C . LATINI
REGINI
REMI . SAGAR
LVGDV
mis Hanibvs C. Latini Regini Rémi sagaru Lvgdvnf haeredes pont cvravervnt.
230 RfilMS PBNDAlfT LA DOMINATIOlf ROMAINET.
« Aux Dieux Mânes de C. Lalinus Reginus, Rémois ^ Cibricant de saies à LyoD. Ses héritiers lui ont fait élever ce monument. >
CoMiuiHONDy Musée lapidaire de la ville de Lyon^ n^ 335 •
c Celte inscription, dit M. Comarmond, dans Fou- Trage que nous venons de citer , a été déeoaverte à L}on, en 1846, an pont da Change, dans la deuxième arche, rive gauche. Le cippe qui le porte est en calcaire jurassique, décoré d'une base el d'ua couronnement à moulures ; ce dernier est surmonté d'uD fronton triangulaire se terminant à rouleaux sur les côtés. Le devant de la base a été abattu ;^ les autres parties ont subi quelques mutilations.
» Il porte en hauteur 1 m. 20 centim. , en largeur 54 centim., et 56 centim. d'épaisseur. La hauteur des lettres est de 58 millim. »
Aux yeux de l'antiquaire lyonnais, celle épitaphe offre peu d'iatérêt. Il ne s'agit, en effet, pour lui, que d'un héritier ou d'héritiers inconnus qui élèvenl uu monument funéraire à un marchand de saies établi et mort à Lyon. Pour nous, ce marchand, ou plutôt ce fabricant de saies, est un compatriote, bien que son nom révèle un Italien d'origine, en sorte qu'on pourrait lui appliquer ce que Cicéron, parlant de la Narbonnaise, nous apprend des marchands italiotes qui se jetèrent avec avidité sur la Gaule pour exploiter les ressources qu'elle offrait au commerce : a Referta Gallia negotiatorum est^ plena civium romano-
VOIES ET COMMERCE. S3i
rum; nemo Gallorum sine cive romano quicquam negotii gerit (1). »
Nous avons dit qu'il fallait voir ici plutôt un fabricant qu'un marchant] : il semble, du moins, qu'on est en droit de l'entendre ainsi quand le mot sagarius est seul, puisqu'on trouve également mercator saganus et negotiator sagarius, expressions naturellement réservées à ceux qui faisaient commerce de celte sorte de vêlement, sans fabriquer l'étoffe qui y élait propre (2).
Nous sera-t-il permis d'ajouter que ce fabricant de saies est vraisemblablement sorti de Reims pour porter à Lyon une industrie qui y élait moins connue que dans nos contrées? Avant d'en venir aux preuves sur ce point, ou du moins aux faits d'où résulte, & nos yeuxy une sorte de présomption, disons quelques mots de la saie.
On appelait ainsi, chez les Romains, un morceau d'étoffe de forme carrée (3), qui se portail par-dessus la tunique et s'agrafait sur l'épaule (4), de façon à laisser ce côté ouvert et dégagé.
C'était proprement l'habit de guerre (5) ; et si l'on distinguait le sagum gregale du manteau des officiers,
(t) Pro Fonteio.
(2) Grittbr, p. 605.
(3j Quod quadrati sunt sagi. (âfranius \a Deditione ^ apud SosiPAT. — Cf. SuETON.in Othone.)
(4) Gum neque aplam mollis humeris fibulam sagus ferret. (Varro ap. Nonn., c. 3, n. 301.)
(5) CiCBR., Philipp. V, cap. 12; Philipp. VIU, cap. ult.; Philipp XIV, initio.
232 REIMS PENDANT LA DOMINATFON R0MA4Nïr.
et surtout de celui du général el. de l'empereur. Fa différence était seulement dans la longueur du vêtement, dans la qualité de Tétoffe, enfm dans la couleur de pourpre qui bordait celui des chefs. A part celle distinction^ Ferrari, à qui il faut surtout recourir pour être renseigné sur Thabillement des anciens, démontre clairement que la saie, la chiamyde ei le paludamentum étaient, au tond, la même chose (1).
Il y avait plusieurs variétés de saies; c'étaient, outre la romaine ou ordinaire,, l'espagnole (2), la germanique (3) et la gauloise. La dernière est la seule qu'il nous importe ici de connaître.
Plusieurs écrivains ont prétendu que la saie gau*loise était à manches (4), sans réfléchir qu'ainsi compris, ce vêtement se réduirait à une simple tunique ou à quelque chose d'approchant. Or, suivant Strabon, les Gaulois, el les Belges en particulier, « portaient des saies, s'enveloppaienl de braies, et, en place de turûque, avaient une veste ù manches qui descendait jusqa'aux cuisses (5). »
A son tour,. Diodore (6) parle de l'habillement des Gaulois: il commence par le déclarer bizarre,, et il entre ensuite dans le détail pour expliquer son étonnement. « Leurs tuniques, dit-il, sont peintes de diverses^
(1) Dere vestiaria, pars II, lib III, cap. 3 -T.
(2) Liv.Jib. XXVII. c. XIX.
(«) Tacit., Germ., c. XVII.
(4) Ferrari, loc. cit,
(5) Lib. IV, 4, 3.
(6) Uistor. lib. V, cap. XXX.
nnances et comine semées de fleurs; leurs saies
sont rayées, avec des dessins de couleurs variées formant comme une marqueterie: l'étofTe en est épaisse pour l'hiver, légère pour Télé. »
Ainsi les deux hisloriens sont d'accord pour séparer très-dislinclemenl la saie de ta tunique ou du vêtement à manches qui en tenait lieu.
Le second, sans faire de remarques sur la forme, s'arrête principalement à la variété des couleurs et à leur disposition ; c'est aussi la seule chose qui caractérise la saie gauloise dans Virgile (\) et dans Tacite (2).
Faut-il en conclure que la saie gauloise se portait agrafée sur l'épaule, comme la romaine? A défaut de textes précis , la question nous paraît être décidée négativement par les monuments qui ont le caraclère gaulois , et particulièrement par les monnaies (3). On y voit la saie fixée sur la poitrine par une épingle peu apparente, assez semblable à une épine , spina, comme Tacite le dit des Germains (4), De là peut-être vient la distinction de saies à agrafe et de saies sans agrafe (5) ; car on conçoit que la manière d'attacher le vêtement devait être subordonnée à celle dont il était posé sur le corps.
Mais le caractère distinctif de la saie, sinon gauloise
(1) Virgatis lucent sagulis {^neid., VIII, 660).
(2) Histor. lib. II, c. 20.
(3; Monnaies gauloises publiées par M. Ë. Hucher, Revtue numtV fnat , 1860, p. 127, pi. VI.
(i) Loc, cit,
(5) Duo saga ad me velim mittas , sed fibulatoria (Claud. hnp» in epi&t., apud Trebell. Poll. m XXX tyrann,, c. \0).
quant à l'usage , du moins quant à la provenance , parait avoir été l'épaisseur de l'étoffe.
Il nous faut citer encore, à ce propos , Strabon ; c'est toujours des Belges qu'il parle (1). « Leur laine est dure, dit-il, mais longue ; ils s'en servent pour fabriquer ces saies épaisses que l'on nomme lœna (2). Les Romains eux-mêmes qui se sont établis dans le nord élèvent des moutons et en retirent une quantité
considérable d'excellente laine Les troupeaux du
pays sont assez nombreux pour que les Belges fournissent de saies Rome et toute l'Italie. »
Nous n'avons pas besoin de faire valoir l'importance de ce témoignage ; à peine a-t-il besoin de commentaire, tant il est précis. Nous remarquerons seulement que fournir de saies Rome et l'Italie, c'était en fournir l'armée , et en quelque sorte l'empire tout entier. Dans le mot kena dont se sert l'auteur, on serait tenté de voir le nom que l'on donnait à la saie en Grèce et en Italie , avant que le mot sagum ne s'y fût toutà-fait implanté : car ce dernier est purement gaulois, si nous en croyons Isidore de Séville (3); mais lœna désigne plus particulièrement la saie de l'étoffe la plus chaude , comme on le voit dans Martial (4).
Ainsi l'épaisseur et la solidité, telles sont les qualités propres aux étoffes que l'on fabrique dans la Gaule. Quel que soit le vêtement auquel on les emploie,
(i; Loc. eit.
(2) Varron tire ce mot de lana. Mais c'est évidemment le x^««« grec, moins Taspirée.
(3) Sagum, gallicum nomen est. {Orig. lib. XIX, cap. 24.)
(4) Lib. XIV, epigr. 130.
si leur poil rude et mal peigné déplaît à Tœil (1 ), si leur couleur rousse les place seulement !) côté du drap de Canouse, « doM la teinte ressemble a du moût troublé (2), » s*il fait envier à celui qui les porte l'éclat de la pourpre tyrienne, du moins elles le couvriront mieux par un froid de Décembre, après l'exercice de la lutte ou celui de la course, s'il s'est échauffé à lancer le ballon ou le trigon ; avec elles, il pourra braver le vent et la pluie (3). Si Ton se moque du bardo cticulliLs ou casaque encapuchonnée des bardes, que la Gaule envoie en Italie i^), les empereurs les plus délicats ne dédaigneront pas toujours ce vêlement, car Commode, suivant Capitolin (5), en comptera dans sa garde-robe autant que de tuniques h la façon des Dalmales, de chlamydes de pourpre a la grecque, de robes lissues de soie et d'or.
Il est donc bien démontré que les Romains tiraient
( l> Pingues aliquando lucerna»,
Monimenta togae, duri crassique coloris ,
Et maie percussas toxtoris pectine Galli
Aceipimus. (Juvbnàl» sat. IX, 28.)
(i) Martul, lib. XlV^epigi*. tiO.
C3) Te CadiBfea Tyros, me pingui» Gai lia vestil.
{Op. cit., lib VI, epigr. II.)
Hanc tibi SequaDicos pinguem (extricis alumoaoi
Sordida, sed geiido non aspernanda Decembri Dona , peregriDam mittinias endromida.
Ridebisventos, hoc munere teclus, et imbre» : Nec sic in Tyria sindone tutus eris.
(Op. eit , lib. IV, epigr. 19..
(4) Op. cit., lib. XIV, epigr. 128.
(5) In Perlinaci VIII.
de la Gaule une partie des draperies qui servaient h leur habillement, sans parler des tapis proprement dits, qui, dès le temps de Pline^l), se fabriquaient en Gaule avec une grande perfection et rivalisaient avec ceux de la Perse.
Il faut bien, du reste, que la fabrication des étoffes fût ancienne dans la Gaule bien avant la conquête, puisque tous les mots qui exprimaient leur préparation se trouvent dans la langue celtique sans mélange avec le latin (2).
Strabon nous a appris de plus que toute cette draperie gauloise sortait de la Belgique : fait important dont n'ont pas tenu assez de compte ceux qui ont prétendu que le midi de la Gaule l'emportait de beaucoup sur le nord en civilisation et en industrie. Aussi, quand les arts et métiers furent organisés en corporations, les empereurs eurent dans la Belgique jusqu'à cinq fabriques d'étoffes et de vêtements pour eux et leurs armées, dont une à Reims, tandis qu'il n'y en avait que deux dans tout le reste des Gaules. Ces ateliers et ces magasins étaient placés sous les ordres du comte des largesses impériales : € sub dispositione viri illustris comitis sacrarum largitionum ; » chacun d'eux avait un officier spécial à sa tête, et celui qui résidait à Reims avait l'intendance de toutes les fabriques de la Seconde Belgique : a procurator gynaecii Remensis Belgicaî Secundaî (3). »
(1) Hist. nat. lib. VIII, cap. 73.
(3) L. Renier , de V Economie pub, et rur. des Celtes , des Germains , etc.
(3) Les chefs de ces ateliers s'appelaieut également proeuratores gynœciorum ei proeuratores textrinorum, (Ami. Marcell. lib. XIV.)
Du temps de saint Jérôme, les draperies d'Ârras passaient pour être les plus parfaites de l'empire (1). Celles de Langres avaient aussi leur réputation , et divers endroits de Martial montrent qu'on ne les employait pas seulement pour la saie (S!), mais pour d'autres vêlements encore (3). Cette ville, il ne faut pas l'oublier, ne fut donnée à la province lyonnaise qu'après avoir fait longtemps partie de la Belgique.
Quelle était la part de Reims dans cette fabrication? Tout ce que nous avons dit jusqu'ici ne nous autoriserait pas à conclure qu'elle faisait, dès l'époque de la domination romaine, un grand commerce de tissus, si nous ne pouvions suppléer aux témoignages contemporains qui nous manquent par une tradition constante qui met ses produits au premier rang dès les temps les plus reculés (4). Il y a plus, ce serait de Reims que les autres villes de la Gaule auraient
(t) Adv. Jovinian., lib. II Append. ad t. IV op. — Idem. Epist. ad Ageruch. — D. Bouquet, Rec, des hist, de France ^ t. I, p. 5 il. {%) Vellera Lingonicis accipe rasa sagis.
(Lib. XIV, epigr. 159.) (3) Hanc tibi Sequanicœ pinguem textricis alumnam Quro Lacedarmonium barbara nomen habet, Sordida, sed gelido non as|)ernanda Decembri Dona, peregrinam millimus endromida.
(Lib. IV, epigr. 19.) (i) Au rapport de M. Bezon {Dictionnaire général des tissus, t.I, p XIII), « on lit dans les Actes de Vordre de Saint-BenoU^d^VL 1V« siècle, que le monastère de Saint-Basole (Saint-Basie, près Reims) ayant été donné à un membre de la race des Francs, celui-ci y transporta sa famille et y établit plusieurs métiers à draps, conduits par des femmes, dont le nombre était si grand, qu'il en forma plusieurs ateliers. Ces fabriques portaient le nom de gynécées, » Un fait aussi concluant pour la question qui nous occupe ne pouvait manquer d'exciter notre curiosité; nous Tavons vainement cherché dans les Actes de Vordre de Saint-BenoU.
appris à fabriquer, ou plutôt ce serait à Reims que ces villes devraient la réputation dont jouissaient les tissus gaulois : c Communicata aliis quoque Galliamm populis lextrini gloria, > comme le dit Hermolao Barbaro (1); et, dans la bouche d'un ambassadeur vénitien au XV© siècle, à propos d'un texte de Pline qui n'y a d*autre rapport que de citer le nom de Reims, ce témoignage a de l'importance. Le savant Ricchieri iCœlius Rhodiginns) , à la même époque , s'exprime dans des termes à peu près semblables (2) ; seulement, il fait connaître que les étoffes qui avaient le plus mérité cette réputation étaient connues sous le nom de toiles de Reims^ et qu'elles étaient principalement remarquables par leur finesse; il explique en même temps comment le nom de noli*e ville s'est altéré dans celui, aujourd'hui perdu, du tissu lui-même.
Nous trouvons, en effet, les toiles de Reims, lela de Retis^ en 1290, dans un ti-aité de commerce entre les Génois et Âlmalic-Âlmansor, Soudan d'Egypte et de Syrie. En vertu de ce traité , elles devaient payer â Alexandrie un droit d'entrée de dix pour cent (3). En
(1) Castigationet PUnianœ, ex libro IV.
(S) Dignum relatu in Gallomm meotione illud quoque, esse inler Gallos qui dicontur Rhemi, a quibus propagatum tekc genus tenuitate prœstantissimuin, quod ab illis modo luxata parom dietione dccurtatavc Rhemense dicatur passim ; quanquam et in laudis parlicipatum textrino c<> rcliqua item admissa Gallia. ( Lection, antiquar. lib. XVm, cap. XXI. )
(3) Item de iamelotis, de pannis de seta, et de seta, et de cindatis, et de xamitis, et de i)annis lans, cujusque coloris sint, et de lelis de Aens, etdealiistelis etdeauro filato, eldeligamine b 10 procentum bisantîis tantum. {Académ. des inscriptions et beUeslettres, Notices et extr. des man. de la Biblioth. roy. publ. par M. Silvestrc de Sacy, t. XI, p. 36. )
1355, nous les voyons mentionnées dans la déclaration d'un négociant dont la cargaison, destinée à Constanlinople , avait été pillée -en mer par des corsaires vénitiens (1). En 1380. l'amiral vénitien Zéno saisit encore auprès de Modon, sur un bâtiment catalan frété par des Génois , quarante-huit balles de toiles de Reims ; et sur un autre bâtiment, soixante-dix balles (2). Les mêmes toiles figurent, au XV** siècle, avec les draps écarlates de Douai , verts et blancs de Châlons, parmi les présents que les rois d'Aragon destinaient aux soudans d'Egypte (3).
Par toiles , il faut peut-être entendre ici les tissus de chanvre ou delin qui, de nos jours, portent exclusivement ce nom. Et, en effet , suivant Pline (4') et Slrabon (5), l'usage de la toile de lin fut trèsrépandu dans la Gaule ; plus tard , au rapport d'Eginhart , les Francs se distinguèrent des peuples au milieu desquels ils vivaient , par les chemises et les caleçons de toile qui faisaient partie de leur vêtement; Reims, enfin, eut autrefois sa communauté des toiliers ou téliers , dont une rue a porté le nom dès le Xllle siècle et peut-être au-delà : et ce genre d'industrie y fut réellement en honneur, puisqu'on voit, dès 1164, le comte Robert de Dreux envoyer au roi d'Angleterre Henry II trois cents aunes de toiles
(1) Archivât rfe Vtniie, vol. VI.
(2) Chinazzo, Istoria délia guerra di Chiozza, ap. Muratori, Script, rw*. itcUic , t. XV.
(3) Capknany, Mémor. hisL, t. 111, part. Il, cliap. 7.
(4) Lil). XÏX.
(5) Lil). IV.
REIMS PENJ)ÂNT LA DOMINATION ROMAINE.
de Reims pour lui faire des chemises (i); en 1397, les Rémois eux-mêmes faire présent d'un service de table à Tempereur Charles VI, et en 1345, au dauphin, depuis Louis XI (2) ; en i481 , les chanoines de Notre-Dame « acheter plusieurs toiles et serviettes pour en faire présens » aux principaux seigneurs de la cour et en obtenir des fonds pour les réparations nécessitées par l'incendie de leur église (3).
Cepeadant, là ne se bornaient pas les produits de notre manufacture : dès les temps les plus anciens, on voit fabriquer à Reims, non-seulement des étoffes de laine, mais aussi des tissus de soie, d'or et d'argent. Ces diverses industries formèrent longtemps plusieurs communautés distinctes: d'une part , celle des marchands fabricants des étoffes de soie garnies d'or ou d^argent, celle des merciers^ grossiers^ esta* miniers et jouailliers , celle des passementiers et en^ joliveurs; de l'autre, celle des drapiers chaussetiers^ celle (les drapiers drapants, celle des fabricants, enfin celle des sergiers et peigneurs de laine.
Aux premières appartenaient la passementerie, la rabanerie et les infinies variétés de tissus de soie, pure ou mêlée de laine et de coton, d'or et d'argent, tels que satins, serges, camelots, burats, velours, dentelles, cannetilles, crêpes, etc.; en un mot, la grande et la petite navette, c'est à-dire tout ce qui
(t) Epislola XX Joanuis Sarisberieusis ad Milouem , Morinensem episcop , ap. D. Bouquet, Rec, des hist. de la France,
^2) Lettre de Regnauit de Chartres, archev. de Reims, aux habitants. (Archives de la ville )
(3) Marlot français, t. IV, p. 235.
était permis aux lissuliers rubaniers , et ce que les ouvriers en draps d'or, d'argent et de soie avaient Ife privilège de fabriquer. Ces industries ont complètement disparu de notre cité , bien que plusieurs s'y soient maintenues jusqu'au XVllI» siècle, comme le prouve l'union des communautés des marchands drapiers et des merciers en 1 704. Nous en reporterions volontiers l'origine jusqu'au temps de 1a domination romaine; car il nous semble difficile de donner un autre sens à ce passage de la Notice des dignités :
« Sub dispositioneviri iflustris magislri officiorum, praDposilus bambaricariorora sive argenlariorum Reraefisium. »
Plusieurs ont pensé qu'il s'agissait ici seulemeni d'ateliers d'orfèvrerie, de damasquinerie, de dorure et d'argenture ; mais Donat l'entend autrement. Suivant lui, les bambaricarii ou harbaricarii (ainsi les appelle le Code Théodosien) étaient des ouvriers qui employaient des fils d'or pour retracer dans les étoffes des figures d'hommes, d'animaux et d'objets divers: u Barbaricarii dicuntur qui ex auro coloratis filis exprimunt bominum formas, animalium et aliarura specierum, imitantes subtilitale veritatem (1). » Les Romains avaient tiré jusqu'alors de l'Orient ces sortes •d'étoffes historiées : de là la dénomination de barba^ rica pour signifier des tissus brodés, de même que phrygio signifiait brodeur , à cause de l'habileté connue des Phrygiens dans cet art.
Nous nous rendons sans peine a une autorité aussi respectable que eelle du savant commentateur que
H) In Kb. XI yEneidos.
nous venons de citer ; cependant nous remarquerons qu'un fait semble concilier les deux opinions et leur donner également raison. C'est que la même corporation réunit longtemps à Reims les joiaillers avec les e/ammtm et les merciers y et plus tard avec les fabricants d'étoffes de soiey d'or et d'argent. N'est-on pas fondé à croire que ces industries eurent une origine commune, et que celte origine se trouve dans rétablissement impérial dont parle la Notice (1)?
Marlot rapporte qu'après la bataille de Nicopolis, en 1395, on rassembla des objets rares et précieux pour la rançon de plusieurs seigneurs français faits prisonniers, et qu'on les envoya à Bajazet \^^ (2). Parmi eux figuraient des étoffes de Reims qu'il nomme serica Remensia, Faut-il en conclure que l'industrie <Ie la soie s'était maintenue à Reims jusqu'alors avec la réputation qu'elle avait eue sous les empereurs?
M. Franc Michel (3) en doute. Il préfère traduire
(1) Nous ii« dirons rien de l'organisa tion intérieure des manufactures impériales et de la condition des artisans attachés au ser- Tiee de TÉtat. Ce sujet a été exposé dans des traités spéciaux^ et il importe peu à notre objet (V. L.-M. Morbau-Christophb , Du Droit à l'oisiveté et de l'organisation du travail servile dans les républiques grecque et romaine; — M.-E. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France). On ne sait pas quels changements U chute du pouvoir romain apporta da ns ces établissements impériaux, n y a apparence que les artisans qui leur appartenaient, déjà réunis en collèges ayant leurs chefs électifs, leurs patrons, leurs statuts, continuèrent à exercer les mêmes industries dans les mêmes lieux, et constituèrent les corporations ou corps d'états qui se sont maintenus jusqu'à la Révolution,
[*i) Metrop, Rem, Hist,, t. II, p. 68i. Marlot, Bidet et autres nomment ici Bajazet : les dates ne concordent pas.
(3) Recherches sur le commerce des étoffes de soie^ d'or et d'argent, t. I, p 97.
ce mot serica par sergesy non pas dans le sens originel que lui donne Du Cange (1), mais en restreignant ce mot à l'étoffe légère ordinairemenl faite de laine, dit-il, qui se fabriquait déjà à Reims du temps de saint Louis, et dont on trouve de fréquentes mentions dans les comptes de Targenterie des rois de France au XIV* siècle (2).
11 repousse enfin d'une manièr'e absolue l'emploi de la soie dans la manufacture de Reims. La ville de Caen , célèbre aussi par ses serges vermeilles et par ses serges perses ^ comme on le voit par l'inventaire dressé après le décès de Richard Picque, ou plutôt de la Pique (3), archevêque de Reims, ne lui parait pas plus fondée à revendiquer autre chose que la laine pour ses anciennes fabriques. Cependant les ordonnances qui réglaient la fabrication des tissus dans cette dernière ville la font remonter jusqu'au milieu du XIV' siècle ; et celles qui regardent Reims prouvent que les deux sortes de tissus, ceux de laine d'une part, et de l'autre ceux de soie et des métaux précieux qu'on y mêlait, se sont perpétuées dans sa fabrication jusque dans les derniers temps. Ne sont-ce pas là des pièces irrécusables? Le savant auteur des Recherches sur les étoffes n'en fait-il pas trop bon marché?
(1) Pannus sericolanus, uudc noinen. Àd ver6. Sargineuni. (S) DouET d'Arc, Comptes de V argenterie, p. 50, 51, 61, 174 et 401, col. 1.
(3) Une sarge yermeille de Quein.
Quatre pièces de couvertures de sarges perses de Quein . Une sarge de Quein vermeille.
Une sarge de tiretaine.
(P. Tarbê, Inventaire, etc., p. 3t, 2i, 25,26, 54, 64.)
Il cite, h ce propos, la réponse qu'un chevalier fit au roi de France, suivant Froissart, à savoir que € fines blanches toiles de Rheims seroient de TAmoralh et de ses gens recueillies à grand gré et fines es-
carlales ; que de draps d'or et de soie, en Turquie,
Je roi et les seigneurs avoient assez largement (1).
Celle réponse, remarquons-le d'abord, ne porte * qu'indirectement atteinte à des faits tels que l'établis- ^ sèment de la fabrication des étoffes de soie en France, à l'exemple de Venise, Gènes et Florence, tels que les progrès d<î cette fabrication et l'importance qu'elle prit dès le XII^ siècle, suivant M. Fr. Michel lui-même (2) : d'où il serait peut-être logique de tirer une conclusion favorable à Reims et à Caen, aussi bien qu'h Paris, du moment que des documents irrécusables, tels que les règlements dont nous avons parlé, déposent de l'existence de t:e genre de fabrication dans ces villes.
Le même historien, racontant les rapports qui existaient , vers la même époque , entre Amurath I^r ou son fils et Jean Galéaz Visconti , 3uc de Milan,
>,nous apprend que ce dernier « envoyoit tous les ans dons et présens de chiens et d'oiseaux , ou de draps <le fines toiles de Rheims , qui sont moult plaisans
-aux pajens et sarrasins, car ils' n'en ont nuls si fis
^ne viennent de nos parties (iJ). »
Doit-on prendre ces toiles dans le sens qu'on donne, Mie nos jours , à ce mol? LTiistorien français enlen-
(1) Chronique de sire Jean Froissart, livre IV, ch. 53, an 13.9S, (2j Op. cit., t. 1% p 87 et suiv.
(8) Liv. IV, chap. 50, an. 1396.
dait-il parler dé toiles de lin ou de chanvre, ou bien de lissus de laine qui se rapprocheraient des premières par leur finesse et leur mode de fabrication ? M. Franc Michel incline pour les derniers ; il nous semble aussi qu'en nommant en dernier lieu les draps de fines toiles de RheimSy Froissart a tranché implicitement la question : car, en fait de linge , ce^ que nous appelons aujourd'hui des draps s'appelaitr alors et partout des tinceuts; il faut donc que ce mot désigne autre chose, et cette autre chose ne peut être que des étofTes de laine;
De plus , le premier passage cité nomme les fines blanches toiles de Rheims : les deux épithètes donnent encore ici au mot toiles une signification qui n'est pas celle de nos jours. Car , pourquoi appeler fin^ et blancs ces tissus , si ce n'est par opposition aux. autres étoffes de laine , et particulièrement aux draps^ teints en écarlate qui sont nommés à la suite?'
Enfin , ne reconnaît-on pas dans le dernier exemple les tissus qui s'emploient en blanc partout , et dont notre manufacture a presque toujours eu le monopole ?
C'est encore, nous le croyons , une fine étoffe de laine ou de sofe plutôt que de la toile proprement dite, qu'on doit voir dans ce passage d'un poème^ anglais du XV* siècle :
Tour sheets shal be of clotbs of Rayne (1) ;
et si la signification du mot sheet peut laisser quel-^
(i) Sir Degore, etc. {The History ofEnglish Poetry, éd. de iWO,. t..I, p. 180.)
que hésitation dans ce cas, il n'en peut exister aucune dans Texemple suivant , tiré du roraan intitulé Le Chapel des trois fleurs lis (1) :
Mais je me doabs que les grands aises , Les beaux lis , coustes champenoises. • . .
Ne face la chevalerie Moult redoubler et aleniir D*aler Tair de la mer sentir.
Par ccmstes , cosliez , cousties , coUres , queutes ou kietUeSy en latin culcitra , il faut entendre des étoffes étendues en forme de tapis ou de couvertures. Il s'agit donc d'étoffes et de tissus précieux , non de linge , comme l'explique lui-même M. Fr. Michel (2).
En parlant des corporations qui se partageaient le commerce de Reims , nous avons nommé en second lieu celles qui se livraient à la fabrication des tissus de laine. Les ordonnances de la manufacture et les statuts des corporations, de 1550 à 1800, nous font connaître ces tissus : ce sont toujours à peu près les mêmes, à savoir : draps, serges, élamines, burats , voiles, droguets, tiretaines, croisés , dauphines , castors , marocs , flanelles , etc. , dont plusieurs avaient leurs analogues dans la série des étoffes de soie ; ils se sont conservés généralement jusque dans les derniers temps , et n'ont disparu que pour faire place à des tissus peu différents au fond , tels que la napolitaine^ la toile de laine , le mérinos, etc.
Si nous nous rappelons la remarque dé Diodore, à savoir que l'étoffe de la soie variait suivant les
(1) Manuscritde la Bibliothèque Royale n° 7275« fol. 325« recto, i'* col., V. 16. — Fr. Michel, op. cil., t. II, p. 184.
(2) Op, cU,, t. II, p. 142.
saisons (i), nous pourrons en inférer qu'originairement Reims fabriquait de préférence les articles d'été , tant en laine qu'en autres matières , et que , sous ce rapport, son commerce a peu changé. Ce qui n'est qu'une induction pour ces temps reculés, va devenir une certitude pour le Moyen-Age , grâce à Joinville.
Le sénéchal de Champagne avait été mandé à la cour avec beaucoup d'autres seigneurs, pour apprendre du roi qu'il allail prendre la croix. « Et advint, dit-il (2), que le jour de la feste Noslre-Dame en Mars, je m'endormy à matines. Et en mon dormant me fut advis que je veoie le roy à genoulx devant ung autel, et qu'il y avoit plusieurs prélatz qui le revestoient d'une chaisible rouge, qui estoit de sarge de Reims. Et tantoust que je fu esveillé, je racomptay ma vision à ung mien chappelain, qui estoit très saige homme: lequel me dist que le roy se croizeroit le landemain- Et je luy demanday commant il le savoit. Et il me dist qu'il le savoit par mon songe et advis ; et que la chaisible rouge, que je luy veoie mectre sus , signifioit la croix de Nostre Seigneur Jésus-Christ, laquelle fut rouge de son précieux sang qu'il espandit pour nous. Et ainsi la chaisible estoit de sarge de Reims, que ainsi la croiserie seroit de petit exploict , ainsi qu'il disoit que je verrois le landemain.
» Or advint que le landemain le roy et ses trois ûh
(i) Le testament de saint Remy, au commencement du VP siècle, fait la même distinction. Le saint archevêque lègue à Ursus , son archidiacre, deux saies de fine étoffe : « duo saga ddicata. » (Flodoardi Bist, Rem. EccL, lib. I, c. 19 et S3.)
(3) Bist. de saint Louys, IX* du nom ; éd. de Du Gange, p ti5.
24é REIMS PENDANT LA DOMINATION ROMAINE.
se croisèrent : et fui la croisure de pelil exploict , tout ainsi que mon chappelain le m'avoit récilé le jour devant. Par quoy je creu que c'esloit prophécie. >
Joinville, remarquons-le^ insiste sur celte particu*larilé que le roi élail velu de serge de Reims, et qu'on appelait ainsi la serge de pelil exploict, autrement la serge de petit travail , ou de peu de prix , la serge de laine sans doute.
El celle manière de s'exprimer à l'égard de la serge de Reims, remarquons-le, ne signifie pas du tout que ce tissu n'était d'aucun prix. On citerait tel autre tissu rémois, la tirelaine, par exemple, étoffe fine et légère asse» semblable à l'élamine foulée et au droguel, que l'on comptait autrefois parmi les plus précieuses, quoiqu'elle fût de. laine, comme on le voit par ces vers de Jean de Meung (i) :
Puis lui remest par maintes guises Robes faites par grant mestrises De blanc drap, de souefve laine^ D*esearlate, et de tiretaine.
Quant à la serge de Reims (2), ce que dit J'oinville montre assez ce qu'on en doit penser. Cette étoffe était Lien connue ; on en faisait un grand usage, car le sénéchal la reconnaît tout de suite; et cependant ce n'était pas, quant à h qualité, une étoffe commune , puisqu'on l'employait à la confection des ornements d'église.
(1) Codicile.
(2) La serge et la tiretaine étaient, d'ailleurs, du ressort des mêmes ouvriers. On appelait tiretanier celui qui « ouvrait du i^iestier de tiretaines et de sarges. » (Cf, Du Gange GtoM.^.ad verb. Tiretanius.)
En foui cas, c'est à torl qu'on a regarde la fabrication des étoffes de laine à Reims comme postérieure à la ruine de sa fabrique de toiles (i). Non-seulement cette fabrication remonte à la plus haute antiquité, mais nous voyons qu'elle faisait un genre à pari, qui Dous appartenait en propre. Ce genre de fabrication s'est maintenu sr peu près intact à Reims jusque dans ces dernières années ; mais il ne nous appartient plus exclusivement, d'autres manufactures nous l'ont emprunté; et s'il est vrai que, de nos jours, les produits les plus parfaits de notre fabrique sont répandus dans le monde sous une marque étrangère et ont acquis aux villes manufacturières qui en ont l'entrepôt une réputation usurpée, un jour, justice se fera, ei, l'hisloire à. la main, on se souviendra qu'après avoir fait,, au Moyen-Age et au-del;i, la gloire et, en quelque sorte , l'éducation manufacturière de la France , comme on disait déjà d'elle au XV^ siècle (2;, Reims^
(1) Bidet, Mémoires pour l'hist de Heims, V' partie, chap. 2\ — 11 nous parait démontré aussi que les liistoriens de la dra[)erie ( Savary i Dictionnaire universel du commerce; Peucbet, Dic^ tionnaire de la géographie commerçante; le Dictionnaire du commerce et des marchandises publié chez Guillaumin, 1839, et autres) sont dans Terreur quand ils disent qifc l'art de la draperie , connus longtemps des seuls Anglais, a passé en France vers le temps de Henry IV, et que les étoffes drapées n^ontété, dans l'origine, qu'uneespèce de feutre fait avec la laine non filée.
(2) CoELins Rhodiginus^ loc. cit.
(c On ignore généralement , dans le monde commercial ,.ce que sait et ce que peut faire notre industrie , beaucoup de nos articles arrivant à la vente sous le nom et Testampille d'autres villes qui s'en attribuent indûment Thonneur et le mérite. Si Reims et ses. produits ont presque toujours été oubliés dans les tableaux statis- ^ues et dans les comptes- rend us de l'industrie nationale i cela ne-
n'a pas cessé d'occuper le premier rang, alors même qu'elle abandonnait à des villes plus ambitieuses une renommée qu'elle avait le droit de revendiquer.
tient pas à une autre cause , et il est temps que nos manufacturiers donnent à leurs produits la plus grande notoriété possible, afin dV néantir un si criant abus. » (Discours de M, Villeminot, président, dans la séance de la Société industrielle de Reims, du 12 Septembre 1860. )
Nous avons cité plus haut (n<> 9) une inscriplion qui semble avoir appartenu a un monument élevé à l'empereur Aurélîen.
Parmi les dessins de Baussonnet, dont nous avons eu déjà occasion déparier, au folio 28 du recueil, il en est un qui présente un cippe presque cubique, enlevé de sa base et appuyé obliquement sur d'autres pierres. La partie supérieure du dé est ornée de plusieurs moulures rentrantes; il est facile de reconnaître le piédestal d'une statue ou d'un monument analogue.
Une inscriplion de neuf lignes occupait l'une des faces, mais le dessinateur a tracé dans les lignes % 3 et 4< ces seuls mots :