Chapitre III
ACTION DE L’HORMONE CORTICOTROPE (A.C.T.H.)
ET DES CORTINES
Ces expériences ont été inspirées, d’une part, par le fait que le cortex surrénalien produit des stéroïdes andromimétiques et, d’autre part, par la constatation que la sécrétion testiculaire ne joue qu’un rôle secondaire dans le maintien ou la récupération des excroissances: c’est ainsi que les implantations d’hypophyses ou les extraits hypophysaires sont actifs même sur les Bombina castrés. Il était donc indiqué de chercher un autre mécanisme endocrinien.
A. Traitement par VA.C.T.H.
Les expériences ont été faites en utilisant le Cibacthen Ciba, qui se présente sous forme d’une poudre que l’on dissout dans l’eau physiologique. La solution est telle que 1 cc 3 = 2 unités.
l re série. — 8 mâles normaux et 8 mâles castrés, ayant perdu leurs excroissances, reçoivent des injections dans le cul-de-sac lymphatique dorsal, alternant avec des injections intrapéritonéales. Les doses injectées correspondent à 0,1, 0,2, 0,4 unités effectuées soit deux à trois fois par semaine, soit tous les jours.
La régénération des crochets, suivie à la loupe, est déjà nette après une semaine de traitement, à raison de trois injections hebdomadaires correspondant chacune à 0,2 unité. Si le traitement est longtemps continué, les excroissances pâlissent après chaque mue, mais se recolorent.
Les meilleurs résultats ont été obtenus après une semaine de traitement avec des doses quotidiennes de 0,2 à 0,4 unité. Les crochets sont si développés et si pigmentés qu’ils ne font que diminuer légèrement après chaque mue.
Un essai, consistant à immerger un animal castré dans une solution contenant 0,5 unité d’A.C.T.H. pour 50 cc., a été prolongé pendant 15 jours (du 31 juillet au 15 août) sans aucun résultat.
Ces expériences ont été effectuées pendant la période favorable, de juin à août.
E. GUYÉNOT ET A. YANOVSKY
2 e série. — Un mâle entier et un mâle castré depuis un mois ont reçu, entre le 11 et le 25 octobre, période où dans la nature les excroissances commencent à régresser, des injections intrapéritonéales, renouvelées tous les deux jours, de 0,5 ce., correspondant chacune à une unité.
Malgré la période défavorable, les deux animaux en expérience ont présenté une réaction positive, consistant en la croissance de crochets noirs sur fond brun (fig. 15). La réponse du castrat est restée plus faible.
Fig. 15.
Coupe à travers les excroissances d’un mâle régressé qui a reçu en octobre 6 cm 3 (6 unités) de corticotrope (Cibacthen) en 15 jours.
A noter que les animaux traités ont présenté un noircissement général de la peau comme avec les extraits hypophysaires.
En conclusion , bien que la pénurie d’animaux n’ait pas permis de donner à ces essais l’ampleur qui aurait été désirable, il en résulte que les injections d’A.C.T.H. ont fait réapparaître les excroissances chez 9 mâles normaux et chez 9 mâles castrés. L’intervention du cortex surrénalien, dans le maintien ou la réapparition des excroissances, est donc très vraisemblable.
B. Traitement par des extraits de surrénales
Pour vérifier ce point, nous avons utilisé directement les extraits de cortex surrénalien.
1. Implantation. — Préalablement, nous avons fait une première série d’essais, consistant à implanter dans la cavité péritonéale de Bombina des surrénales de Rana temporaria ou de Bufo vulgaris. Les surrénales étaient découpées aussi soigneusement que possible pour les isoler du reinet les bandelettes obtenues ont été introduites directement dans la cavité péritonéale. Un mâle reçut ainsi les
EXCROISSANCES NUPTIALES CHEZ BOMBINA VARIEGATA L. 523
deux surrénales d’une grenouille le 23 juillet; un second les deux surrénales d’une grenouille le 25 juillet, un troisième les deux surrénales d’un crapaud le 28 juillet. Les trois animaux furent conservés jusqu’au 15 septembre, mais ne présentèrent aucune réapparition de leurs excroissances.
Nous utilisâmes alors des extraits de surrénales de bœuf préparés de deux façons différentes.
2. Extrait hydro-alcalin. — Dans son travail sur la masculinisation du Cobaye par des extraits de cortex surrénalien, D. Hodler (1937) a obtenu des résultats positifs avec des extraits alcalins, tandis que des fractions éthéro-solubles restèrent complètement inactives.
Nous basant sur ces recherches, nous avons préparé un extrait hydrosoluble, en broyant au sable 50 gr. de cortex de bœuf et en ajoutant 50 cc. de soude décinormale. Après 24 heures de séjour à la glacière, le produit fut centrifugé, le liquide neutralisé, puis précipité par 4 volumes d’alcool à 95°. Le précipité, lavé à l’alcool à 80°, puis à l’éther, fut desséché et dissous dans 50 cc. d’eau physiologique.
Deux mâles entiers, à excroissances très régressées, reçurent, du 19 au 28 septembre, huit injections intrapéritonéales de chacune de 0,5 cc., ce qui correspond à une dose totale de 4 grammes de cortex. Le résultat fut complètement négatif. Il paraissait d’ailleurs improbable qu’avec la préparation utilisée des stéroïdes masculinisants aient pu être conservés dans l’extrait.
3. Extrait éthéro-acétonique. — Des fragments, de cortex surrénalien furent épuisés par l’acétone, puis par l’éther. La fraction acétono-soluble fut évaporée, de même que la fraction éthéro-soluble. On laissa une quantité d’éther juste suffisante pour maintenir les substances extraites en dissolution et on ajouta de l’eau physiologique de manière à obtenir une émulsion instable qui était reconstituée par agitation et fut injectée telle quelle dans le cul-desac lymphatique dorsal.
Un (J (B. 88) reçoit, entre le 24 août et le 1 er octobre, quatre injections de 0,3 cc. chacune (i cc. = 0,5 gr. environ). L’animal meurt sans avoir présenté de modifications des excroissances.
Un ^ (B. 89) reçoit, le 31 août, une seule injection de 0,3 cc. La réaction est positive au niveau des excroissances, en 48 heures, mais l’animal meurt le 3 septembre.
Rev. Suisse de Zool., T. 62, 1955. 55
E. GUYÉNOT ET A. YANOVSKY
Un mâle (B. 91) reçoit trois injections de 0,1 cc. entre le 3 et le 9 septembre, mais il meurt le 9 septembre, sans que ses excroissances aient été régénérées.
Un quatrième mâle reçoit deux injections de 0,1 cc. sans résultat.
Il n’y eut, en somme, qu’une seule réponse positive. Les doses utilisées ont, sans doute, été trop faibles, mais le produit est si toxique qu’il engendre la mort des animaux avant qu’ils aient eu le temps de réagir.
a) Extrait acétonique de surrénales. — 35 gr. de cortex surrénalien, découpé en fragments, furent épuisés par l’acétone renouvelée trois fois en trois jours. La liqueur acétonique fut distillée, reprise par l’éther. Après évaporation, on obtint une pâte brune qui fut utilisée telle quelle, par implantation de fragments sous la peau. Ici encore, l’expérience fut rendue difficile par la toxicité du produit.
Deux mâles entiers reçoivent, les 15 et 17 septembre, un petit fragment de la pâte constituant l’extrait. L’un meurt dans la journée du 17; il présente, au niveau des excroissances, de petits crochets sur fond brun. Il est remplacé par un autre mâle qui reçoit une boulette de pâte le 18 septembre. Les deux animaux présentent, le 21 septembre, de beaux crochets bruns; on implante un nouveau fragment et, le 26 septembre, on note la présence de beaux crochets, noirs dans un animal, brun sombre dans l’autre.
Le produit a donné un résultat positif, mais il est toxique et ne peut être dosé.
5. Essai d'une cortine commerciale. — Nous avons utilisé la Cortine Organon dont 1 cent, cube représente 50 gr. de cortex surrénalien. Le produit a été dilué au dixième dans l’eau physiologique, si bien que 1 cc. correspond à 5 gr. de tissu cortical.
7 re série. — Traitement de 3 $ normaux à excroissances régressées par injections dans le cul-de-sac dorsal.
L’un, traité du 24 au 31 août par trois injections de 0,3 cc. chacune, meurt le 31 août, mais présente une réaction positive.
Le second, traité du 31 août au 15 septembre par trois injections de 0,5 cc., meurt le 15 septembre, en présentant une réaction positive au niveau des excroissances.
Un troisième mâle reçoit deux injections de 0,3 cc. et meurt sans avoir récupéré ses excroissances.
2 e série. — On injecte, le 1 er août, à trois mâles, 0,2 cc. ; deux mâles meurent le lendemain.
EXCROISSANCES NUPTIALES CHEZ BOMBINA VARIEGATA L.
Au mâle qui a survécu, ainsi qu’à deux animaux neufs, on injecte 0,2 cc. le 7 août. Le mâle qui a survécu et a reçu trois injections a des excroissances déjà brunes.
On injecte 0,2 cc. le 9 août; le 11 août on note, chez les trois animaux, des excroissances bien développées et brun sombre. Un animal est mort le 9 août. Un autre meurt le 13 août, après avoir reçu encore une injection de 0,2 cc.
Trois nouveaux mâles sont traités du 7 au 13 août par deux injections de 0,2 cc. Leurs excroissances deviennent brunes puis
Coupe à travers les excroissances d’un mâle régressé qui a reçu 0,6 cm 3 de Cortine Organon diluée (0,15 gr. de cortex frais) en 6 jours.
noires. Deux meurent le 16 août. Le seul survivant, à excroissances très brunes, reçoit encore 0,2 cc. le 18 août et meurt le 20.
Le résultat est rapide et extrêmement net. Il y a reconstitution d’excroissances à crochets nombreux, hauts et pigmentés. Toutefois, la toxicité du produit ne permet que des expériences de courte durée se terminant par la mort des sujets.
3 e série. — Deux mâles entiers et deux castrats, à excroissances très régressées, reçoivent, en injections intrapéritonéales, 0,2 cc. le 9 et le 14 octobre, puis 0,25 cc. les 13 et 16 octobre. Du 18 au 28 octobre, ils reçoivent 6 injections de 0,5 cc. d’une nouvelle dilution de cortine.
Le résultat fut un peu plus tardif que dans les séries précédentes, mais à l’examen, le 28 octobre, les deux mâles entiers présentaient des excroissances brun foncé; l’examen à la loupe montrait de beaux crochets noirs, serrés les uns contre les autres, surtout bien développés au niveau de la callosité métacarpienne. La réponse des castrats fut faible: les excroissances avaient acquis une teinte générale brune, mais les crochets n’étaient pas noirs. L’examen des coupes (fig. 16) confirme le caractère positif de la réponse.
E. GUYÉNOT ET A. YANOVSKY
Conclusions. — L’effet positif du traitement par l’hormone hypophysaire corticotrope se trouve confirmé par l’action, sur les excroissances régressées, de la cortine ou d’extraits surrénaliens obtenus après épuisement du cortex par l’acétone et l’éther. Ces extraits de surrénales exercent une action rapide, mais sont d’un maniement délicat à cause de leur toxicité.
Ces extraits agissent, comme les implantations d’hypophyse et les extraits d’hypophyse, même sur les castrats. On peut donc considérer que l’hormone corticotrope et la réponse surrénalienne qu’elle déclenche représentent le mécanisme essentiel capable de maintenir les excroissances en captivité et dont la déficience produit leur régression.