CHAPITRE XXX
Quartier des Orphelins. — Rues du Barbâtre (du côté des Orphelins), — des Orphelins, — des Carmes, — des Créneaux.
illi4 0lR acnever no'ro voyage dans % f\f ^e Barbâtre, il faut que nous redescendions vers la porte Basée. Là nous recommençons notre pèlerinage ; mais cette fois c'est à droite que nos regards se porteront. Le premier édifice qui frappe nos yeux est celui connu jadis sous le nom de Congrégation. Il porte aujourd'hui le no 205.
En 1622, les dames de la Congrégation de Notre- Dame de Laon, ordre de Saint-Augustin, tentèrent de s'établir à Reims. On refusa, suivant l'usage, de
les recevoir. Le roi vint à leur secours : des lettres de cachet, des lettres-patentes enjoignirent successivement de leur donner asile. Enfin en 1638 on parvint à s'entendre définitivement. Il fut arrêté que les dames de la Congrégation ouvriraient à leurs frais une rue qui devait être pavée et entretenue par la ville et qui devint celle des Orphelins. La communauté ne devait pas s'élever à plus de cinquante religieuses , filles de chœur, novices et servantes.
A la fin du siècle dernier, elles ne faisaient pas payer l'instruction qu'elles donnaient. Leur chanté ne les sauva pas de la proscription prononcée par la philosophie. Elles furent bannies de leur couvent. Leur église devint successivement une grange, puis une écurie. Cet utile établissement fut vendu, puis presque entièrement démoli. On ne voit plus debout qu'une partie de la porte d'entrée, au-dessus de laquelle on avait sculpté le chiffre de la Vierge.
Les dames de la Congrégation revinrent à Pieims vers 1806. Nous avons rencontré leur nouvel établissement dans la rue de l'Université.
Un peu plus loin, nous voyons la rue des Orphelins, ouverte aux frais des dames de la Congrégation vers 1670.
Nous avons parlé dans le bourg de Saint-Denis de l'établissement fondé par la dame veuve Varlet. Le conseil de ville, ainsi que nous l'avons dit, la contraignit de céder sa maison à l'hospice de Saint- Marcoul. Avec le prix de la vente, elle acheta d'au-
très bâtiments dans la rue du Barbâtre , où elle s'établit avec ses religieuses et les orphelins qu'elles élevaient. Elles étaient à peine installées depuis quelques années, qu'une nouvelle fondation charitable vint prendre leur place.
En 1678, il existait à ce même angle des rues du Barbâtre et des Orphelins un édifice important, connu sous le nom de la maison de Landève. C'était là que descendaient les religieux de l'abbaye de Landève, quand leurs affaires ou les circonstances les amenaient à Reims.
M. Roland, théologal de l'église de Reims, acheta ces bâtimcns, y fonda une communauté de femmes qu'il nomma Filles séculières du Saint Enfant-Jésus; il parvint à obtenir des lettres de cachet favorables en 1678 et, ce qui n'était pas toujours chose facile, l'agrément du conseil de ville, on imposa seulement aux nouvelles Sœurs l'obligation de tenir en ville quatre écoles gratuites pour les jeunes filles, et de recevoir chez elles les orphelins de Mrae Varlet. On leur livrait l'établissement créé par cette charitable dame.
Le couvent prit le nom de celui qu'il détrônait et s'appela jusqu'à la révolution maison des Orphelins. Il s'enrichit , put élever une église et agrandir ses premiers bâtiments. Les Sœurs dirigeaient cinq écoles gratuites quand arriva 1795.
Les orphelins qu'elles abandonnèrent forcément furent conduits à l'Hôpital-Général ; elles se disper-
sèrent et revinrent quand la nation se remit à comprendre que le dévoûment chrétien valait bien celui des encyclopédistes. Elles eurent le bonheur de pouvoir rentrer dans la maison qui fut leur berceau : les écoles s'ouvrirent de nouveau ; huit Sœurs en prirent la direction.
En 1807 une pension de jeunes filles fut créée dans le couvent ; mais ce ne fut qu'en 1814 que l'ancienne congrégation fut rétablie régulièrement.
La chapelle avait servi long-temps de remise, en 1812 on y avait établi des cuisines de charité, et on y faisait des soupes pour les indigents. En décembre 1813, elle devint hôpital militaire ainsi que les maisons de Saint-Marcoul, de la Charité , de l'Hôtel-Dieu et de Saint-Remi. En 1817, elle fut restaurée, bénie et ouverte au public.
Quelques épitaphes anciennes furent relevées. Celles de Nicolas Roland, fondateur, et de Marguerite Varlet, bienfaitrice des orphelins, morte en 1684-, furent du nombre.
En continuant notre route dans le Barbâtre, nous arrivons à la maison des Carmes. La rue qui longeait le couvent avait pris son nom.
Les Carmes prétendaient modestement que leur ordre avait été fondé sur le Mont-Carmel par le prophète Elie ; et en souvenir de cette glorieuse institution , ils portaient dans le principe un manteau rayé de noir et de blanc , semblable à celui que la tradition prêtait au saint prophète. Aussi les nom-
mait-on les Pères Barrés. Depuis ils prirent un habit blanc et continuèrent à se donner la même origine, ce qui leur valut de rudes assauts de la part des jésuites.
Ils se présentèrent à Reims en 4292. D'abord ils furent refusés , et bientôt ils battirent en retraite. Cet échec ne les empêcha pas de revenir et d'être accueillis en 1520 par la protection de l'archevêque Guillaume de Trie, oncle de Philippe de Valois. Ils s'établirent dans une maison située rue du Barbâtre, qui les avait déjà reçus lors de leur première apparition.
Les dames de Saint-Pierre, en 1325 , leur abandonnèrent un terrain sur lequel ils élevèrent à la hâte un oratoire. Ils commencèrent en 1544 une église, achevée vers 1581 sous Richard Pique, et consacrée par un évêque de leur ordre. La dame d'Enghien en avait posé la première pierre. Ce monument était des plus simples.
L'église des Carmes fut démolie enl790. Le couvent devint une manufacture ; plus tard il reçut les Frères des écoles chrétiennes , qui cédèrent la place aux troupes russes, et revinrent après le départ de l'étranger. Aujourd'hui on a placé un dépôt royal d'étalons dans les bâtiments qui sont maintenant la propriété de la ville. Leur unique entrée est sur la rue du Barbâtre. Elle porte le n° 174.
Au coin de la rue des Carmes fut placée dans le siècle dernier une fontaine monumentale dédiée à
M. Lévesque de Pouilly , lieutenant des habitants. Elle n'a rien de remarquable, et son unique mérite est de rapporter la mémoire d'un homme qui servit bien le pays.
Un peu plus loin, dans la rue du Barbâtre, devant la maison qui porte le n° 160, entre celles de Saint-Maurice et de Normandie, on voyait une croix antique : c'était la croix de Saint-Arnould ; renversée sous le régime républicain, elle fut relevée en 1821 à douze pieds environ du lieu qu'elle occupait jadis. On la trouve près de la maison qui porte le n° 158.
Sous le règne de Clovis vivait un grand seigneur païen nommé Arnould, fils du comte de Rethel ; il fit la connaissance de Saint Rémi. Les rapports qu'ils eurent ensemble le déterminèrent à se faire chrétien. Le saint évêque le baptisa, puis il bénit le mariage que le néophyte contracta bientôt avec une nièce de la reine Clotilde : elle avait nom Scariberge. Arnould crut que la voix de Dieu l'appelait au sacerdoce ; il abandonna la couche nuptiale et entra dans les ordres. Saint Rémi le sacra évêque de Tours. Quand l'apôtre des Gaules ne fut plus de ce monde, Arnould, son disciple, vint à Reims prier sur les cendres de l'homme qui fut son patron et son ami. Il paraît que Scariberge n'avait pas vu sans déplaisir son mari faire vœu de célibat. Elle regrettait ce que la légende appelle delicias matrimonii, et résolut de se venger. Elle sut le
voyage (TArnould à Reims, et des assassins envoyés par elle massacrèrent le prélat au moment où à la nuit tombante il rentrait chez lui. Hàtons-nous de dire, pour l'honneur de dame Scaribcrgc, que, suivant une autre légende, elle fut canonisée, d'où Ton peut conclure quelle ne fut pas complice de la mort de son mari , ou qu'elle expia son crime par la pénitence et la charité.
Avançons encore dans la rue du Barbàtre ; nous remarquons une maison portant le n° 144. Ce bâtiment est le reste d'un hôtel élevé dans le xvie siècle ; il n'a qu'un étage ; près des fenêtres sont deux tètes sculptées, aujourd'hui mutilées, renfermée! dans des médaillons dont elles semblent sortir. Le portail se compose d'un fronton triangulaire porté sur deux colonnes.
A la suite on trouve la rue des Cardinaux. Dans une de ses maisons, on voyait au-dessus d'une antique cheminée les armes de Robert de Lenoncourt, surmontées d'un chapeau de cardinal. Ce bâtiment appartenait jadis à l'abbaye de Saint-Remi, dont le charitable prélat était abbé cornmandataire. Il ne faut peut-être pas chercher ailleurs l'étymologie du nom de la rue.
Notre rue conduisait à l'église Saint-Timothée, un des plus anciens monuments de notre cité ; il n'en reste pas pierre sur pierre.
Lorsqu'au IVe siècle Saint Timothée , ses compagnons etSaint Apollinaire leur bourreau, puis chrétien
7,77 et martyr comme eux, eurent ete sacrifiés au paganisme mourant, leurs eorpi restèrent étendes suri»- boI, exposes auv OQtràges des hommes, à la voracité des
botes féroces. Eusèbe, rémois de naissance, leur disciple, ne put sans une pieuse indignation assister i
un pareil spectacle. Il recueillit [un-* C9t GOfpS sacrés, les lit rentrer i Reims, creusa leur tombe et surlc caveau qui les reçut éle\a un monument;! leur mémoire. Une petite chapelle fut bientôt érigée sur la sépulture de ces hommes morts pour la liberté de conscience et la cause de l'égalité. Ce fut le berceau de l'église Saint-Timothée.
Saint Rémi kâ6-*530 , Romulfc [«90-680), gbnnace [600-654], Landon [645-651 /d'antres encore. enrichirent et augmentèrent cette première fondation.
Cet oratoire, qui passait pour être le second bâti dans Reims, fat remplace par une église. Saint Hemi réclama l'honneur d\v recevoir la sépulture. Il lui légua la somme nécessaire pour construire *a voûte. Elle portait déjà de s, m temps le nom de basilique. Elle fui érigée en collégiale, et dès l'origine elle possédait an Chapitre de vingt clercs ; au >r siècle ils n'étaient plus que douze.
La première église n'était plus que ruines au ifl
siècle. Elle l'ut réparée et embellie dans les \i ", XIIe et \iu siècles. Le corps de L'édifice datait du milieu du XIe ; on h1 devait aux soins de llerimard , abbé de Saint-Uemi. Picrrede Celles, un de ses plus illustres successeurs, avait tait, deux siècles après,
reconstruire le chœur et l'abside. Deux clochers dominaient le monument; ils renfermaient l'un quatre cloches destinées à appeler les chanoines aux offices, l'autre celles qui convoquaient à la messe les paroissiens.
Le portail avait deux entrées : la principale était placée au fond d'un porche assez profond ; on entrait sous cette voûte par une double arcade formant deux ogives séparées par une colonne de pierre.
C'est de notre église que partait, le lundi de la Pentecôte, la procession de la Pompelle dont nous parlerons plus loin.
L'église fut démolie ; pendant la révolution, des maisons particulières furent bâties sur son emplacement. En 1820, une croix fut posée sur le sol qui portait la façade de l'antique église. C'est le seul monument qui rappelle aujourd'hui le vieil édifice.
Une procession solennelle fut faite à l'occasion de son érection ; on y porta les débris des reliques qu'avait renfermées le trésor de Saint Timothée.
En suivantla rue des Créneaux pour aller à Saint- Timothée, on passait devant la porte d'un cimetière commun à cette église et à celle de Saint-Martin, dont nous parlerons bientôt.
Près de cette porte s'élevait une croix antique
connue sous le nom de croix du Fust , sans doute
parce qu'elle était de bois. Parfois à cause d'elle la
rue des Créneaux était appelée la rue du Fust.
Cette croix fut, vers 1556, l'objet d'un lâche sa-
crilége. Pendant la nuit , le Christ en fut arraché après avoir été traîné dans les ruisseaux fangeux du quartier, et fut pendu au gibet qui s'élevait alors sur la place de la halle Saint-Remi. Cette profanation fut attribuée partout aux protestants. Le calvinisme commençait à pénétrer dans Reims : il proscrivait les images et leur culte. Les coupables ne furent pas découverts. Tout le clergé de Reims se transporta processionnellement rue des Créneaux avec ses bannières, ses reliquaires, et après un sermon débité contre les hérésies , le monument fut de nouveau sanctifié.
A l'extrémité de la rue des Créneaux, à gauche, nous voyons une fontaine monumentale dite de Saint-Timothée.
Cette fontaine, avant toutes les autres, recevait et distribuait les ondes de la Vesle. C'est à ses pieds qu'en 1747 commença la fête organisée pour inaugurer les sources bienfaisantes dont l'abbé Godinot dotait son pays : c'est là que ce vénérable vieillard, entouré du conseil de ville , au milieu d'une foule joyeuse, but dans une tasse d'argent les premières gouttes d'eau qui jaillirent sous ses yeux. Sa main tremblante porta sa coupe à ses lèvres ; des larmes de bonheur coulèrent sur ses joues ; et les acclamations du peuple saluèrent l'homme qui lui sacrifiait une fortune acquise par le travail,