte, acheva de tout gâter. En un instant, une foule de bouches oisives, toujours disposées à se joindi'c à toutes les clameurs , toujours prêtes à s'enfler démesurément de toutes les renommées , répandirent le bruit d'un massacre général , d'un pillage universel. « Rome envahie par ces nouveaux barbares, allait-elle donc être encore une fois saccagée et détruite ! »

Il n'y avait pas long-temps que, toute pleine des souvenirs de son antique gloire, elle avait fait un dernier effort pour redevenir républi((ue ; ^on lui rappela, on lui cria qu'elle était la ville de Mars, et, comme Florence, elle courut aux armes. Il fallut la présence du maréchal de Gié, du comte de Lignj, et surtout du capitaine Prosper Colonne , pour apaiser sa première effervescence.

Mais cette ville de prêtres ne valait pas celle des Médicis ! Il n'y avait là ni armée citoyenne ni de Pierre Capponi digne do parler pour elle; et ce même conquérant, (|ui avait été forcé dan.s

ROME. ^y

Florence de souffrir, de caresser même une insulte, put tout à son aise faire le dominateur dans cette cité scandaleuse. Ce fut Gié qu'il char- ^ea de cet étalage de puissance. Ce maréchal y mit quelque adresse. Une partie du tumulte avait eu lieu dans le misérable quartier des juifs; et quoique déjà plusieurs eussent été tués , leurs comptoirs pillés, leur synagogue renversée et détruite , il ne fit d'abord tomber la justice du loi que sur ces mécréans. « Après une enqueste « exacte , six des plus mutins de ces galans furent (( pendus et estranglés en place publique, dans (( le champ de Flore, et leurs corps suspendus i< aux créneaux de deux des fenêtres les plus c( élevées. » ' .

L'oppression ainsi changée de forme et régularisée, les victorieux , juges des vaincus , retendirent à toute la ville. Le passé réprimé, on punit l'avenir. Ce fut Charles lui-même qui s'empressa d'ordonner que plusieurs des séditieux eussent la tête tranchée ; que cpiatre justices fussent dressées en divers lieux , où d'autres malheureux durent être attachés , et que le reste fiit jeté dans le Tibre. Il se trouva des hommes près du roi qui virent de l'habileté et même de la gloire dans le

' Lavigne, Journal. . .

choix de ces trois différens supplices. Ils dirent, ils ont même écrit : « Qu'en cela il fit voir mani- « festement qu'il avoit dans Rome comme à Paris (c haute , moyenne et basse justice. » '

Au reste , cette fierté dominatrice , chevaleresque , et ambitieuse surtout d'honneur, sympathisa vivement avec notre caractère national. Elle saisit la France au cœur et l'enthousiasma. Ses élans d'admiration retentirent de génération en génération jusqu'à nos jours. Cent ans après, Brantôme s'écriait encore : « Le voilà donc entré dans Rome bravant et triomphant ! lui-mesme armé de toutes pièces, la lance sur la cuisse, comme s'il eût voulu aller à la charge , ce qui estoit beau, et donner à entendre : u S'il y a rien « qui branle , me voici prest avec mes armes et (( mes gens , pour charger et foudroyer tout ! )) Si bien que cette façon d'entrée ne sentoit nullement sa pompe ny bravement , mais un vray tremblement et foudre de guerre. Ainsi donc , marchant en ce bel et furieux ordre de bataille, trompettes sonnantes et tambours battans, entre et loge par mains de ses fourriers là où il lui plaist , fait asseoir son coi'ps-de-garde , et pose ses sentinelles par les places et (juartiers de la noble ville, avec

' Branlôme

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force rondes et patrouilles , plante ses justices , potences et estrapades en cinq ou six endroits. Ses bandons faits en son nom, ses édits et ordonnances publiées et criées à son de trompe, comme dans Paris. Allez-moi trouver jamais roi de France qui ayt fait de ces coups , fors que Charlemagne : encore pensois-je qu'il n'y procéda d'une autorité si superbe et si impérieuse ! ))

Quelques autres, et les étrangers surtout qui nous observaient, envisagèrent autrement toute cette affaire; ils remarquèrent que les deux plus grands scélérats de l'Italie étaient alors Ludovic Sforza et Alexandre VI; que notre roi si glorieux avait pourtant choisi l'alliance de l'un, qu'il s'occupait à conquérir celle de l'autre; qu'ils l'avaient vu joué dans le Milanais, humilié dans Florence, et que probablement ils allaient le voir dupe du pape dans cette Rome, où sa conquête , sans victoire , ne lui coûtait que du sang d'échafaud ; où les seuls arcs de triomphe que se dressât sa gloire , étaient quatre potences !

Mais Charles, un peu vantard et fanfaron, comme nous le sommes presque tous, et qui prenait pour de l'héroïsme un puéril et vaniteux point d'honneur, s'y opiniâtrait ; facile, indifférent même sur le fond, et attachant la plus grande importance à ces vaines formes.

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Tandis que son orgueilleuse légèreté ne songeait qu'à se satisfaire, il ne voyait pas tout ce (jue ces manières de maître, qu'imitait son armée, et notre audacieuse indiscipline, amoncelaient de haines entre lui et la France. En effet, au milieu des premiers désordres ^ la maison des Banqui n'avait pas été seule envahie, d'autres encore furent saccagées, et, pour celles-là, oi) n'avait pu s'en prendre au hasard. Il était évident que ces mêmes mains italiennes qui venaient de pousser le roi contre le château Saint-Ange, avaient dirigé ces violences. La plus fatale fut celle qui, le 8 janvier 149^, tomba comme une ruine sur le palais de la Rosa Vannoza.

C'était la maîtresse du pape et la mère de ce César Borgia , de tous les enfans du saint-père le plus pervers et le plus chéri. Des provocateurs , sans doute gagés par la Rovère , par le cardinal Sforza ou par les Colonne , avaient poussé dans sa demeure une bande de nos Suisses. Tout y avait été ou pillé ou brisé; la Vannoza elle-même avait été insultée. Le dommage fut grand, l'outrage complet, et l intention tellement marquée, que cette courtisane ne put s'y méprendre , les noms ({u'elle méritait lui ayant été prodigués.

« Que celui » , dit Thomas Thomasi , son comp.Uriote, k (jui sait tout ce <juc peut la su-

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« perbe et l'avarice sur le cœur d'une femme, « jui»e quelle fut la rage de celle-ci! On l'eût (( prise , à la voir dépouillée dans sa maison , u pour une bacchante, une furie d'enfer! » Tantôt elle s'élançait pour porter le fer et le feu dans le quartier royal, tantôt elle se précipitait pour appeler le peuple et le soulever contre le;-^ Français. Enfin, à ses cris furieux accourt Césai Borgia ; elle l'entraîne sur le lieu le plus criant de son désastre : là , d'une chambre attenante, on l'entend lui reprocher sa lâche politique, a Pourquoi a-t-il laissé pénétrer ces serpens dans leur sein? Quelle merveille, s'ils le déchirent! La voilà donc insultée et déshonorée publiquement parce qu'elle est sa mère ! C'est la haine, c'est le mépris de Charles pour les Borgia qui la précipite dans cet abîme d'ignominie ! » Alors , montrant un poignard : « Si son fils ne la venge, qu'il ne la tienne plus pour mère; elle saura détruire ses entrailles, qui, pour son malheur, l'ont engendré! » Et elle voulait du sang à l'instant même. Le cardinal ne l'apaisa qu'en lui montrant la nécessité de feindre quelques jours encore, lui promettant ensuite une vengeance atroce. 11 tint parole. Cette scène envenima tout; nous en retrouverons des traces sanglantes, c'est pourquoi je l'ai rapportée.

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