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CHAPITRE VII

Quartier de V'esle. — Rue de Yesle.

e venons de la rue des Capucins à la rue de Vesle , et cette fois nous allons la parcourir. La rivière à laquelle elle vient aboutir lui donne son nom ; elle séparait le Jard de la mairie de la Couture.

D'abord simple chaussée construite sur les marais qui couvraient jadis cette partie de la ville , elle fut grande route et probablement voie romaine; et quand Reims recula son enceinte, elle devint une de ses grandes lignes de communication. Telle quelle est de nos jours, elle comprend trois rues, celles du

Bourg-de-Yesle , de Vesle et de la Porte-aux- Ferrons.

Cette dernière existait avant les deux autres , elle s'arrêtait à l'ancienne porte de la ville. Quand la cité sortit de ses vieux murs, la rue de Vesle se forma d'abord : les environs de la rivière étaient encore en culture; ce ne fut que plus tard, vers la fin du xne siècle, qu'ils se couvrirent d'habitations , et on y vit un bourg qui eut sa rue. ïl dépendait du Chapitre ; la mairie qu'il y avait établie fut reconnue en 1216. Elle étendait ses pouvoirs jusque dans le faubourg actuel. Cette partie de la ville était nommée la Terre commune , probablement parce qu'il y eut long-temps des portions de sol sur lesquelles chacun pouvait s'établir. Le bourg de Vesle ne fut pavé qu'en 1732 ; à cette époque, un ruisseau fangeux et profond menait encore à la rivière les eaux de la ville.

N° 129, au sacre de Charles X descendit M. de Villèle, ministre des finances, un de ces hommes qui n'ont jamais joui des douceurs de la popularité, mais à qui l'histoire rendra justice.

Signalons le bâtiment qui porte le n° 155. On y remarque une petite porte ornée de sculptures gothiques ; c'était là qu'était le prieuré de Saint-Bernard. Lorsqu'en 1559 on rasa le couvent des béguines qui se trouvait à Clairmarais, les religieuses entrèrent dans la ville nouvelle et s'établirent sur un terrain sis entre la rue de Thillois et la rue du

Bourg-de-Vesle. Vers 1571, nous voyons l'abbesse de Clairmarais, Marguerite la Pacarde, donner des biens à la nouvelle maison. Au commencement , d'autres disent vers le milieu du xve siècle , l'abbé de Clairvaux envoya un religieux de son ordre visiter le couvent ; celui-ci s'y trouva bien et s'y installa ; les religieuses, épouvantées de ce voisinage masculin, prirent la fuite et se retirèrent à Châlons sans se faire autoriser à ce brusque déménagement. Ce fut en vain que l'abbé de Clairvaux, dans un chapitre général de l'ordre, les excommunia, elles refusèrent de rentrer au bercail. Nous avons constaté leur présence dans Reims en 1404. En fuyant elles emportèrent leurs archives, qui devaient être fort curieuses: leur communauté avait remplacé probablement celle fondée par Saint Rémi sur le premier terrain qu'elles occupaient. On a vendu dernièrement à Châlons une lettre d'Abailard qui venait, disait-on, de leur cartuiaire.JLes Bernardins prirent leur place, et gardèrent ce prieuré jusqu'à la révolution ; il valait 2,000 livres de rente. Les religieuses avaient élevé leur porte sur la rue de Thillois. Les enfants de Saint-Bernard en ouvrirent une autre plus grande sur la rue du Bourg-de-Vesle : leur petite chapelle avait aussi son entrée de ce côté ; un modeste clocher la surmontait; le portail, dont le style accuse le xive ou le xve siècle, se compose d'une arcade longue et ogivale ; au-dessus est une niche de même style qui renferme une Vierge ; cette figure est assez gracieuse : la mère

regarde l'enfant et lui sourit : cette heureuse idée de l'artiste ôte à son œuvre la raideur qu'ont parfois les statues de cette époque ; des anges, à genoux sur des nuages placés aux deux côtés de la niche, semblaient la porter. Ces figures aujourd'hui n'existent plus. Des dauphins soutiennent un écusson placé au-dessous ; il paraît que quelques peintures à fresque ornaient à l'extérieur cette partie de l'édifice ; avant que le badigeon ne les eût anéanties, on distinguait un chapeau de cardinal , des rosaces et les restes d'une inscription en lettres gothiques. La chapelle existe encore, elle sert de remise à un carrossier ; à ses pieds et sur la rue était adossée une fontaine dite de Saint-Bernard. C'était une borne haute de cinq à six pieds , ornée d'une tête de lion en bronze qui jetait l'eau par la gueule.

Non loin de là s'élève le petit portail de la paroisse Saint-Jacques, joli monument qui tient encore de l'architecture gothique , mais qui laisse entrevoir l'approche d'un nouveau style. Il se trouve à l'entrée d'une ruelle qui conduit à l'une des basses nefs de l'église. Un toit qui s'élance en pointe l'abrite. Des lignes ogivales, des rosaces décorent sa partie supérieure ; au-dessous sont trois niches ; la statue de Saint Jacques était autrefois assise dans celle du milieu. Depuis quelques années, elle a été déplacée pour être mise dans une des chapelles de l'église. Cette élégante construction demande à être restaurée. Nous la recommandons aux amis des arts.

Avant d'entrer dans le cœur de l'ancienne rue de Vesle , voyons ce que nous apprend , sur le terrain que nous venons de parcourir, le manuscrit de 1328. Le haut de la rue formait le quarrel du gué de la porte à Vesle. A cette époque, la porte jumelle n'existait pas ; il n'y avait peut-être sur la rivière ni pont de pierre ni pont-levis , et il fallait passer l'onde en y mettant les pieds. Près de là demeurait Jehan de Vitry, tanneur : la rue de la Tannerie n'avait pas encore de nom. Dans ce quartier, plusieurs maisons appartenaient à la famille Grammaire ; elle occupait déjà dans Reims une importante position, dont elle se montra digne en 1359. Deux de ses membres principaux , Aubry et Jean Grammaire, se mirent à la tète du mouvement qui constitua le conseil de ville et repoussa l'armée d'Angleterre.

Revenons à la rue de Vesle , et continuons nos minutieuses investigations. Dans la maison qui porte le n° 10, on vit descendre au dernier sacre le prince de Talleyrand, ce périgourdin à la jambe boiteuse, à l'esprit si leste et si délié. L'hôtel voisin, possesseur du n° 9, rappelle de tristes souvenirs : il était habité, en septembre 1792, par les sieur et dame de Montrozier. Celui-ci , ancien lieutenant du roi à Lille, avait quitté le service et s'était retiré dans nos murs ; il n'avait pas émigré , et dès-lors il fut classé parmi les suspects. Le 3 septembre, sa maison fut menacée parla populace qu'avait soulevée une

horde d'étrangers et de vagabonds. Vieux soldat, et fort d'une conscience sans reproche , il refuse de s'évader ; on l'arrête , on le conduit au milieu des vociférations et des menaces, à la prison nationale. Le malheureux n'y reste pas long-temps : l'autorité ne peut le soustraire à la mort. Les septembriseurs le traînent et le massacrent sur la place de Ville ; sa tète, mise au bout d'une pique , est promenée dans Reims, à la fin rapportée rue de Vesle et présentée à Mme de Montrozier. Le ciel avait permis que celle-ci fût tellement malade , qu'elle put échapper à l'affreux spectacle qu'on voulait lui faire subir : elle ne vit rien ; et les monstres reculèrent devant cette couche où l'agonie semblait braver leur férocité.

Dans cette maison demeurait Lévèsque de Pouilly, lieutenant des habitants de Reims , membre de l'Académie des Inscriptions ; c'est à lui que milord Bolingbroke écrivait : « Je ne connais que trois hommes dignes de gouverner la nation : vous, Pope et moi. » Nous aurons occasion de citer les services qu'il rendit à Reims. Son fils fut comme lui membre de l'Académie des inscriptions ; son frère, Jean Lévèsque de Burigny, eut le même honneur.

Dans l'hôtel qui nous occupe, Voltaire et l'aimable marquise du Ghâtelet passèrent quelques jours : ils animèrent de leur brillante conversation les salons de M. dePouilly. La famille de ce dernier conserve de nombreuses et spirituelles lettres adressées à son chef par le grand poëte.

La façade de cette maison fut refaite en 1647. Deux ans après, elle fut le théâtre d'une grave émeute dont M. Louis Paris publiait le curieux récit en 1842. Le parlement et le Mazarin se partageaient la ville. Le marquis de La Vieuville , gouverneur de Champagne, tenait pour la cour, et logeait momentanément dans l'hôtel dont nous parlons et qui appartenait à M. Lebel de Sors, conseiller au présidial. Pour surprendre la correspondance établie entre les frondeurs de Paris et ceux de Reims , il n'avait pas trouvé de moyen plus sûr que celui de décacheter toutes les lettres que la poste apportait. Cet indiscret abus de pouvoir indisposait la bourgeoisie : le premier mars, M. de La Vieuville, suivant son usage, se fait remettre chez lui la valise complète du courrier : celui-ci se plaint, le peuple l'écoute, les frondeurs le poussent à l'émeute, et des groupes menaçants se forment devant l'hôtel de Sors. Le marquis a l'imprudence de leur faire jeter vide la valise qu'ils réclament avec son contenu. Cette bravade met le peuple en fureur; à l'aide d'un tombereau qui passe, il enfonce la porte et poursuit le gouverneur : celuici se sauve dans les greniers, court sur les toits, de là descend dans une cave où on le trouve ; on l'en tire, et on le chasse de la ville. On a de la peine alors à maintenir le lion déchaîné ; les pierres volent de tous côtés , plusieurs maisons sont menacées, les magistrats sont insultés, enfin les bourgeois royalistes reprennent le dessus. Peu de temps après on

pendait sur la place de Ville deux pauvres diables sacrifiés au Mazarin. Les vrais coupables furent protégés par le parlement de Paris.

Napoléon passa quelques heures dans la maison sise en face de l'ancien hôtel de Sors (n° 204).

Nous sommes arrivés au carrefour qu'on appelait la Croix Saint-Victor. Là venait aboutir la rue de la Porte-aux-Ferrons , nommée rue Viala (1) pendant la révolution, et faisant suite à la rue de Vesle. Elle devait son premier nom , quelle a repris et gardé jusqu'à nos jours, à la présence d'une des anciennes portes de la ville. Là commençait la vieille cité rémoise, là fut un des points de la première enceinte dont nous parlerons plus loin. Des fouilles faites en 1615 dans cet endroit, amenèrent la découverte de la voie romaine.

La Porte-aux-Ferrons était un monument massif sans sculpture ; rien ne la recommandait aux amis de l'art et de l'histoire que son antiquité. La tradition n'avait pas su conserver les vieux souvenirs qui pouvaient s'y rattacher. Elle supportait un corps de bâtiment percé de deux fenêtres jadis grillées. Le fossé qui précédait cette porte fut comblé vers le milieu du xivfi siècle, et dès cette époque on cessa de la fermer. Elle devint un simple passage, étroit et incommode : au milieu d'une grande ville, il devait périr. Il fut détruit en 1775. Louis XVI donna 4,500 livres à cet effet.

(1) Nom d'un jeune héros républicain.

De chaque côté de la rue, des plaques de marbre noir furent placées à peu près aux points où était le vieux monument. On y grava en lettres d'or les inscriptions suivantes :

« Louis XVI, lors de son sacre, en 1775, a ordonné la démolition de la Porte-aux-Ferrons, et Sa Majesté a fait donner les sommes nécessaires pour F exécution de ses ordres. »

ce L'an 1787, M. François-Joseph Souyn étant lieutenant des habitants, il a été posé deux bornes vers l'Orient pour représenter les limites de l'ancienne cité, l'une à vingt-cinq pieds de cette inscription, et l'autre à dix-huit pieds de la première. »

Ces deux inscriptions, ornées de quelques sculptures, et soutenues par des débris de l'antique édifice, furent mutilées à la révolution. Elles ont été restaurées depuis.

La Porte-aux-Ferrons devait son nom à l'industrie qui était venue s'asseoir à ses pieds.

Mais cet antique édifice n'avait pas attendu cette circonstance pour prendre un nom ; cette porte, qui vit passer les Gaulois, les Romains et les Francs, portait au temps de Saint Rémi les noms de Suessionensis, Suessionica : elle conduisait à Soissons, ville aujourd'hui déchue, ville capitale sous les Mérovingiens. Plus tard, elle devint porta Lutetiœ Parisiorum : Soissons pâlissait déjà devant l'astre de Paris ; on la nommait aussi porte Valoise ou Galoise, Valesia ou Galesia. N'y a-t-il pas là un

souvenir de l'ancienne Gaule ? Ce nom fut en honneur jusqu'au xive siècle. Une famille de Reims , dont la maison touchait sans doute à cette porte, en avait pris le nom ; nous le trouvons dans le livre de

Enfin Jean de Salisbury la nomme porte de Vénus : c'est une réminiscence de la domination romaine. Il y eut à Reims un temple dédié à Vénus : la tradition le place aux lieux où s'élève aujourd'hui la cathédrale. Ce point est cependant sujet à discussion. Il est probable que la Porte-aux-Ferrons remplaçait un arc-de-triomphe sculpté comme ceux dont nous parlerons plus loin, et dédié à la déesse des amours : sans doute il portait sa séduisante image.

Près de la Porte-aux-Ferrons fut une chapelle dédiée à Saint Victor. Saint Rémi, Landon, un de ses successeurs firent des legs ecclesiœ Sancti Victoris ad portam Suessonicam. On ne sait au juste à quelle place s'élevait cet antique oratoire, ni à quelle époque il fut démoli ; peut-être fut-il détruit pour faciliter les travaux de fortification faits dans le xe siècle. On croit en trouver quelques traces dans les maisons placées à l'entrée de la rue du Clou-dans-le-Fer ; on y remarque à l'extérieur, il est vrai, des traces d'arcades ogivales , mais elles sont beaucoup plus récentes que le monument dont nous cherchons la place.

Aujourd'hui la longue ligne que nous venons de

parcourir n'a plus qu'un nom, et désormais c'est à la rue de Vesle qu'appartiennent tous les souvenirs , tous les détails dont nous avons fatigué la patience du lecteur.

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