CHAPITRE XXVIII
Quartier des Loges Cocquault. — Hues des Murs , — Contrai. — Les Loges Cocquault. — Rues du Bourg-St- Denis , — Libergiér , — - Porte-Saint-Denis.
L faut revenir sur nos pas et remonter au bout de la rue de F Université. Là nous trouvons à gauche la rue des Murs. Elle date du xive siècle et a succédé aux anciens remparts. C'est sur remplacement des fossés de Reims quelle livre aujourd'hui passage. Elle doit sans doute son nom aux débris des vieilles murailles qui restèrent quelque temps debout.
La rue de Contrai , qui fait suite à la rue des Murs , et qui , comme elle , est tracée sur la ligne des anciens fossés , existait dès le xne siècle , ce
qui tend à faire présumer que déjà à cette époque les remparts de ce côté étaient tombés ou devenus inutiles.
Lacourt pense que le nom de Contrai vient du mol contractas, courbé. La rue est effectivement curviligne. Dans le manuscrit de 1328 et dans un titre de 1274, on lit Contrai. Si Contrai venait de contractus, ne lirait-on pas dans nos vieux titres Contraict? Quoi qu'il en soit, reconnaissons que le surnom de Contractus fut donné à un de nos archevêques, Regnault-Desprez [1124-1140] , lequel était contrefait.
A l'autre bout , vers les loges Cocquault , on place la metz de l'abbaye de Signy. Elle paraît avoir été bâtie dans le xne siècle, en un lieu dit Marochel ou Mérochel.
Du même côté, la rue de Contrai mène à une place à peu près triangulaire où viennent aboutir diverses rues. Elle est connue sous le nom des loges Cocquault. Elle le tient d'une maison qui fait l'une de ses faces et regarde la rue du Bourg-Saint-Denis. Le premier étage porte sur quatre arcades semblables à celles qui font le tour de la place de la Couture. C'est là que demeurait, dès le règne de Louis XII, la famille Cocquault. Son modeste hôtel a gardé son nom.
La famille qui avait habité cet hôtel datait du xme siècle au moins. En 1257, elle faisait une donation au monastère de Saint-Thierrv : c'était une de
ces vieilles races dévouées à la France, à ses lois nationales, ennemies jurées deshordes étrangères. Le père de l'historien fut persécuté par les ligueurs et surveillé de près comme suspect. Quant à notre chroniqueur, c'est plaisir de le voir maudire tour à tour les Anglais, les Espagnols , les Lorrains, et pleurer de joie quand il a le bonheur de raconter les triomphes des armées françaises.
La rue du Bourg-Saint-Denis , qui vient aboutir aux loges Cocquault , et se prolonge aujourd'hui jusqu'à la rue de Vesle, portait naguère encore un autre nom depuis les rues Libergier et Porte-Saint- Denis jusqu'à la rue de Vesle. Elle fut successivement de ce côté la rue Saint-Denis, la rue Comte-d'Artois, la rue de l'Age- Viril, puis encore la rue Comte-d'Artois. Nous parlerons d'abord de la portion qui s'est toujours appelée rue du Bourg-Saint-Denis.
L'abbaye Saint-Denis avait été, ainsi que nous le dirons plus loin, fondée en dehors de la ville. Autour d'elle s'élevèrent d'abord des chaumières, puis des maisons. Bientôt elles formèrent une communauté qui prit le nom du Bourg-Saint-Denis. On trouve déjà les traces de son existence dans le xne siècle. La rue dont nous parlons côtoyait sans doute les anciens remparts et laissait le bourg dont elle a pris le nom à la gauche du voyageur qui venait de Saint-Remi à Notre-Dame. Elle conduisait à la porte de ville connue sous le nom de Poterne-Saint-Denis, et placée entre l'abbaye et l'ancienne ville.
La tradition rattache à cette rue un miracle qui remonte au commencement du xe siècle. Alors, le Bourg-Saint-Denis et la rue qui porte son nom n'existaient pas ; mais il y avait sur leur emplacement un chemin qui menait à la haute ville. En 901, lors qu'on transféra de Notre-Dame à Saint-Remi les reliques de l'apôtre français, une foule immense de peuple suivit la procession. Parmi les assistants était un pauvre boiteux : il se trouva guéri et recouvra l'usage de ses deux jambes entre le lieu où fut r abbaye de Saint-Denis et le point où se trouve l'hospice de Saint-Marcoul.
Le monument important de la rue où nous sommes est l'hôpital Saint-Marcoul.
Sur le sol qu'il occupe aujourd'hui, la tradition place une chapelle qu'aurait élevée l'archevêque Romulphe vers 595. L'histoire nous y montre ensuite un Béguinage placé sous l'invocation de Sainte
Agnès.
A cette époque était à Reims une pauvre fille, vivant du travail de ses mains, nommée Marguerite Rousselet ; elle était pieuse et charitable. Chaque matin, avant d'aller en journée, elle recevait chez elle des scrofuleux auxquels elle prodiguait tous les secours dont sa propre misère lui permettait de disposer. Elle fut assez heureuse pour contribuer par ses soins à quelques guérisons ; l'opinion publique s'émut de tant de dévoûment. On vint en aide à la
sainte fille ; le linge, l'argent, arrivèrent chez elle. Le nombre des malades accueillis et secourus allait toujours en augmentant ; Marguerite Rousselet leur abandonna le simple logement qu'elle occupait : elle comptait sur la Providence qui ne l'abandonna pas. Quelques femmes se dévouèrent à suivre son exemple ; les unes allaient quêter dans la ville et ses environs , les autres soignaient les pauvres malades. Un chanoine de Notre-Dame , Jacques Gallon , unit ses humbles efforts aux leurs.
L'œuvre s'agrandissait et le peuple bénissait la nouvelle institution. Sa réputation s'étendait au loin, et ceux qui souffraient venaient de toutes parts demander des soins au nom du Seigneur.
Marguerite Rousselet sentit que la charité privée ne pouvait suffire à tous les besoins d'une maison où tout était dépense. Elle comprit qu'elle devait s'adresser plus haut, et la pauvre journalière partit pour Paris , la grande ville , avec une lettre de l'archevêque Maurice Le Tellier. Dieu lui donna la force d'âme nécessaire pour se présenter dans ce pays où tant de vices se mêlent à tant de vertus , où tant d'intrigues hypocrites font la guerre aux modestes et justes requêtes. Elle parla , se fit écouter , et bientôt elle eut la joie de rapporter dans Reims une somme assez considérable pour consolider son établissement.
Elle était connue , et bientôt par l'entremise delà protection de Colbert, elle obtint des lettres-paten-
tes qui consacraient l'existence de la maison quelle avait fondée. Elles sont de 1683; la ville les enregistra en 1684.
Quelques années auparavant , Henry Cauchon de Maupas , abbé de Saint-Denis , directeur du couvent des Béguines de Sainte-Agnès , avait cédé à la ville l'ancien Béguinage , à condition qu'il serait réuni au nouvel hospice des incurables. L'abbaye de Saint- Denis , qui avait jadis donné le terrain en question aux Béguines , consentit à cet abandon. Les religieuses, dépossédées, trouvèrent un asile jusqu'à leur mort sous le toit hospitalier de la nouvelle maison.
L'hospice comptait parmi ses bienfaiteurs l'abbé Godinot. La charité publique, les secours de la ville soutinrent la fondation de Marguerite Piousselet ; elle arriva florissante jusqu'en 1793. La république, qui ne trouva pas le secret de supprimer les humeurs froides, fut contrainte de conserver la maison de Saint-Marcoul ; mais en revanche, elle eut soin de faire incarcérer les religieuses hospitalières. Cette intelligente mesure n'eut pas de suite. Elles furent rendues à la liberté. Ce ne fut qu'en 1810 qu'elles rentrèrent dans leurs pénibles fonctions; on avait tenté de les remplacer par des journalières. Il fallut y renoncer ; les anciennes Sœurs furent rappelées et reprirent le costume qu'elles portaient avant la révolution.
La chapelle qui avait servi de club à la section de
la réunion ne fut restaurée qu'en 1818. On releva la tribune qui recevait les malades et les Sœurs hospitalières.
Aujourd'hui la maison est soumise à la même administration que l'Hôtel-Dieu. Les malades ont le droit d'y passer leurs jours. Les jeunes enfants reçoivent l'éducation dont ils ont besoin. Tous ceux qui peuvent s'occuper exercent une industrie. La prière et le travail font oublier la douleur et consolent au milieu des souffrances qui ne finiront peut-être qu'avec la vie.
L'autre portion de la rue du Bourg-Saint-Denis, connue sous le nom de rue Saint-Denis ou Comted'Artois, formait en 1328 le quarrel de porte Valloise. On désignait alors sous ce nom la Porte-aux- Ferrons. Là demeurait à la même époque Aubéry le ferron.
Au sacre de Louis XVI, M. le comte d'Artois descendit dans cette rue chez le marquis de Sainte- Claire, qui lui céda son hôtel. La rue prit son nom. L'hôtel honoré de l'auguste visite porte aujourd'hui le n° 10,
Dans celle sise à l'angle de la rue, à droite en entrant dans la rue de Vesle, mourut, en 1786 , Jean- Jacques-Félix de La Salle, que nous avions mal à propos fait demeurer rue de La Salle. C'est là qu'était sa belle et riche bibliothèque; c'est là qu'il réunissait les beaux esprits de Reims. En 1749 il tenta d'y fonder une académie.
En face de l'ancien couvent de Saint-Denis, qui avait le premier imposé son nom à la rue , est une maison désignée par le n° 13, dont la porte mérite un coup-d'œil. Elle a la forme ogivale. La partie supérieure de T ogive est remplie par un bas-relief : il représente un homme armé d'un couteau ou d'une épée, et en frappant un animal qui veut le dévorer. Cette sculpture est assez grossière. L'animal est un loup, un ours ou un chien. La tradition montre là un hôpital dédié à Saint Hubert, et destiné à recevoir les malheureux mordus par les chiens enragés. Aucun monument historique ne vient la confirmer. Il est même probable qu'elle se trompe. Nous avons vu la maison de Saint-Hubert vers la rue de la Tournelle. La maison dont s'agit est sans doute décorée d'une de ces sculptures qui remplaçaient les numéros au moyen-àge.
Vis-à-vis du bâtiment dont nous venons de parler se trouvait l'abbaye de Saint-Denis.
L'origine de cette illustre communauté se perd dans la nuit des temps, et son berceau paraît placé vers l'époque carlovingienne. Hors des remparts de l'ancienne ville était un terrain destiné à recevoir les dépouilles mortelles des chanoines de Notre-Dame. Suivant l'usage, une chapelle dominait le champ du repos. Elle fut élevée, dit-on, par le docte Hincmar [845-882], et dédiée à Saint Thomas. D'autres lui donnent pour fondateur l'archevêque Turpin ou Ti'pin [756-795].
Quand les faibles descendants du grand empereur ne surent plus défendre la France contre les Barbares, les Normands ravagèrent notre littoral et remontèrent nos fleuves ; la Seine vit sur ses bords fleuris descendre leurs hordes sauvages, et les moines de Saint-Denis en France durent chercher un asile sous un autre ciel. lis se réfugièrent à Reims et déposèrent les reliques de leur saint patron dans la petite chapelle dont nous avons parlé. Foulques [882-900] la lui ouvrit, et depuis elle garda le nom de Thôte illustre dont elle avait abrité les restes.
Comme elle gênait les travaux faits dans le ixe siècle pour la défense de la ville , elle fut démolie.
Sous l'archevêque Hervé [900-922] le Chapitre la fit relever à ses frais en dehors et aux pieds des remparts
Cette chapelle n'eut pas une longue durée, et dans le xie siècle, sous l'archevêque Gervais [1055- 1069], les chanoines firent rebâtir de nouveau l'église qui protégeait les cendres de leurs frères.
Elle fut consacrée le 10 septembre 1067, et on y plaça des religieux appelés de Saint-Nicaise.
En 1201, le couvent fut remis à des chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin ; ils s'y sont maintenus jusqu'en 1790.
La primitive chapelle, devenue église, conserva sa destination jusqu'au milieu du XIe siècle. Les chanoines furent inhumés sous la terre qui l'entourait ; antérieurement ils recevaient la sépulture au ci-
metière de Saint-Hilaire, hors la ville. Depuis 1067, on creusa leurs tombes dans le cloître du Chapitre de Notre-Dame.
Depuis, on ne déposa plus dans ce terrain que les religieux de Saint-Denis, leurs paroissiens, les Frères et Sœurs de l' Hôtel-Dieu et leurs malades.
Dans le cloître était une pierre tumulaire sur laquelle on lisait :
« Ci-git Robert de Coucy, maistre de Notre-Dame et de Saint-Nicaise, qui trespassa Tan 1511. »
C'était la tombe du célèbre architecte à qui notre ville doit d'immortels chefs-d'œuvre. On prétend que la même pierre couvrait le père et le fils, tous deux maistres des œuvres de nos églises ; on aurait eu la preuve de ce fait, lorsque par suite de travaux faits au xvme siècle, on eut dérangé la pierre dont s'agit. Certes, on avait le droit de toucher à cet illustre tombeau, mais on devait conserver le souvenir du lieu qu'il occupait, et sauver la pierre qui le signalait au voyageur. Les moines de Saint- Denis n'en ont rien fait : c'est une faute.
Les écoles de Saint-Denis n'étaient pas sans importance, et la communauté savait défendre les privilèges de ses écoliers ; elle avait le droit de les envoyer aux écoles du Chapitre dans la rue des Tapissiers. Quand celles-ci furent transférées, au xvie siècle, dans le collège des Bons-Enfants, Messieurs de Saint-Denis prétendirent avoir le droit de conduire leurs boursiers aux nouvelles classes , et
exigèrent pour eux un professeur particulier ; on s'y refusa, mais on leur permit d'avoir un maître dans une classe située hors des murs de l'antique cité.
Au xvne siècle, on tenait à Saint-Denis une classe de théologie. Antoine Fournier avait, par son testament, pourvu aux frais de cet enseignement. Ce cours s'appelait : Les lectures de Saint-Denis.
Da,ns les grandes salles du couvent les habitants venaient, au xive siècle, et depuis encore à d'autres époques, tenir ce qu'on appelait alors les conseils du bien commun. Dans ses dépendances, les bourgeois, moyennant une modique rétribution , déposaient leurs équipages et leurs chevaux. La noblesse des environs de Reims y trouvait des appartements quand elle venait en ville.
Dessous l'église était un vaste et solide caveau dont le prieur portait la clef sur lui. C'était là qu'en cas de guerre ou d'alarme , les Rémois venaient apporter leurs titres, leur argent , leurs bijoux ; on les gardait moyennant un léger salaire.
Après la perte de la désastreuse bataille de Poitiers, on cacha dans le caveau de Saint-Denis tous les deniers royaux ; on les réserva pour les remettre plus tard au duc de Normandie, depuis Charles Y.
L'église était assez belle ; elle avait été élevée à l'aide d'indulgences. Son élégante façade était parallèle à la rue Saint-Denis. La flèche du clocher s'élevait au milieu de quatre clochetons qui garnis-
saient sa base. On voyait dans l'église deux groupes de sculpture : l'un représentait la résurrection, l'autre le Christ au tombeau. Les figures étaient grandes, mais assez grossièrement faites.
En 1604, Antoine Fournier fit relever ou créa le jubé ; un autel qui s'y trouvait fut béni en 1609. Quand on le démolit, en 1717, on le remplaça par une balustrade ; on construisit alors dans le bas de la nef une tribune où on allait chanter [l'évangile. Près de là était une chaire où avait prêché le fameux Gerson, lors du concile tenu à Reims en 1408.
L'église fut démolie en 1796, après avoir servi de remise. Sur son emplacement fut ouverte la rue Libergier. La maison qui fait l'angle de cette rue et de la rue Saint-Denis , à gauche en entrant, rue Libergier, présentait encore , il y a peu de temps , quelques débris de sculptures qui provenaient de l'ancien portail.
Quant au couvent, après avoir servi de magasin, de collège, d'hôpital militaire, de caserne aux Russes lors de l'invasion, de sous-préfecture en 1820, il finit par recevoir une pieuse destination. M. de Coucy , archevêque de Reims, y plaça en 1822 le grand séminaire On voit encore sur la porte de ce vaste édifice des sculptures mutilées, au milieu desquelles étaient jadis les armes de l'abbaye.
Le 14 juin 1830, M. de Latil posa la première pierre de la chapelle où les séminaristes suivent aujourd'hui les offices. En regardant la façade dunou-
vel établissement, on trouve à sa droite une grande porte. L'édifice auquel elle donne accès était une ferme appartenant à l'abbaye, connue sous le nom de la Censé Saint-Denis.
MM. de Saint-Denis avaient une aumônerie connue sous le nom d'hôpital de Sainte-Catherine. Elle fut réunie à la manse abbatiale en 1752 ou 1753. Cette maison était située en face de l'église, au coin de la rue de la Porte-Saint-Denis, de celle du Bourg-Saint-Denis, et portait le n°l. On ne sait dans quel siècle elle fut fondée. Le livre de la Taille, en 1528 , signale son existence. Elle devait remonter beaucoup plus loin ; car à cette époque elle possédait déjà sept maisons dans le quartier. Elle était instituée pour recevoir tous les jours dix-huit femmes ou filles sans asile. On leur donnait du pain et un lit pour une nuit. Qu'on n'aille pas croire que cette hospitalité était exercée directement par les chanoines. La maison était dirigée par une religieuse qui en était supérieure. Elle avait une servante à ses ordres. La chapelle était dédiée à Sainte Catherine. Cet établissement n'aurait-il pas dû être conservé ?
A l'angle où se trouvait l'aumônerie, arrive la rue de la Porte-Saint-Denis ; elle mène au parvis de la cathédrale. Elle devait son nom à une poterne située sur les anciens remparts en face Notre-Dame, et ouvrant sur le Bourg-Saint-Denis et l'abbaye du même nom. Quand les fossés furent comblés, quand l'ancienne ville absorba la nouvelle, la poterne Saint-
Denis fut inutile et devint un monument que l'on respecta quelque temps comme une relique des anciens jours. Elle ne fut démolie qu'en 1651.
En face la rue de la Porte-Saint-Denis s'ouvre aujourd'hui la rue Libergier. Elle a pris le nom du célèbre architecte de Saint-Nicaise. Elle passe sur le sol que couvrait l'église Saint-Denis.
(ÏIÀPITKE XXIX
Quartier du Mont-Dieu. — Rues du Barba Ire (du côté du Mont-Dieu), — du Nouveau-Collège, — des Augustins, Montlaurent.
-£Vx ^é^sfi) n vient de parcourirrenceinte Û ^ Oa de Ja vieille ville. 11 faut maintenant sortir de ses premières limites et monter de quartier en quartier jusqu'aux anciens bourgs de Saint-Remi et de Saint-Nicaise.
Retournons encore par la rue de Contrai au carrefour qu'elle forme avec les rues des Murs et de l'Université. Là vient aboutir la rue du Rarbâtre ; dans de vieux litres elle est appelée via Barbastri. Vicus Barbastri était le nom du quartier qu'elle traversait.
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On est d'accord généralement pour lui donner, comme première dénomination, celle de via Cœsarea. C'était la voie romaine, celle qui se dirigeait vers la ville éternelle, celle qu'avaient suivie en entrant dans Reims César et ses légions.
Dès que les vainqueurs du monde furent installés dans nos murs comme alliés, ils s'occupèrent de civiliser la contrée. La science de faire (les routes et d'élever les chaussées ne fut pas la moindre de celles dont ils dotèrent la Champagne; ils ne s'en tinrent pas à la théorie, ils mirent leurs principes en pratique, et firent rayonner sur Reims neuf routes différentes.
La voie Césarée était, comme son nom l'indique, la plus importante de ces routes ; elle rappelait d'antiques souvenirs ; elle menait à Rome, au champ de bataille où furent vaincues les hordes d'Attila, entre Suippes et Châlons, aux anciennes basiliques situées dans le haut de la ville.
La voie Césarée est citée sous ce nom dans le testament de Saint Rémi, dans l'histoire de Flodoard. Ce n'est que vers le Xe siècle qu'on voit apparaître les noms de vicus Barbastri, via Barbarorum.
Les deux côtés de la voie Césarée furent longtemps couverts de riants ombrages et de verdoyantes récoltes. Peu à peu la civilisation éleva des édifices sur la lisière de la route. Au xive siècle, elle fut définitivement comprise dans la nouvelle ceinture que Reims se donnait. Ce ne fut que vers 1775 qu'elle fut pavée.
En entrant dans le Barbâtre, on rencontre bientôt la rue des Augustins. Elle a pris le nom de l'ancien couvent dont elle occupe remplacement.
Dans le xme siècle, où s'établirent tant d'ordres religieux , on avait vu naître à Reims une communauté dont les membres expiaient par la vie la plus pénible leurs fautes passées et celles d'autrui. Thomas de Beaumetz les accueillit en 1261 et leur donna pour s'établir le lieudit les Anches.
Un sac de toile grossière leur servait de vêtement. Ils s'étaient condamnés aux privations les plus complètes. Quand les rigueurs d'une règle sont excessives, elles ne peuvent durer, et souvent une réaction s'opère en sens inverse : c'est ce qui arriva aux Frères Sachets ou Saguets. Leur costume leur avait valu ce surnom : on les appelait aussi Frères du sac ou Frères porte-sac. Leur ordre était celui des Frères pénitenciers de Jésus-Christ, mais leur maison ne fut pas long-temps un lieu de pénitence. Les plaisirs de la vie séculière y plantèrent enseigne.
Dans ces circonstances, vers 1320, les ermites de Saint-Augustin, gens soumis à une règle sévère , mais sage, vinrent frapper aux portes de Reims. Le pape Jean XXII demandait pour eux l'hospitalité. Philippe-le-Long ordonnait à la ville de les recevoir, et l'archevêque Robert de Courtenay, après avoir obtenu le consentement des citoyens qu'il avait assemblés , donna aux nouveaux-venus le couvent des Frères Sachets ; on avait fini par expulser les derniers.
En 1 789 , on faisait dans le couvent des Augustins un cours d'anatomie fondé par la Société libre d'émulation. Il dura peu.
Les religieux professaient la théologie et donnaient des leçons de prédication. On venait de toute la province suivre leurs cours justement estimés. Ils formèrent bon nombre d'ecclésiastiques instruits.
Ils ouvrirent leur retraite à une bonne œuvre, dont l'archevêque Talleyrand de Périgord avait eu Tidée. Nous voulons parler du prêt gratuit. Cette institution fut fondée en 1788. Un capital de quelques milliers de francs avait été versé dans la caisse de charité par le clergé et quelque laïques.
Sur cette somme on prêtait sans intérêt, mais sur gages, aux gens qui se trouvaient dans la gêne. En une année on vint en aide à 568 indigents, et ce qui fait honneur aux gens secourus, sur 6,684 livres prêtées , il n'y en eut que 173 de perte. Le bureau était composé de l'archevêque , président , de sept ecclésiastiques et de deux laïques. Cette pieuse institution ne sauva pas les Frères Augustins quand arriva le marteau de la révolution , et leur église fut démolie.
En 1792 et 1793, le collège constitutionuel s'établit dans le couvent ; il n'y prospéra pas et s'éteignit faute d'élèves. On lui substitua un dépôt de salpêtre. Une partie des bâtiments conventuels existent encore.
Le \ 9 avril 1820, une ordonnance royale autorisa l'ouverture à Reims d'une école ecclésiastique. Le 23 octobre suivant elle était établie dans l'ancien couvent des Augustins , et prenait le nom de petit séminaire. Dans ce moment on augmente l'édifice, et de nouvelles et vastes constructions vont se joindre à celles de l'ancienne communauté. Sur la porte d'entrée on retrouve sculpté le cœur enflammé percé d'une flèche, emblème de l'ordre de Saint-Augustin.
L'antique église avait dans l'origine une belle flèche; un humble clocher lui avait succédé ; il était à cheval sur le toit ; sa base était carrée , et son sommet pointu.
Dans le sanctuaire s'élevait un autel assez remarquable. Un jubé séparait le chœur de la nef. Au grand portail brillait une rosace de petite dimension ; plus bas étaient deux verrières allongées et ogivales ; de l'autre côté, à l'intérieur, on voyait un orgue.
Quand l'église fut démolie, la rue des Augustins fut poussée sur son emplacement jusqu'au rempart. A son extrémité, du côté du rempart, est une tour qui portait aussi le nom des Augustins. Elle date de i 489, et fut bâtie par Jean Briet, Jean Colbert et Jean Châlons. On l'appelait aussi tour de Bellegarde, ou des Trois-Museaux : elle avait reçu ce dernier surnom parce qu'elle se composait de trois bastions qui présentaient chacun une saillie.
En remontant la voie du Barbâtre, nous trouvons bientôt , toujours à gauche , la rue du Nouveau-
Collège. X la fin du règne de Louis XV, les bâtiments de l'Université avaient besoin de quelques réparations. On pensa qu'il serait avantageux de les relever sur un autre point de la ville. Le cardinal de Laroche-Aymon désirait attacher son nom à une grande fondation : celle d'un nouveau collège lui sourit. Les Augustins s'empressèrent d'abandonner un terrain considérable où il devait s'asseoir. Le 13 juin 1773 , Louis XVI , lors de son sacre , posa la première pierre des nouvelles constructions ; il donna même à la ville dans ce but une somme de 43, 000 francs. Déjà les bases de l'édifice sortaient de terre, quand d'autres besoins vinrent absorber la vigilance des magistrats et les revenus de la cité. Le monument ne fut pas achevé.
Antérieurement on trouvait sur ce terrain une impasse qui aboutissait au couvent des Augustins. Lorsqu'on eut renoncé à y placer un vaste édifice , on y ouvrit une rue qui devint celle du Nouveau- Collège. C'est aujourd'hui la rue Gerbert.
Dans le Barbâtre, toujours du même côté, nous voyons n° 27 une vaste manufacture. La coupe antique de son toit laisse deviner qu'il n'a pas été fait pour abriter des métiers. Ce bâtiment fut construit en 1367 par Charles de Lorraine, pour y établir le séminaire qu'il instituait. C'était le premier organisé suivant les règles posées par le concile de Trente. On y admit cinquante jeunes clercs. Le séminaire fut peu après son établissement réuni au collège des
Bons-Enfants. Sa maison fut d'abord prêtée aux catholiques anglais dont nous avons parlé, et plus tard vendue aux chartreux du Mont-Dieu, près Sedan. Ils avaient eu pour fondateur en 1132 Odon , abbé de Saint-Remi. Ils destinèrent leur acquisition à faire un refuge dans Reims pour la communauté, une hôtellerie pour leurs frères en voyage, un hôpital pour ceux qui souffraient, un magasin où se serraient leurs récoltes.
Derrière le Mont-Dieu, du côté du rempart, était une tour qui avait pris le nom de la tour du Séminaire. Elle datait de 1489, et avait été bâtie avec les pierres du prieuré de Saint-Maurice, dont nous parlerons bientôt. On l'appelait aussi tour de Saint- Georges. Le nom de ce saint était sculpté en caractères gothiques au-dessus de la porte.
Plus haut, dans la rue du Barbâtre, nous trouvons la rue Montlaurent. A l'angle qu'on laisse à droite en y entrant, et sur la rue du Barbâtre, est un vaste édifice qui date du xvie siècle. Il est marqué sur le plan de 1665 comme un des monuments notables de l'époque. C'était le château de Montlaurent.
Cet antique hôtel étaitcelui de la famille Feret, qui joua un grand rôle à Reims dans les xve, xvie et xvir9 siècles. A elle appartenait la jeune fille à la blonde chevelure qui salua Charles VIII lors de son sacre. Cette maison a fourni quatre capitaines de Reims pour le roi ; l'un d'eux fut trois fois lieutenant des habitants.
C'est ce dernier, nommé Hubert Feret, et se qualifiant seigneur de Gueux et de Montlaurent, vidame de Cbâlons, lieutenant des habitants, et depuis capitaine de la ville, qui commença, vers le milieu du xvie siècle, la construction du château que nous visitons ; il fut achevé par Regnauld Feret.
L'hôtel, que Regnault Feret abandonna, devint, sous Colbert, une manufacture. On commença par en changer les divisions; un entresol fut ménagé dans l'aile qui regarde la rue de Montlaurent, entre le premier et le rez-de-chaussée. Au-dessus des statues furent percées de petites fenêtres basses et larges qui défigurent l'édifice; elles éclairaient les ateliers.
C'est en 1665 que le grand ministre fonda dans Reims divers établissements industriels dont il voulait doter sa patrie. Des fabriques de savon, de crêpes, de dentelles, y furent organisées par ses ordres. La routine, l'envie et la concurrence luttèrent d'efforts avec lui ; malheureusement la victoire leur resta.
Dans la rue du Barbâtre on voit plusieurs enceintes particulières renfermant un grand nombre de pauvres logements ; chacune d'elles a une porte commune sur la rue. On les nomme cours : c'est encore une dérivation du vieux nom gaulois cort, court. Parmi ces enceintes, on remarque, n > 58, la cour Lépagnol, qui forme un passage pour aller aux remparts ; la cour Franquotte, qui portait au-dessus
de son entrée une statue de la Vierge placée dans une niche avec cette inscription :
•( Si l'amour de Marie en ton cœur est gravé , IN 'oublie pas en passant de lui dire un AxiQ. »
Près de là se trouvait la cour des Echelles, no 61 , dans laquelle on déposait les crocs , les échelles, les seaux destinés à combattre l'incendie.
Dans le chapitre suivant nous allons parcourir le côté droit de la voie Césarée.