CHAPITRE XIX
Quartier du Marc. — Rues du Marc, — de la Prison , — Cotta, — de la Belle-Image, — Pluehe, — Saint-Crépin , — Notre-Darne-de-1'Epine.
on et patient lecteur , que d'excuses je vous dois pour le mal que je vous donne en vous faisant suivre ma course vagabonde ! Il faut encore que je vous fasse revenir sur vos pas vers la rue de Sedan. Elle nous ouvre Ventrée de la rue du Marc. Cette voie, tortueuse de ce côté, fait deux coudes à angles droits, ce qui peut faire présumer qu elle a été percée sur des cours jadis fermées Elle était divisée en trois parties qui eurent chacune un nom différent. La portion dans laquelle nous entrons se
n©mmait la rue du Grenier-à-Sel. C'était là que les mercredi et samedi de chaque semaine se vendait la denrée dont le gouvernement se réservait le débit.
Vient ensuite la rue du Marc proprement dite, comprise entre la rue Cotta et celle de la Prison. Son nom est indiqué dans le livre de la Taille , en 1528, et la tradition l'explique en racontant que c'est dans cette rue que les archevêques de Reims faisaient frapper monnaie en vertu des concessions faites à l'archevêque Artaud par Louis d'Outre-Mer. Le mot Marc peut venir de marc, mesure ; ou d'un mot celtique qui serait la racine du verbe marquer, et signifierait coin, empreinte. Un titre de 1269 parle d'un lieu sis in vico qui dicitur in March.
Quand le pouvoir royal reprit la prérogative dont on l'avait dépouillé, il conserva l'ancien hôtel des monnaies de la rue du Marc. On l'y vit dans les xive et xve siècles. A la fin du xve siècle il fut supprimé et transporté à Saint-Omer. Le grand Colbert , qui voulait rendre à Reims tous ses anciens privilèges, choisit la rue du Marc pour y rétablir, en 1679 ou 1680, l'hôtel où l'on frappa monnaie sous Louis XIV et Louis XV. Il le plaça au coin de la rue Linguet. De vastes bâtiments encadrant deux cours, reçurent le matériel et les employés de l'établissement royal.
La portion de la rue du Marc qui va jusqu'à la rue Pluche formait , en 1528 , le quarrel de la
Grand1 -Marche. A celle époque, plusieurs maîtres drapiers s'y étaient établis. Le Marché-aux- Draps n'était pas loin, et les marchands finirent par établir leurs bureaux dans cette rue, qui devint celle du Bureau de la draperie, des drapiers, du Jardin des drapiers, du Bureau de la draperie : elle conserva ce dernier nom jusqu'à la fin du xvme siècle. C'est dans cette rue qu'est le berceau de l'industrie qui fait aujourd'hui la prospérité de Reims. La fabrique des étoffes de laine a seule survécu à toutes celles qui naquirent dans nos murs ; elle n'est cependant pas la dernière venue, et les serges de Reims étaient connues dès le xme siècle ; Saint Louis en portait habituellement. Sous les Romains, du temps de la première race, la tradition et l'histoire nous montrent les Rémois faisant des étoffes brochées et tissées de laine, de soie, de fil d'or et d'argent, des draps grossiers, des toiles à voiles. Dans les xive, xve et xvie siècles, les tissus de laine faits à Reims étaient estimés dans le monde ; le luxe les recherchait, et dans ce temps on disait tapis de Reims, comme de nos jours on dit tapis des Gobelins.
En 4496, Robert Briçonnet fondait une manufacture de draps ; une commission composée de cinq drapiers, de deux foulons, de deux tisserands et de deux teinturiers, s'occupait de cette création. Vers l'an 1500, l'archevêque rédigeait le règlement de l'établissement qu'il voulait faire prospérer. On écrivait en 1569 celui des chausseliers ; en 1577, celui des étaminiers.
Au xviie siècle, les étoffes de laine fabriquées à Reims se répandaient dans toute la France. Dans le siècle suivant, elles passaient les frontières et inondaient l'Espagne et le Portugal ; nos maisons de commerce inventaient les blanches dauphines, les basins alors aimés des belles de nuit, ies chaudes flanelles chéries des malades, les secs camelots et les humbles ras. Vinrent ensuite les burats monastiques, le maroc lisse ou croisé, le droguet modeste, les silésies et les épais wiltons ; le noble drap royal, les étoffes fleuries, rayées et mouchetées qu'on portait sous Louis XVI.
Le xix'' siècle vit éclore F élégant Casimir, les galantes toilinettes, le cachemire séducteur, les légères napolitaines , les circassiennes , les transparentes mousselines de laine et le tartan écossais. L'industrie rémoise ne s'arrêtera pas là. Son génie actif et créateur saura braver la concurrence, inventer encore, inventer toujours , varier sans cesse et marcher à la tète du progrès commercial.
Au coin de la rue Pluche, remarquez cette petite maison à la modeste entrée ; une vigne verdoyante décore ses murs vieux de trois siècles, c'est là que naquit, le 13 novembre 1088, Antoine Pluche, un de ces savants modestes qui savent se passer de la popularité. Géographe distingué , naturaliste ingénieux, il fut lié avec les hommes les plus remarquables de son siècle ; il légua sa bibliothèque à la ville de Reims, et mourut en 1761. Une plaque de
marbre noir 5 chargée d'une inscription en lettres d'or, désigne la maison qui nous arrête.
Le monument le plus remarquable de la rue du Marc est l'édifice qui porte le n° 9 ; elle fait le coin de l'ancienne rue de la Hure. A l'extérieur elle n'a rien de remarquable ; à peine quelques lignes d'architecture révèlent-elles son antiquité : elle a peu de fenêtres sur la rue du Marc ; sa façade dut être modifiée.
Quoi qu'il en soit , décrivons ce que le temps a respecté dans cet antique hôtel : la maison se compose d'une portion de façade intérieure parallèle à la rue du Marc et d'une aile en retour sur la rue de la Hure.
Sur la façade nous voyons, aurez-de-chaussée, la porte cochère et trois fenêtres de forme carrée , divisées en deux parties par une colonne de pierre sculptée ; chaque fenêtre est encadrée par une bande de sculpture où le style de la renaissance brille dans toute sa richesse ; des figures humaines, des oiseaux, l'aigle à deux têtes, la fleur-de-lys , des vases , des cornets de fleurs s'y enchaînent avec goût et sont ciselés avec délicatesse ; de chaque côté de ce cadre élégant est une autre bande du même style ; elle s'élance en cinq jets divisés par des chapiteaux et des bases , allant du bas en haut de l'édifice , et simulant cinq colonnes superposées les unes aux autres. Entre le rez-de-chaussée et le premier étage , règne une large frise ornée de médaillons renfer-
mant des profils d'homme et de femme ; aucune inscription n'indique leur nom ; le temps qui les a mutilés, laisse apercevoir des détails qui prouvent que l'artiste a mêlé aux modes du xvie siècle les caprices de son imagination. Les fenêtres du premier étage ont la même forme que celles du rez-de-chaussée ; leur encadrement est modeste et se compose de simples colonnettes accolées les unes aux autres. Au-dessus régnent une frise et un entablement sculptés, divisés en six parties , qui forment autant de bas-reliefs sculptés. Sur le premier, à la gauche du spectateur qui le regarde, sont deux hommes d'armes à pied, la lance au poing, placés à droite et à gauche d'un vase d'où s'élancent des flammes. Sur le second deux chevaliers armés de pied en cap , montés sur des coursiers caparaçonnés, rompent une lance, leur visière est baissée, des plumes flottent sur leur casque. Le troisième bas-relief représente un arbrisseau dans les branches duquel est suspendue une écharpe ou un large ruban qui porte ces lettres énigmatiques : CY. A. CE. LE. SVR. OV. Nous sommes forcés d'avouer ici que, jusqu'à ce jour, nous n'avons pu en trouver le sens. Sur le quatrième bas-relief, on voit un combat entre deux fantassins armés de l'épée et du bouclier. Sur le cinquième ce sont encore deux cavaliers qui se battent a la lance ; leurs chevaux ont le cou bardé de fer, un buisson sépare les combattants. Enfin , sur le sixième, des fantassins touchent du bout de leurs lances un vase qui les sépare.
Dans la rue du Marc vient aboutir la rue de la Prison, nommée jadis rue de la Prison royale. Elle longe les bâtiments de l'ancien présidial; derrière le tribunal était la prison où Ton conduisait prévenus et condamnés. Cette maison d'arrêt datait, comme le présidial, du xvie siècle.
C'est là qu' aux jours du sacre nos rois donnaient la liberté aux coupables repentants. A la suite de la prison était une chapelle où Ton réservait aux détenus une tribune fermée de grilles de fer. Les fidèles pouvaient assister dans la nef au service divin, et, comme l'édifice n'avait pas de clocher, le sacristain parcourait les rues voisines la sonnette à la main. Quand le culte des théophilanthropes eut pris la place du catholicisme, quand l'imagination de chacun eut la liberté de se créer ses formulaires religieux, son culte et sa divinité, les hôtes de la rue de la Prison composèrent une messe à leur usage ; ce précieux monument d'une époque de désordre n'a pas péri ; si nous ne nous trompons , il s'en trouve à l' hôtel-de-ville ou la copie ou l'original.
La prison survécut à la juridiction qui l'avait fait élever. Nous avons vu qu'elle reçut les victimes de septembre. Les terroristes y furent conduits plus tard. Jusqu'en 1813 elle accueillit les habitants que le code pénal lui confia. A cette époque les détenus s'étaient aperçus de l'état de ruine où le temps et le défaut de réparations avaient mis la maison d'arrêt, et tentèrent une évasion. On les transféra dans Tan-
cienne chapelle de l'archevêché dont nous parlerons plus loin. Les bâtiments de la prison, qui se prolongeaient presque jusqu'à la rue du Marc, furentmis en vente ; on conserva seulement sur la rue de la Prison une entrée qui servit aux bâtiments de la Mission et conduisait à la nouvelle chapelle.
Paralèllement à la rue de la Prison, arrive dans la rue du Marc la petite rue Cotta.
Nous avouons que nous ne pouvons donner l'étymologie de son nom ; peut-être est-ce celui d'un habitant du quartier.
Nous y remarquons une portion des bâtiments dont l'entrée donne sur la rue du Tambour ; on y voit des pierres carrées placées régulièrement, et encadrées dans des lignes de ciment qui font saillie. C'est ce qu'on appelait pavé de bergier. C'est une imitation, peut-être un débris, des constructions romaines.
Vis-à-vis la rue Cotta se présente celle de la Belle-Image ; elle doit son nom à une statue de la Vierge, placée jadis au coin de cette rue et de celle de l'Echauderie ; la niche qui la contenait est aujourd'hui veuve de l'objet d'art qui faisait sa gloire. Notre rue était connue sous son nom en 1290. Dès cette époque, à son angle s'élevait la belle image de Notre-Dame ; celle que nous regrettons n'a fait que remplacer la statue gothique. Pourquoi ne se relèverait-elle pas encore ? N'y va-t-il pas de l'honneur du quartier? Faites-la gracieuse et belle , qu'elle
soit pour tous au moins un souvenir du cœur. Qui de nous n'eut une mère chérie?
Au bout de la rue du Marc passe la rue Pluche ; elle doit son nouveau nom au savant géographe né dans la maison dont nous avons déjà parlé et dont l'entrée donne sur la rue du Marc ; elle était naguère divisée en trois parties : celle qui touche au Marché formait la rue de la Hure, véritable voie du moyen-âge, ignorée du soleil, garnie de maisons élevées, jau toit pointu, [à la façade habillée d'ardoises. Elle doit son nom à une ancienne enseigne.
Au bout de la rue du coté du marché se trouve une enceinte connue sous le nom de ruelle aux Chapeaux. Il paraît qu'un chapelier y faisait sécher les castors en peau de lapin, ouïes feutres à longs bords dont il coiffait les chefs rémois.
La gloire de la rue de la Hure éclipse celles de la Bûchette et du Renard-Blanc qui composent avec elle la rue Pluche ; deux enseignes leur donnaient leur nom : l'auberge de la Bûchette était connue dès le milieu du xve siècle ; une bûche de bois, sculptée au-dessus de la porte, la faisait reconnaître.
Dans la rue Pluche, en face de la rue du Marc, vient tomber la rue étroite et tortueuse de Saint-Crépin ; la révolution en fit celle de la Pudeur. Saint Cré— pin visita Reims à son arrivée dans les Gaules; nous retrouverons plus loin la place où s'élevait une chapelle à lui dédiée.
La rue Pluche reçoit aussi la rue Notre-Dame-dc-
l'Épine, appelée jadis rue de la Sellette, et rue de la Bonne-Foi en 1793. Elle doit le nom quelle porte aujourd'hui à une statue de la Vierge placée dans une niche à son extrémité; au-dessous on lisait : ((Notre-Dame de l'Épine. 1641.» Ce monument rappelle le miracle opéré, vers 1419, près de Châlons. Au milieu d'un buisson ardent, un berger vit une image de la Vierge ; elle fut recueillie pieusement et placée sur le jubé de la charmante église élevée sur le lieu du prodige, de 1419 à 1459. Un architecte anglais, nommé Patrice, en avait donné le plan, qu'on acheva après l'expulsion de ses compatriotes.