CHAPITRE XXXI
Quartier Saint-ISicaise. — Rues Bailla, — Sainte-Balsamie. — Place Saiut-Nicaise. — Rues Saint- Nicaise, — Saint- Jean-Césarée, — du Réservoir. — Place du Réservoir. — Rues des Cloilres, — Chénia, — Saint-Sixte.
?ify^\ entrons encore dans la rue du * j>z^ - Barbâtre , et reprenons notre $Èk 4- ascens*on au point où nous %W^ l'avons laissée sur la gauche.
U^ZjJm w" Là nous trouvons l'entrée de la
¥$&>&**£?* s?ggr„ petite rue Bailla : son nom ^«S^^^'^^L32 rappelle une des anciennes cérémonies de l'église de Reims.
A la procession des Rogations et dans d'autres occasions , le clergé de Reims promenait en ville un immense dragon d'osier. Un mécanisme intérieur faisait mouvoir les mâchoires du monstre, et les assistants s'amusaient à jeter dans sa gueule au mo-
ment où elle s'ouvrait, des pièces d'argent et des friandises. Tout ce qui s'engloutissait dans le gouffre béant se partageait entre les chanoines; ce qui tombait à terre était ramassé au profit du bas clergé. L'origine de cet usage, commun d'ailleurs à un grand nombre de villes en France, rappelait ces reptiles gigantesques dont l'existence était réputée fabuleuse, jusqu'aux magnifiques découvertes faites par la science moderne.
Au-dessus de la porte d'une des maisons de la rue Bailla était sculptée en pierre un dragon que les habitants du quartier appelaient Bailla. Cette effigie donnait son nom à la rue. Elle fut détruite en 1768 avec la maison qu'elle décorait.
Au bout de la rue, du côté des remparts, était jadis un jeu de tamis.
La fin de la rue du Barbâtre quitte son antique nom et prend celui de Sainte-Balsamie. Elle eut aussi ceux de rue du Saubourg ou des Salines. Elle reçut le premier parce qu'elle conduisait à l'église de Ste-Balsamie dont nous allons parler.
Dans la rue Sainte-Balsamie donnait une autre ruelle sise à droite et qui conduisait à Saint-Martin. Au coin était le presbytère de cette petite église ; il fut racheté en 1821 , et on y établit une école gratuite de jeunes filles tenue par les Sœurs du Saint Enfant-Jésus.
Au fond de la ruelle que nous venons de nommer était la petite église de Saint-Martin ; elle existait
du temps de Saint-Remi ; Flodoard Ta vue desservie par un collège de chanoines. Elle comptait plus de deux mille vassaux ; mais les invasions des Barbares et les guerres les ruinèrent. En 1131, elle fut restaurée à peu près entièrement par Farclievèque Regnault Després ; il la plaça sous l'invocation de Saint Martin et des bienheureux martyrs Saint Hippolyte, Saint Pierre et Saint Jean. Les chanoines de Notre-Dame prétendaient avoir droit de suprématie sur cette petite paroisse, et venaient y chanter messe et vêpres le A juillet, anniversaire de la translation des reliques de Saint-Martin.
La façade de l'église était simple : un fronton triangulaire couronnait une porte à plein-cintre. De chaque côté s'ouvrait une verrière de même forme. Au-dessus brillait une rose de petite dimension. Le portail était surmonté d'une tour carrée et assez haute. A son dernier étage étaient des ouvertures de forme romane. Sa toiture se terminait par deux clochetons en plomb : sur l'un était le coq obligé ; sur l'autre chevauchait Saint Martin.
Le cimetière était devant l'église qu'il longeait au sud ; il se confondait avec celui de l'église Saint- Timothée, et avait deux entrées, l'une rue des Créneaux, l'autre rue Saint-Sixte.
Près du clocher de Saint-Martin, on fit en 1738 une découverte des plus curieuses. Des fouilles conduisirent à un mausolée souterrain. On n'a pas oublié que la voie Césarée passait non loin de là, et l'on
sait que les Romains, et après eux les Gaulois, placèrent leurs tombeaux le long des grands chemins. Ce caveau avait quinze pieds et demi de long, huit de large, dix et demi de haut : vingt marches qu'il fallait descendre conduisaient à sa porte. Auprès était une fosse ayant huit pieds de hauteur et de largeur : elle renfermait des ossements entassés. On pensa quelle avait reçu les restes des serviteurs, et que l'hypogée , aujourd'hui détruit , abritait les cendres des maîtres.
Une petite commune s'était formée entre le bourg Saint-Remi et le bourg Saint-Nicaise. Elle était désignée sous le nom de Mairie de Saint-Martin. Les maisons renfermées entre les rues des Créneaux, de Sainte-Balsamie et de Saint-Sixte la composaient. L'exiguïté de son territoire lui attirait de mauvaises plaisanteries, et on le désignait sous le nom de Mairie de Pissechien. Ce quartier, où demeuraient ordinairement les chanoines de Saint-Timothée, faisait partie du ban du Chapitre. Les chanoines de Notre- Dame prétendaient tenir ce territoire de la libéralité d'Ogierle Danois ; si on les en eût crus, cette donation aurait compris tout le terrain entre la porte Cérès, la rue Neuve, les remparts Saint-Nicaise et Saint-Remi. Dès le règne de Louis le Débonnaire, la violence priva le Chapitre des bienfaits du pieux chevalier. Louis le Débonnaire dut intervenir et contraindre les usurpateurs à des restitutions. Dans le commencement du xme siècle [1216], les chanoines
permirent d'élever des maisons sur les terrains situés entre l'église Saint-Martin et les remparts. Cette portion de la ville fut bâtie bien avant les quartiers plus rapprochés de la porte Basée. Ses habitants avaient le privilège de ne pas payer les droits de stellage et de vicomte, quand ils vendaient chez eux des denrées de leur crû ; ils échappaient de même aux impôts levés par les archevêques sur leurs vassaux.
À l'extrémité de la rue Sainte-Balsamie était l'église collégiale qui lui donnait son nom. Du temps de Flodoard, elle existait sous l'invocation de Sainte- Balsamie, nourrice de Saint Rémi, et de Saint Celsin, frère de lait du grand apôtre.
Le nom de la sainte femme finit par faire oublier celui de son fils. L'église était même parfois désignée sous celui de Sainte-Nourrice.
Cette vieille basilique tombait en ruines, lorsqu'en 11 76 Guillaume de Champagne entreprit de la réparer. Les papes accordèrent des indulgences, les couvents voisins, les églises de Reims promirent des prières à ceux qui lui viendraient en aide. Quelques prêtres quittèrent le bourg de Varennes, vinrent à Reims, se firent recevoir chanoines dans l'antique collégiale, qu'ils rétablirent, et fondèrent eux-mêmes leurs prébendes avec les revenus qui leur appartenaient.
Les chanoines de 1176 ne trouvèrent pas dans la charité des fidèles et dans leurs propres ressources les
sommes suffisantes pour restaurer entièrement l'église ; elle resta long-temps imparfaite et ne dut se terminer que dans la seconde moitié du xiir9 siècle.
A côté de Sainte-Balsamie était une chapelle sou terraine connue sous le nom de cave ou de cavette de Saint-Maur. Là le vénérable prêtre rémois se retirait aux jours de la persécution et faisait entendre la parole de Dieu aux fidèles qui bravaient la mort pour l'entendre.
La révolution eut le plaisir de voir tomber l'église de Sainte-Balsamie et de combler la cave de Saint- Maur.
La rue Sainte-Balsamie nous conduit sur la place Saint-Nicaise. Là s'élevaient l'antique abbaye, l'élégante église dont nous venons de prononcer le nom. Nous en parlerons dans le chapitre suivant. Sur cette place s'élevaient jadis trois églises : à gauche Sainte-Balsamie, à droite Saint-Jean, au fond Saint- Nicaise.
Au centre, on vient de placer la jolie fontaine qui parait jadis la place de la Halle-aux-Draps. Sur une base décorée de quatre tables de marbre noir fixées avec des boutons de cuivre, s'élève un socle de marbre rouge ; il supporte un vase de bronze. Quatre serpents entrelacés forment ses anses. Des gueules de dragons placées dans la partie inférieure du monument vomissent l'eau que leur envoie le réservoir. Des bornes rangées en cercle protègent ce gracieux monument du siècle dernier.
Quand on a traversé la place Saint-Nicaise, on trouve à sa gauche la rue Saint-Jean-Césarée. Elle faisait suite aux rues du Barbâtre et Sainte-Balsamie, et conduisait à la porte Saint-Nicaise. Elle doit son nom à la petite église Saint-Jean qui se trouvait à son entrée. L'épithète Césarée rappelle qu'elle faisait partie de l'ancienne route romaine, connue sous le nom de via Cesarea.
L'église Saint-Jean était située sur la place Saint- Nicaise, sur la droite, au lieu où se trouve aujourd'hui le n° 4. La porte était placée sous un auvent ; elle ouvrait sur la place ; une petite statue de Saint Jean la surmontait. Le cimetière était placé devant le portail. Cette petite chapelle n'avait rien de remarquable ; elle existait déjà au temps de Saint- Remi et fut rebâtie dans le xnr9 siècle.
Elle avait pour paroissiens les habitants de Cormontreuil. L'église de cette commune, qui est fort ancienne, n'était qu'une chapelle succursale. En 1671, Maurice Le Tellier l'érigea en paroisse et voulut supprimer celle de Saint-Jean qui devenait inutile : il ne put y parvenir. Tout ce qu'il put faire pour lui donner un peu d'importance, fut de lui réunir celle de Saint-Sixte , dont nous parlerons bientôt.
C'est par la rue Saint-Jean-Césarée que Saint-Timothée et ses compagnons furent conduits au supplice qu'ils subirent à la Pompelle ; c'est par-là que passait dans l'origine la procession qui allait tous les
ans, le lundi de la Pentecôte, honorer leur mémoire en visitant le théâtre de leur martyre.
A l'extrémité de la rue Saint-Jean-Césaréc était une ancienne porte de la ville ; elle remontait au moins au xme siècle, et dut être faite quand Thomas de Beaumetz permit aux religieux de Saint-INicaise de protéger leur couvent par une enceinte fortifiée.
En 4558 la porte Saint-Nicaise, sur la voûte de laquelle passaient les remparts, fut murée du côté de la campagne. Le pont jeté sur les fossés qui le précédaient fut brisé. Depuis elle ne fut plus ouverte, et on lui donna le nom de porte Condamnée ; elle fut remplacée par la porte de Dieu-Lumière. Les tours qui la défendaient furent abaissées en 1749 et mises au niveau des fortifications voisines. Leurs parties inférieures sont encore debout ; on peut facilement distinguer la position qu'elles occupaient. Leur matériaux furent employés à bâtir les fontaines.
La voûte de la porte Saint-Nicaise existe encore ; on aperçoit son entrée du côté de la ville au bout de la place du Réservoir, et le sommet de son arcade au milieu des ruines du côté de la campagne.
Au pied du rempart qui descendait vers la porte Dieu-Lumière, est la place du Réservoir; elle donne son nom à une petite rue qui vient y aboutir. Jadis elle s'appelait rue Tout-y-Faut. 11 paraît qu'on n'y voyait ni puits ni fosses d'aisances : indè nomen. La rue Saint-Jean-Césarée avait trois puits : aussi avait-elle reçu le surnom de Tout-n'y-Faut. Quant à la place
du Réservoir, elle portait naguère encore le nom de place de la Tour-du-Puits. Devant elle se trouvait dans les remparts une tour, dont la partie inférieure renfermait le puits où tout le quartier venait remplir ses seaux.
Aujourd'hui Ton voit au centre de cette place l'édifice qui recouvre les bassins où se réunissent les eaux nécessaires au service des fontaines.
Revenons encore place Saint-Nicaise. Là vient aboutir la rue des Cloîtres. De ce côté elle porta jusqu'à ce jour le nom de rue des Quatre-Chats- Grignants. Elle le devait à une sculpture qui décorait l'extérieur d'une de ses maisons. Suivant la tradition, ce bâtiment fit jadis partie d'une ferme appartenant à l'abbaye de Saint-Remi. A une époque que nous ne pouvons déterminer, un viol y fut commis ; le coupable fut arrêté et condamné par le§ échevins du ban Saint-Remi a être brûlé vif dans une cage de fer. L'arrêt ordonnait qu'avec lui seraient renfermés quatre chats. La fureur de ces animaux exposés aux flammes devait ajouter de nouvelles tortures au supplice du feu. En mémoire de cette terrible exécution, les quatre chats bourreaux et victimes furent représentés sur différents points du bâtiment dont s'agit ; ils rappelaient à tous quel supplice attendait l'homme assez lâche pour abuser de sa force brutale.
La seconde portion de la rue des Cloîtres doit ce nom aux bâtiments qui l'occupaient. On en voit en-
core des débris dans les maisons qui les ont remplacés ; nous citerons notamment une arcade ogivale et des piliers que nous avons remarqués dans une cour sise à droite en allant à la place Saint-Nicaise. C'est là que demeurèrent les chanoines de Saint- Timothée, tant qu'ils menèrent la vie commune. Leurs bâtiments, dans l'origine, passaient devant l'église Saint-Sixte et se prolongeaient jusqu'à la rue Dieu-Lumière. La rue reçut parfois le nom de rue du Cloître-de-Saint-Timothée. Les cloîtres furent démolis en 165*2, et les chanoines se dispersèrent dans les maisons voisines.
Au centre de la rue du Cloître, qui devint en 1795 celle de la République , vient aboutir la rue Chenia. On a prétendu que ce mot venait de chêne-y-a , ou de chaîne-y-a , ou de chenille-il-y-a. Hàtons-nous de dire, pour arrêter l'imagination du lecteur dans ce dédale de hautes questions historiques, que cette même rue est tantôt nommée Chamia, Chamie, Champichat, Champissat, Chainia. Constatons cependant que, si l'on en croit une vieille tradition, il y avait au bout de cette rue un vénérable chêne qui aurait été abattu vers 1668. Parallèlement à la rue du Cloître, et aboutissant comme elle d'un côté sur la place Saint-Nicaise, et de l'autre sur la place Saint-Timothée, se trouve la rue Saint-Sixte. Elle devint en 1795 celle des Patriotes. Elle est ouverte sur l'emplacement de la plus antique église de nos contrées, de celle qui lui a laissé son nom.
Ce n'est pas dans la vieille cité qu'il faut chercher le berceau de la religion de nos pères. Les crayères furent, dit-on, l'asile où le christianisme naissant éleva son autel. La persécution y chercha les néophytes et les immola sur les collines voisines. Le point où nous sommes fut le théâtre de ces nombreux martyres, et bientôt plus d'une tombe mystérieuse va s'ouvrir devant nous.
Sur cette terre baignée d'un sang généreux, sur cette terre qui vit tomber tant de héros, vinrent rêver le doute las d'errer , le dégoût des orgies païennes et le mépris de leurs dieux sans pudeur. Au milieu des tombeaux la voix de Dieu se fît entendre ; au milieu des tombeaux l'immortalité de l'âme apparut triomphante. La persécution convertit aussi bien que la parole des hommes; la hache du bourreau multiplia les chrétiens en multipliant ses victimes. Bientôt les saints cantiques retentirent en plein air, et l'on adora le Très-Haut à la face du soleil. Reims eut ses apôtres, ses prêtres, son évèque ; Saint Sixte fut le premier chef du clergé rémois [290-308, circa]. Au point où nous sommes fut le premier palais épiscopal de Reims ; c'est là que la tradition place la demeure de Saint Sixte. Sa pauvre habitation précéda l'église ; il y réunissait les chrétiens à l'heure où les oppresseurs dormaient. Plus tard, à côté , s'élevait un oratoire : ce fut notre première cathédrale. Son humilité la sauva. Les bois de la montagne l'ombragèrent, et
sous ses dalles fut enseveli Saint Sixte ; à coté de lui reposèrent ses trois premiers successeurs, Sinice, Armand et Bétause. Leurs restes furent depuis exhumés par les soins de l'archevêque Hervé, et transportés en 920 d'abord à Saint-Remi, puis à Notre-Dame.
L'antique chapelle devait remonter à la fin du me ou au commencement du ive siècle de l'ère chrétienne ; elle fut d'abord placée sous l'invocation de Saint Pierre. Elle était pauvre de structure et simple de construction ; son portail était sans ornement. Ses pierres étaient, à l'extérieur, taillées à facettes comme dans les bâtiments gallo-romains. Elle fut supprimée sous l'archiépiscopat de Maurice Le Tellier (1), qui réunit sa cure à celle de Saint- Jean, parce que, disait-on, elle était inutile et allait s'écrouler.
La rue Saint-Sixte aboutit à l'ancienne voie (jésarèe. De plus trois antiques cimetières lui livraient passage. Aussi la pioche n'y peut-elle fouiller sans heurter les ossements blanchis , ou la tombe de burge aux larges flancs.
(l) Maurice Le Tellier devait dédier à Saint Sixte la chapelle du séminaire. On n'en a rien fait.