CHAPITRE XXVII
Palais archiépiscopal. — Salle du sacre. — Chapelle de l'archevêché.
n regardant le portail de Notre-Dame, nous trouvons vers la droite le palais des archevêques. Il est certain qu'il n'a pas toujours occupé la place où nous le voyons. La tradition Félève successivement prèsde Saint-Sixte et de Saint-Symphorien.
Si on nous demande sur quel point précis du terrain claustral nous plaçons le premier palais épiscopal, celui de Saint Nicaise et de Saint Rémi, celui qui reçut Clovis et sa suite , nous répondrons qu'on ne peut l'indiquer d'une manière certaine ; peut-être
se trouvait-il du côté où s'élève de nos jours la chapelle, entre les rues de Lorraine et de laPeirière. Peut-être comprenait-il tout le cloître.
C'est dans Flodoard que nous trouvons les premiers détails sur le plus ancien palais archiépiscopal dont nous ayons connaissance. Saint Rémi, dans son testament, parle de son cellier, de sa cuisine, de sa salle des festins, des tentures qui décoraient les portes de sa maison aux jours de fête.
En 933, Seulf fit faire des travaux au palais. Domum episcopalem reparavit , picturis excoluit, dit le fidèle historien, liv. 4, chap. 9.
C'est dans cet archevêché qu'une tradition , contestable il est vrai , fait mourir Louis d'Outremer, inhumé à Saint-Remi.
Gervais, archevêque de 1055 à 1074, fit aussi travailler au palais. De son temps déjà il y avait une vaste cour du côté du parvis. Il y fit placer un cerf de bronze de grande dimension. Sur le col de l'animal étaient écrits ces mots : Osmundus me fecit. Plus bas se lisait l'inscription suivante :
Dum cenomanorum saltus lustrare solebat
Gervasius, cervos tune sufficienter habebat.
Hune, memor ut patriœ sit semper, condidit œre.
Gervais était êvèque du Mans avant de monter sur le siège de Reims. Il paraît qu'il aimait la chasse et les exercices bruyants. Les plaines de la Champagne
n'avaient pu remplacer les hautes forêts qu'il avait quittées. Il se consolait en regardant le monument qui lui rappelait sa patrie, sa jeunesse et ses plaisirs.
Le cerf de Gervais resta dans la cour jusqu'à l'avènement de Léo no r d'Etampes. Celui-ci le fit placer au-dessus de la porte ouverte dans le mur d'enceinte du palais.
Quand Maurice Le Tellier reconstruisit le palais, il fit refaire sa grande porte, et le cerf antique disparut au grand regret des habitants, et, ajouterons-nous, des archéologues.
Du vieux palais dépendait une tour antique connue sous le nom d'un infortuné qu'elle vit mourir dans ses murs. Devant le concile tenu à Notre-Dame en 1148, comparut un malheureux qui, si nous en croyons Bidet, était gentilhomme breton et se nommait Eon de l'Etoile. Il avait entendu à la messe prononcer les mots : Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos, et s'imagina qu'il était désigné par le mot eum. C'était lui qui devait venir juger les vivants et les morts. Il le dit , et le malheur fut qu'il se trouva des gens assez simples pour le croire. Amené devant le concile, il parla avec tant de naïveté et de bonne foi, qu'il devint évident pour tous qu'il avait perdu la raison. Ce n'était pas un hérétique qu'il fallait condamner, c'était un pauvre fou qu'on se contenta d'enfermer dans la tour dont nous avons parlé. Ses prosélytes crièrent au mar-
tyre, protestèrent contre l'arrêt du concile, et soutinrent publiquement qu'Éon était le juge suprême. On se vit obligé de les poursuivre. Ses disciples prenaient les noms de : La Terreur, La Sagesse, Le Jugement dernier , et d'autres du même genre.
L'archevêque Guillaume Briçonnet, au milieu des châteaux élégants que la renaissance élevait de toutes parts, ne put se résignera vivre dans les sombres et massifs appartements érigés par Gervais et ses successeurs. Il voulut que la demeure des archevêques de Reims fût digne, par sa splendeur, et de leur haute position, et des illustres hôtes qu'elle recevait à chaque sacre. Vers l'an 1500, il fit refaire la grande salle du palais du côté de l'archevêché ; la devise que lui avaient inspirée sa reconnaissance et sa fidélité se voyait sur les murs et les cheminées ; on y lisait partout en lettres d'or : « Ditat servata fides. »
Guillaume Briçonnet quitta Reims sans avoir pu mettre à fin son œuvre. Ce ne fut qu'en 1507 que les travaux furent terminés sous Robert de Lenoncourt.
La grande salle du palais avait reçu la forme d'un T ; aussi la nommait-on la salle du Tau. Il paraît que celle qu'elle remplaçait s'appelait aussi de la même manière dès le xne siècle [1138]. Sans doute c'était pour la même raison.
La salle du Tau avait quarante pieds de haut ; sa longueur totale, la croisée comprise, était de cent trente-cinq pieds sur trente-cinq de large.
La longueur de la croisée était de soixante-dixneuf pieds, sa largeur de trente-cinq, et ses retours étaient de vingt-deux.
La partie qui faisait la tète du T avait, comme cette lettre, une saillie au bout de chacun de ses bras. Cette portion de l'édifice était parallèle à la rue actuelle de Lorraine, et a fait place aux appartements actuels des rois et des archevêques. Ce qui reste de la grande galerie était le pied du T. i| A son extrémité s'élevait la grande cheminée qui existe encore. Elle a douze pieds de largeur; son manteau est orné d'écussons chargés des armoiries delà famille Briçonnet, placés de face et sur chaque côté. Ceux de face étaient cantonnés avec les armoiries de l'église de Reims, accompagnés de cette devise sur un rouleau placé au bas : « Ditat servata fides» et surmontés du chapeau de cardinal. Ceux des côtés portaient les armes simples de Briçonnet , sans devise ni chapeau. Au-dessus de la cheminée , entre d'autres écussons semblables, étaient les armes de France. De tous côtés étaient semées des fleursde-lys, au milieu des feuillages et des rinceaux. Ce monument, épargné en 1793, a été mutilé en 4830.
Les princes de la maison de Lorraine embellirent et augmentèrent le palais qui, pendant près d'un siècle, appartint à leur race.
En 1671, Maurice Le Tellier remplaça le cardinal Barberin. Le palais des Briçonnet, des Lenoncourt, de Messieurs de Lorraine, ne lui parut plus digne de
lui. De tout temps on trouva des architectes prêts à démolir, à décrier ce qui existe et enchantés d'attacher leur nom à un monument nouveau.
Bientôt Reims vit s'élever un hôtel lourd et massif à la place de l'élégant édifice bâti par la renaissance. On refît les escaliers qui conduisaient de la salle du Tau à la cathédrale et à la chapelle de l'archevêché ; l'ancienne galerie n'eut plus que quatre-vingtdix-huit pieds de long sur vingt-deux de large ; sa voûte ne monta plus qu'à trente-deux pieds au-dessus du sol.
Les successeurs de Maurice Le Tellier résidèrent rarement : le palais fut négligé. A la fin du siècle dernier, il n'avait plus de remarquable que les souvenirs qui s'y rattachaient. De toutes parts il demandait des réparations et menaçait ruine.
En 1793, il devint propriété nationale; on y organisa les tribunaux civil et de commerce. Plus tard, en 1816, la cour prèvotale s'y installa.
Le sacre de Charles X amena la restauration complète du palais. Il devait servir au logement de la famille royale, et recevoir le nouvel archevêque M. de Latil. Les appartements situés dans l'aile du bâtiment parallèle à la cathédrale furent réservés au prélat et à ses successeurs. Ceux du roi et des princes regardaient le jardin actuel. A cette époque ce terrain était divisé en trois cours séparées par des murs et destinées aux détenus ; car de l'ancienne chapelle archiépiscopale on avaitfait une prison. Le sol fut labouré,
redessiné et couvert de fleurs. On y planta des arbres déjà grands , et d'un coup de baguette une terre triste et nue se vit ombragée par de riants bosquets.
Au rez-de-chaussée, on déblaya sous l'édifice de vastes voûtes qui servirent de cuisines et d'offices. L'appartement royal comprend six pièces : on y entre par une porte ouverte sur ce qui reste de la salle du Tau. On traverse d'abord la salle des gardes, celle des huissiers, un premier salon, un autre plus grand, un cabinet, et l'on arrive à la chambre à coucher du roi.
La grande salle du sacre fut décorée à l'extérieur par un vaste portique en bois découpé et peint ; on tenta de rendre à son intérieur l'aspect qu'il reçut de Robert de Lenoncourt. La grande cheminée vit ses armoiries reprendre leurs brillantes couleurs. Des peintures à fresque revêtirent les murs et la voûte. Les portraits en pied de quatorze rois de France sacrés à Reims furent posés sur les murs. Charles X fut du nombre. Au-dessus de la corniche , ou au-dessous du point où la voûte prend naissance, furent peints les portraits de seize archevêques de Reims.
Les anciennes écuries de Maurice Le Tellier sont occupées aujourd'hui par les pièces d'artillerie confiées à la garde nationale de Reims. Un concierge habite l'ancien bailliage ducal.
Dans un des salons de l'appartement royal, l'Académie de Reims tient ses séances. Le docte prélat qui l'a fondée lui donne l'hospitalité.
Dans les mansardes du côté de la rue de Lorraine est la bibliothèque de l'archevêché. Fondée par Léonor d'Etampes, elle compta dès son origine 18,000 volumes. Augmentée par les archevêques , surtout par M. de Talleyrand-Périgord, elle fut, en 1792, réunie à celle des communautés rémoises. La ville la rendit plus tard à son dernier possesseur, qui la fît portera Paris quand il parvint à ce siège. Peut-être aurait-il dû laisser à Reims tout ce qu'il n'y avait pas apporté.
Quoi qu'il en soit, la bibliothèque actuelle a le même fondateur que l'Académie. Monseigneur Gousset laissa dans Périgueux, qu'il quittait pour venir dans nos murs, quelques-uns de ses livres chéris, compagnons de sa jeunesse, instruments de ses doctes travaux. Il a donné les milliers de volumes qui lui restaient à l'archevêché de Reims ; comme ses devanciers il s'est montré noble de cœur ; plus qu'eux peut-être il s'est montré riche de désintéressement.
C'est dans le palais, tel que nous le voyons encore, que logèrent, au jour de leur sacre, Louis XV, Louis XVI, Charles X et les princes de leur sang.
Dans l'édifice de Guillaume Briçonnet descendirent Louis XIV, le grand Condé , François Ier , d'autres encore. Louis XI , Charles VIII reçurent l'hospitalité dans le bâtiment antérieur dont il ne reste rien.
La chapelle de l'archevêché se cache derrière la
cathédrale et le palais. La flèche qui la décorait jadis indiquait au loin la place qu'elle occupait. Maintenant elle existe obscure et sans apparence, aux pieds du grand édifice qui l'écrase de son immensité, à l'ombre des arbres du jardin archiépiscopal. Les révolutions ne l'ont pas épargnée. Jusqu'à ce jour, les gouvernements qui se succèdent en France depuis quarante ans l'ont à peu près abandonnée.
La chapelle actuelle est du xme siècle ; il est évident qu'elle n'a pas vu Clovis : mais il n'en est pas de même de la crypte ; elle est fort ancienne et a pu survivre à toutes les constructions qui l'ont entourée. Sa conservation est d'autant plus précieuse, que c'est dans son sein qu'eurent lieu les conférences ; c'est là que prièrent Clovis, Clotilde et Saint Rémi ; c'est là que se prépara la révolution qui changea la face des Gaules.
Le vaisseau de la chapelle archiépiscopale n'a plus rien de très-remarquable. Maurice Le Tellier la fit orner avec un grand luxe. En 1793, elle a perdu ses riches vitraux , ses sculptures précieuses. Le monument est percé de verrières nombreuses et élancées qui lui donnent de la légèreté, et la faisaient resplendir quand elles étaient garnies de verres de couleur.
Ce qui dut achever de déshonorer cet antique édifice, ce fut la destination qu'il reçut en 181 1 . A cette époque, les tribunaux étaient dans le palais archiépiscopal. On voulut en rapprocher les prisons, on
les établit dans l'historique oratoire. Les travaux furent achevés en 1813.
On y enferma les prévenus et les condamnés jusqu'au moment où l'ancien palais fut remis aux archevêques de Reims. A cette époque , on démolit toutes les constructions élevées dans la chapelle, et en 1825, on commença des restaurations auxquelles on ne donna pas de suite. Le pavé de dalles blanches est semé de fleurs-de-lys d'une autre couleur. Les marches de l'autel, composées de marbres variés formant des dessins , ne sont pas sans richesse ; mais les vitraux que l'on avait commencé à poser ne s'harmonisent pas avec le style du monument.
Nous avons parcouru toutes les parties du cloître et de l'archevêché. Nous avons visité l'asile du vieux clergé rémois, le palais de ses chefs. Dans les cours silencieuses , on ne rencontre plus, pages, valets et écuyers , sénéchaux et baillis.
La chapelle archiépiscopale est en ruines ; sa crypte n'est plus qu'une cave pleine de décombres ; l'ouragan se fait jour dans les verrières ; les salons royaux sont déserts. Les révolutions ont passé par-là; monuments et privilèges, armoiries et droits de justice, elles ont tout détruit ; objets d'art, musées, livres, .manuscrits, ornements antiques , tout a péri dans la tourmente. L'œil cherche en vain les débris de cette puissance respectée dans toute la Champagne, de ces richesses enviées par plus d'un prince.
Le souffle de la tempête a balayé même leurs traces.
Et pourtant qui donc avait mieux servi le peuple que le clergé contre lequel on lança la foudre ? Qui plus que lui avait protégé la faiblesse contre la force brutale, la misère contre le vice ? Qui plus que lui avait porté secours aux infirmités humaines ? Sans doute il devait perdre ses droits féodaux, puisque Tordre social changeait la forme de son gouvernement. Il devait sacrifier sans regrets aux besoins de la patrie une partie de sa fortune. Ce pouvoir exécutif ne pouvait plus aller entre les mains de FÉglise : elle accepte la réforme et ne rêve pas le retour d'institutions qui sont mortes à jamais.
Mais faut -il mettre le clergé hors la loi politique ? faut-il mettre l'Église hors l'État, lui refuser l'honneur de s'associera ceux qui travaillent à la gloire, à la prospérité de la France ? est-il juste de lui dénier le droit défaire entendre sa voix dans les nobles enceintes où la nation appelle les représentants, les revenus nécessaires pour maintenir son rang à la tête de cette société qui ne peut se passer de lui ? — Non, certes ; j'aime mieux l'aristocratie de la religion et delà charité que celle de l'égoïsme et de la richesse cupide. Reims a vu ses archevêques, hauts et puissants seigneurs, la combler de bienfaits et veiller sur son bonheur. Elle les voit pauvres, mais toujours prêts à protéger les lumières, à tendre la main aux malheureux, toujours dévoués au pays. Ce n'est pas elle qui les empêchera de remonter à la place où les appellent les grands intérêts qu'ils représentent.