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CHAPITRE VI

Quartier des Capucins. — Rues de la Tannerie, — D'Amour,, — Des Carmélites, — Des Capucins.

livons les nouveaux quais et retournons vers la porte de Vesle. Là nous trouvons la courte rue de la Tannerie :

elle doit son nom au genre de métier qui s'y exerce depuis longues années. Nous avons vu les tanneurs de Reims vouloir au xvie siècle laver leurs cuirs le long de la tranchée et renvoyés au pied de la tour Saint-Victor. Ils y sont restés.

En descendant la rue de Vesle, on trouve bientôt à sa droite la petite rue d'Amour ; elle donne de

l'autre extrémité dans la rue des Carmélites. Povillon-Piérard pense quelle emprunte son nom à la visite faite à Reims en 1595 par un sieur Damour, conseiller au parlement de Paris , qui vint , avec le jeune duc de Guise, recevoir du conseil de ville et des habitants le serment de fidélité à Henri IV.

La rue d'Amour fut peut-être une de celles où s'exerçait cette profession que la morale condamne et que la police tolère par nécessité. Dans cette hypothèse, son nom serait assez moderne , car dans le xvne siècle à Reims, on ne faisait sur ce point aucune concession. Peut-être le sol qui nous occupe futil le théâtre d'une amoureuse aventure , quand cette partie de la ville n'était que jardins et prairies. La rue fut peut-être un de ces sentiers ombragés d'aubépines , tapissés de gazon , où le rossignol chante au printemps , où s'en vont le long des saules, causant à voix basse, garçons et fillettes, quand la nuit étend son voile discret sur les choses de ce monde.

Au bout de la rue d'Amour se trouve celle des Carmélites ; elle est parallèle à la rue de Vesle, et finit par une impasse au fond de laquelle est la communauté qui lui donne son nom.

Elle portait jadis celui de rue du Chapelet : la révolution, qui préférait le son du chaudron à la pieuseharmonie des cantiques, fit de la rue des Carmélites celle des Carmagnoles.

En 1632, Anne d'Autriche , la femme d'un roi faible, la mère d'un grand monarque, passait à No-

gent-l'Abbesse. Elle reçut, dans cet antique monastère , une députation du conseil de ville , et lui témoigna le désir de voir établir à Reims une maison de Carmélites. Le 29 juin, les habitants délibérèrent sur la réponse à faire à Sa Majesté : ils réfléchirent long-temps avant de refuser ou de consentir.

Ce ne fut que le 26 avril 4635 qu'on s'inclina devant les lettres-patentes accordées par Louis XIII aux filles duCarmel.

L'archevêque Henri de Guize leur fit l'abandon d'un terrain pris dans le Jard. C'est là qu'elles élevèrent leur église et leur maison, que rien ne rendait remarquables.

Elles se dispersèrent devant l'orage et allèrent chercher sur la terre étrangère une liberté qu'on leur refusait en France. En 1802 , toutes les sœurs qui survivaient aux mauvais jours se réunirent sur le sol de la patrie, et revinrent à Reims. Elles voulaient mourir aux lieux qui les avaient vues naître. Enfin, le 15 octobre 1815, elles entrèrent dans leur ancien couvent, en remerciant le ciel qui leur rendait l'asile où s'étaient passées leurs jeunes années. Pour le racheter, elles empruntèrent. La charité vint à leur secours, et bientôt leur nouvelle église, placée sous l'invocation de Sainte Thérèse, leur illustre patrone, redevint leur propriété.

La révolution de 1830 crut avoir des motifs pour les inquiéter. Le 13 août , le peuple se réunit dans la rue qu'elles habitent , et poussa contre elles des

cris menaçants. Les propos les plus absurdes circulaient dans la foule ; la fermeté du maire, M. Andrieux , dissipa les rassemblements. Mais quatre jours après, pendant que les autorités civiles et militaires proclamaient le roi que la France se donnait, de prétendus libéraux, qui, dans une révolution , ne comprennent que les idées d'anarchie et de violence, tentèrent de piller le couvent. La garde nationale accourut à temps et sauva la maison.

Depuis, comme par le passé, les filles de Notre- Dame du Mont-Carmel n'ont cessé de prier pour la France et ce peuple qu'on égare toujours si facilement.

La rue des Carmélites nous conduit à celle des Capucins.

Les capucins, ces violents apôtres de la Ligue, professèrent pour le Béarnais la haine la plus cordiale : chacun a ses inclinations.

De quelques villes ils furent chassés par les habitants , de quelques autres ils furent balayés par les vainqueurs. Jusqu'en 1595, la ville de Reims s'était parfaitement bien passée de capucins ; néanmoins , comme elle était encore un des foyers de la sainte Ligue , et qu'elle tint une des dernières pour la double croix de Lorraine , nos révérends y apportèrent leurs barbes et leurs capuchons. Le conseil de ville les logea d'abord dans une maison située près de Saint-Sixte ; on leur ouvrit ensuite l'hospitalière maison des Écrevés.

Ils avaient pris du temps de la Ligue des habitudes d'insubordination et de violence qu'ils conservèrent quand l'union et la paix furent devenues à Tordre du jour par toute la France. Ils se permirent d'enlever du haut de la porte de leur nouvel asile l'antique inscription portant : Collegium Screveorum, et mirent à la porte les régents de ce vieux collège , qui avaient consenti à partager leur toit avec eux. Le conseil de ville contraignit les capucins à remettre à leur place inscription et régents. Ces bons pères avaient peu de respect pour les autorités héréditaires ou électives : ils se laissèrent aller dans leurs sermons à des diatribes contre les officiers municipaux et les membres du prèsidial. Ils avaient impunément attaqué déjà la monarchie et la personne du modèle des rois. La Ligue avait accoutumé les Rémois à ces écarts d'éloquence ; mais le conseil de ville , sourd quand on insultait Henri IV, avait l'oreille très-fine quand il s'agissait de sa propre considération.

Un jour donc que le révérend père Brulard s'était permis une sortie violente contre les autorités locales, il est cité à comparaître devant le sénat offensé pour rendre compte de sa conduite : il ne s'y présente pas ; on l'ajourne de nouveau , ainsi que le père gardien : tous deux font défaut. Cette fois, le conseil de ville prend une énergique résolution : il bannit de Reims les capucins comme gens mutins et ennemis de l'ordre , et les fait conduire en

voiture d'abord à Fismes, puis à Paris. Ceci se passait en mars 1596.

Malgré ce rude échec, les remuants exilés ne se tinrent point condamnés sans retour. Deux ans après, ils suppliaient Y archevêque Philippe du Bec de faciliter leur rentrée dans Reims ; celui-ci sollicita d'abord avec prudence l'agrément du conseil de ville, qui repoussa nettement les ouvertures qu'on lui faisait.

Cependant André Goujon , sieur de Bouzy , lieutenant des habitants, avait un fils qui avait pris le froc chez les capucins. Il désirait le voir habiter Reims , et se laissa gagner. Il convoqua sans bruit à l'hôtel-de- ville les habitants favorables aux requérants. On déclara consentir à les admettre , pourvu qu'ils ne soient pas plus de dix ou douze. Les échevins et les élus protestèrent aussitôt contre cette illégale délibération; ils en appelèrent au parlement, qui ordonna qu'une assemblée générale et publique des habitants aurait lieu régulièrement, et que la requête des capucins lui serait présentée ; elle se tint le 14 juin 1612, et fut présidée par le duc de Ne vers, gouverneur de Champagne.

Ce vieux chef de la Ligue sentait encore le levain : il décida les habitants à recevoir les capucins, et ceux-ci obtinrent enfin, en 1613, des lettrespatentes qui furent enregistrées à F hôtel-de-ville.

Ce fut encore dans l'inépuisable territoire du Jard que l'archevêque Louis de Lorraine daigna leur faire une concession. La première pierre de leur église fut

posée par le prélat et l'abbesse de Saint-Pierre, Renée de Lorraine.

L'église des capucins fut consacrée le 28 août 1620 ; elle fut détruite en 1790. Ses autels regardaient l'orient : ce fait n'a d'importance que parce qu'on a remarqué que dans d'autres maisons du même ordre, ils étaient tournés vers l'occident. L'église était située dans la cour à droite en entrant par la rue des Capucins ; elle était peu profonde , mais assez large ; elle comprenait trois nefs qui ne communiquaient entre elles que par une seule arcade. Chacune d'elles avait une entrée sur la façade donnant sur la cour, au centre de laquelle s'élevait une croix. Le clocher du saint édifice, carré sur sa base , pointu au sommet, était à cheval sur la nef principale ; sous sa voûte silencieuse reposait un enfant de Reims, mort en 1640, par suite des blessures qu'il avait reçues au siège d'Arras, Cauchon de Maupas , baron du Tour. Il disait à sa dernière heure : ce J'aime mieux mourir que de vivre inutile à la France et au roi. »

À gauche dans la cour, vis-à-vis de l'église, étai le cloître.

En creusant, en 1615, les fondations nécessaires aux constructions de la communauté, on trouva, à neuf pieds de profondeur , les traces d'un aqueduc qui se dirigeait vers le Chapitre, et d'une voie romaine que le savant Bergier fît ouvrir. Il constata qu'elle se composait de trois couches. Des

pierres larges et plates, épaisses de 10 pouces, jointes avec du ciment et posées sur un lit de sable et de chaux, formaient la première ; la seconde était construite de pierres tantôt cubiques, tantôt longues ou ovales , grosses comme des balles d'enfant et entassées à coups de marteau , sur une épaisseur de 8 pouces ; la troisième couche était un mélange de terre glaise et de chaux réunies à coups de masse ; elle était épaisse de 11 pouces, surmontée d'un lit de cailloux ayant 6 pouces de profondeur. Cet encaissement avait en tout 5 pieds de hauteur.

Dans la rue des Capucins on remarque, n° 3, une niche placée au-dessus d'une porte-cochère, et assez antique. Au-dessus de la porte de la maison portant le n° 32, on voit les débris d'une descente de croix ; la Vierge est assise, elle tient sur ses genoux le corps du Christ. Ces figures sont mutilées. Elles doivent remonter au dix-septième siècle. Audessous étaient écrites ces paroles, si bien comprises de toutes les mères : Stabat mater dolorosa.

La rue des Capucins prit le nom de Guillaume Tell pendant la révolution. Plus tard, sans recevoir ses anciens hôtes, dont on n'a jamais eu besoin à Reims, elle reprit son premier nom : cela suffisait.

En mars 1789, la rue des Capucins fut le théâtre de graves desordres. Le pain était cher et le peuple murmurait. Quelques émeutiers envahissent le marché, délient les sacs de blé et de farine, fixent le prix de la vente , et forcent les marchands à livrer

leurs denrées pour les sommes qu'ils désignent. On ne s'en tient pas là : la foule s'empare d'une voiture de farine , jette les sacs à terre et en distribue le contenu gratis. Cette première spoliation , qu'on ne peut empêcher, encourage la populace. Bientôt elle assiège les maisons des sieurs Laverne , brasseur, Prévoteau-Villé , laboureur , s'empare des grains qu'elle y trouve, et se les partage. Elle se précipite dans la rue des Capucins, où demeurait un cultivateur nommé Petit. Sa porte est enfoncée ; on le force à donner sa récolte à vil prix. La boutique d'un boulanger voisin est pillée. Les officiers de police sont méconnus et meurtris de coups. La force armée, la justice finissent pourtant par reprendre le dessus , et quelque temps ensuite, les principaux coupables, après avoir subi la peine du carcan sur la place de la Couture , étaient envoyés aux galères. Ainsi l'anarchie préludait aux troubles qui laissèrent loin derrière eux les violences de la Ligue , et firent facilement oublier les fantaisies des capucins.

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