CHAPITRE V
Et pourtant, malgré tant d'injures, Charles , tout rempli de l'ambition de mieux constater sa conquête, se courrouçait encore de la résistance du saint-père. Tandis qu'il s'étonnait si fort qu'u'n vieux et perfide prêtre italien, mancpiant sans cesse à ses sermens, ne se fut pas contenté de ses promesses , et qu'un vieillard rusé ne fut pas venu se livrer sur parole , aux mains d'une troupe d'étourdis présomptueux qu'il voyait guidés par ses plus mortels ennemis, Alexandre VI ne pouvant comprendre un caractère aussi étranger aux mœurs italiennes que celui de ce jeune roi chevalier, se confirmait dans ses appréhensions et se renfermait de plus en plus dans ses murailles. Il ne se fiait qu'à elles, au temps et à ses intrigues. Du milieu de son fort , il voyait Charles entouré de dix-huit cardinaux , (' tous voulant , dit Comines , élection nou- (( vellc, et qu'au pape fut fiit procès! » Les cris de Saint-Scvcrin, ceux du cardinal Sforce, ceux aussi des Colonne , arrivaient jusqu'à son
oreille. Il n'avait garde d'aller s'exposer à cette première chaleur, sur que les rivalités et d'autres considérations discorderaient bientôt cet ensemble.
D'ailleurs, l'énormité des charges dont on voulait l'accabler commençait à l'effaroucher un peu moins. Il les pesait. (( C'étaient de graves accusations, il est vrai, mais aussi quels accusa teurs! Qu'allégueraient-ils? Serait-ce ce scandaleux et si public achat de la tiare? Mais étaitce aux avides marchands qui l'avaient vendue à en accuser l'acquéreur? On parlait d'une réformation ; mais voyez quels réformateurs ! Un jeune roi qui de la dévotion ne connaissait que les pratiques extérieures, homme de plaisir même avec la gloire ; des cardinaux luttant de vices , ne prétendant nettoyer le saint-siége de tant de souillures que pour y porter les leurs ! et puis, dans ce zèle italien tout ambitieux, quel serait leur but? Déjà , ne les menaçait-on pas de l'élection d'un cardinal français dont on flattait l'orgueil de Charles ! Quant à cet appel des cardinaux ses ennemis au clergé chrétien , on savait à cpioi s'en tenir ; le nom seul d'un Concile , sérieusement prononcé , effrayant plus encore ces princes du ciel que celui à' Etats -Généraux n'épouvantait ceux de la terre. »
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A ces rétlexions qui rassuraient Alexandre , i[ s'en ajoutait une autre. Nos envoyés et l'Italie entière ne lui avaient parlé que de cet empressement prétendu de notre jeune prince d'arriver enfin devant Naples. Le saint-père y croyait; c'est pourquoi , se renfermant dans sa position inerte, il espér.iit chaque jour que l'impatience française le débarrasserait de cedani^ereux hôte, et en être quitte pour un court passade. Il resta donc immobile dans sa forteresse , et la nouvelle des violences commises contre la Vannoza augmenta son opiniâtreté.
Mais Charles , toujours dans son rôle de conquérant, tenait à plus de condescendance. On ne put lui cacher les i-efus du saint-père. La Rovère et Sforza épiaient encore l'occasion; ils ressaisirent celle-ci. La Rovère, pur de l'élection d'Alexandre, était toujours excité par son ambition , qui aspirait à la tiare; et Sforza, l'un des simoniaqucs qui l'avaient vendue le plus cher, par sa complicité avec son frère Ludovic- Celui-ci échaulfait à la fois le roi et le pape , afin de les perdre l'un par l'autre, et de tout brouiller de plus en plus.
Les voilà donc, aidés des Colonna et des Savelli, qui circonviennent plus (|ue jamais le jeune roi. La llovère surtout , avec son emportement ac-
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coutume, lui retrace toutes les turpitudes du pontife, et dmis le nombre, surtout cette dernière infamie dont, à Florence, ce cardinal avait signalé la trace. Car enfin , quelque dégoûtant que soit ce détail , il n'est plus possible d'en retarder le récit.
Il était trop vrai qu'à cette époque, vers le milieu de novembre , un certain Georges Bucciardi , Génois , accompagné d'un Turc , et venant de Grèce , s'était fait clandestinement débarquer près d'Ancône , sur le littoral. Cette précaution trahit ces voyageurs ; elle attira les soupçons; on courut à eux ; le Turc s'échappa, mais le Génois saisi, fut conduit devant le préfet de Sinigaglia , qui prit ses papiers. Il se trouva (|ue, tout à la fois, ce préfet était un la Rovère, le frère du cardinal , ce Bucciardi, un envoyé d'Alexandre VI à Bazajet , et ses papiers , la preuve non seulement d'une alliance offensive et défensive , du chef de l'Église chrétienne avec l'ennemi de la chrétienté , mais d'une autre ti-ahison plus noire encore.
Le préfet , ravi de ce coup de fortune , s'était empressé d'envoyer toute cette monstruosité à son frère. La Rovère était alors dans Florence avec l'armée française. A cette lecture , et à la vue de Bucciardi , il bondit de joie ; sa haine
habile se servit de tout son avantage. Il n'oublia rien ; ni d'exiger de son prisonnier la déclaration authentique de tous les détails de sa honteuse mission, ni la copie notariée de ses instructions, ni celle de l'odieuse lettre du sultan au saint-père. Armé de toutes ces pièces, et voyant le roi hésiter, il ose, au milieu même de Rome, livrer à l'impression et publier toute cette infamie que l'intérêt mieux entendu de l'Église aurait dû taire ; car déjà Luther était né.
On y voyait le chef de la chrétienté dénonçant à l'ennemi du Christ la croisade tant prêchée par ses prédécesseurs et par lui-même. Il provoquait le Turc à s'en défendre. Il appelait dans le cœur de l'Italie une armée infidèle ; et dans l'emportement de sa haine contre le roi très chrétien, il oifrait d'allier la croix du Christ au croissant du prophète. Ce pape réclamait encore 80,000 ducats, ou deux années de ses gages de geôlier du malheureux Géra , de ce frère et compétiteur de Bazajet , qu'il gardait en otage. Enfin , pour coml^le d'horreur , il jurait au féroce sultan d'exécuter religieusement de certaines promesses.
La lettre de Bazajet oxplicpiait la portée de cette promesse si religieuse ! On y lisait : « Pour «votre repos, votre utilité, votre hoiuieui-,
(( comme pour notre propre satisfaction, il est (c bon que vous fassiez périr notre frère Gem , (( qui est entre vos mains et sujet à la mort ; « que vous preniez le plus tôt possible les moyens « convenables pour le tirer des embûches et des « peines de ce monde , et pour l'envojer dans « un autre jouir d'un plus parfait repos ; vous « promettant de consigner trois cent mille du- « cats d'or en main de qui il vous plaira, et qui u vous seront échangés contre son corps, afin « que vous en achetiez des domaines pour vos « enfans ! »
Au reste , tout ceci n'était cjn'un détail de ce tissu d'horreurs dont se composait la vie d'Alexandre VI , et que la Rovère ne mancpia pas de dérouler tout entier aux regards indignés du jeune monarque. On ajoute qu'alors ce cardinal, qui, proche de Lyon, avait su faire vibrer si fortement la corde endormie , et pourtant la plus sensible de ce jeune cœur, employa pour finir son œuvre le mém.e moyen qui lui avait si bien servi pour le commencer. Il lui montre donc , dans cette même Rome , les traces glorieuses de Pépin et de Charlemagne , sur lesquelles il prétendait marcher. Il lui dit : « cpie si leur plus grande gloire fut de défendre le saintsiége contre des ennemis extéj-ieurs, lui, recueil-
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leroit plus de renommée encore, s'il ostoit d'ieelui siéi^e un prestre plein de vices et abominable à tout le monde ; lui remontrant que ce ne lui seroit pas moindre honneur de délivrer l'Église (le Dieu de la tyrannie d'un méchant pape , que ç'avoit esté à ses prédécesseui's de délivrer les papes de saincte vie des persécutions de ceux qui injustement les opprimoient. Aussi, que cette délibération n'estoit moins nécessaire à sa seureté qu'à sa gloire. Comment se fier es promesses d'un homme plein de fraude , insatiable en ses convoitises , élionté en toutes ses actions , entré là comme un renard , qui y régnoit en tigre , qui n'en pouvoit sortir que comme un chien ; enfin , comme l'expérience le desmontroit , qui haïssoit si fort la France. Voilà pourquoi il refusoit de bailler le chasteau Saint- Ange ! » Et la Rovère ajouta que c'était de là qu'il se tiendrait prêt à trahir des promesses qui , faites par la nécessité, n'en auraient que la durée. '
A ces discours violens, se joignait une autre excitation plus puissante encore. Elle vint de Savonarole. Dans son style boursoulTlé d'une exaltation prophétique, il adjurait le monarcjue de ne point se montrer lâche dans la cause du
' Oivio. V. Irad. et annol;»li()iis do 1. 1110110.
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ciel ; le menaçant de la colère de Dieu et d'un grand revers, s'il ne renversait cette Bcibylone prostituée y de son trône de souillures! Et Charles ne pouvait plus , comme à Pise , le méconnaître. Le moine était devenu une puissance. Ce ministre de notre Seigneur, qui , lui-même peut-être, s'était d'aJjord cru si désintéressé, venait, en plaçant un grand crucifix dans sa chaire, de le déclarer seul roi de Florence. Il régnait en son nom. Sa théocratie , rivale de l'aristocratie, s'appuyait sur le peuple. Il avait rétabli le suffrage universel, et introduit dans la politique l'égalité évangélique ; gouvernement de tous , toujours au profit d'un seul !
En ce moment , les cris du dominicain retentirent plus que jamais aux oreilles de Charles. Dans cette latte, corps à corps, d'un simple moine italien contre la com^ de Rome , le réformateur se sentait perdu si le jeune conquérant , si cet ange exterminateur cpi'il avait tant annoncé , ne terrassait pas son adversaire.
Ainsi, tout concom^ut; et cette seconde et si vive excitation eut un succès plus grand encore que la première. Charles cette fois se croit décidé sans retour ; il commande , et la Rovère triomphant s'imagine enfin voir Alexandre arraché de son dernier repaire ! Déjà , les canons