CHAPITRE XII
Quartier de la place Royale. — Raes de rArbalëte,— de la Ghanvrerie. — Impasse du Bras-d'Or. — Place des Marchés. — Rues Colbert, — des Elus, — des Deux- Anges, — de rEcrevisse,— Trudaine. — Place Royale.
E quartier central de la ville»
celui de la place Royale , est riche en traditions. Nous j entrons en passant de la rue du Cadran-Saint-Pierre dans celles de TArbalète et de la Chanvrerie qui lui font suite ^ et n'en forment pour ainsi dire qu'une. Cette der~ nière, au xvii*' siècle, n'avait pas de droits bien établis au titre de rue ; parfois remplacement qu'elle occupe se nommait simplement la Chanvrerie ; c'était là que se faisait de temps immémorial le commerce du chanvre. Ce marché avait la plus grande impor-
tance dans les xiv« et xv« siècles , lorsque les fabricants de toiles rémoises rivalisaient avec ceux de Flandre. Quand cette industrie eut été remplacée par d'autres , le marché au chanvre n'offrit plus d'intérêt, et au xvm^ siècle on le supprima : ce ne fut plus qu'aux foires annuelles qu'on le vit encore s'ouvrir.
La rue de l'Àrhalète fut d'abord la rue des Sacs, ou la rue de la Hérisanderie ; elle porta ces noms depuis le xii^ siècle jusqu'au xiy« ; à cette époque elle prit celui de rue de la Chanvrerie, qu'elle a conservé à son anguleuse extrémité ; il est possible que le chanvre se vendit dans des sacs.
Quand l'astre de la toile pâlit à Reims, la rue des Sacs se consola vite aux sons des violons ; les ménétriers s'y établirent et lui donnèrent leur nom de guillerette mémoire.
La rue de l'Arbalète devait son nom à l'enseigne d'une hôtellerie sise au coin de la rue du Quarrouge; cette enseigne existait en 1542.
En sortant de la rue de la Ghanvrerie pour aller aux Marchés, on trouve à sa droite l'impasse du Bra&*d'Or; elle doit son nom à l'auberge qui s'y trouve aujourd'hui. Jadis les bâtiments qui la composent formaient la mez ou l'hôtel des moines de Hautvillers.
En sortant de l'impasse du Bras-d'Or, nous nous trouvons sur la place des Marchés. De temps immémorial, ce vaste terrain est libre ; c'est là qu'était le
forum de Tancienne cité ; Grégoire de Tours , livre III, le désigne sous le nom de platea. C'est là que la tradition place le malleum, le placiium pu^' blteum, c'est-à-dire le mail, le lieu oîf le peuple se réunissait pour délibérer sur ses affaires et assister à la justice que rendaient les échevins.
Cette place antique, dont l'histoire est celle de la cité , appartint à la ville jusqu'au moment où l'archevêque Artaud fut fait par Louis d'Outremer seigneur de Reims ; dès-lors le sol des rues, ^es places publiques, des marchés, fut sa propriété : ainsi le voulait le droit féodal. Les grands vassaux s'étaient adjugé les pouvoirs qui n'appartiennent qu^au peuple ou au pripce, son représentant. Ils exerçaient la police des rues , des marchés ; ils touchaient les impôts mis sur les denrées ; les droits de location des tables et étaux leur appartenaient. Les échevins, ces successeurs du sénat gaulois, reconnus par Charlemagne , ne cessèrent de lutter contre la féodalité au berceau , contre la suzeraineté des ducs et pairs de Reims dans sa toute-puissance. C'est au point où nous sommes qu'ils attendirent le jour où la commune devait reprendre ses privilèges.
Ce populaire tribunal s'appelait alors l'Auditoire des échevins. On lui donnait aussi le nom de Loge de discrètes personnes les échevins de Reims [1380]. La maison des plaids publics était, en 1510, près de la halle au pain, c'est-à-dire dans l'angle des bâtiments compris entre les rues Colbert, Trudaine, des
Élus et de FÂrbalcte. Nous ne savons si c'était là que les chefs de la commune avaient de tout temps jusqu'alors rendu la justice. Dans le siècle suivant , nous trouvon^leur auditoire sur un autre point. Nous j arriverons bientôt.
Sur cette place antique s'est fait de tout temps le commerce des grains. L'origine de ce marche doit remonter aux premiers jours de Reims. Plus tard, son importance s'accrut.
En 1331, la halle qui se tenait dans la rue de la Poissonnerie, et dont nous parlerons plus loin, fut transférée sur le forum. Les habitants durent, à cette occasion, traiter avec l'archevêque Guillaume de Trie ; il leur fallut racheter à prix d'argent l'emplacement qui leur était nécessaire et dont la faiblesse royale les avait dépouillés. Hâtons-nous d'ajouter que Guillaume de Trie fit faire à ses frais la charpente et s'imposa l'obligation d'entretenir le nouvel édifice. La ville paya la maçonnerie. Cette halle ne devait d'abord servir qu'à la vente du pain.
Le cardinal de Lorraine voulut la réparer, ou plutôt en construire une plus considérable, qui devait abriter tous les marchés de Reims. Déjà les ordres étaient donnés, les plans faits, les ali* gnements donnés par les échevins, et les bois coupés dans la forêt de Joinville , quand la mort surprit le riche et généreux prélat, etjmit un terme aux bienfaits dont il comblait la capitale de son duché. Personne n'osa tenter ce qu'il voulait entreprendre, et
la place des marchés resta couverte de divers bâtiments dont nous aller parler.
Elle se divise en deux parties bien distinctes, appartenant à deux quartiers différents. Nous en parlerons cependant dans ce même chapitre, pour éviter des répétitions. En allant à Thôtel-de-ville, on trouve à sa droite remplacement de l'ancien marché aux blés et de la halle au pain , à gauche celui du marché aux draps. Entre ces terrains étaient des rangées de maisons et des édifices isolés dont la construction remontait aux xiii«, xiv* et xv« siècles. Une de ces lignes de maisons fut baptisée du nom de Rang- Sacré. Elle avait traversé les âges, et les révolutions l'avaient épargnée. Elle fut abattue sons la restauration , quand on fit la rue Colbert et qu'on se prépara à construire les nouvelles halles.
Derrière le Rang-Sacre, à la place où se trouve aujourd'hui la halle couverte que la ville vient de faire construire, était le Marché-aux-Draps. 1^ bâtiment qui le ci^jitenait fut brûlé sous Philippe de Valois. C'est là que se faisait , dès le xiv* siècle , le commerce des étoffes de laine. Nous trouverons dans les rues voisines des traces d'une industrie qui depuis a fini par étouffer toutes ses rivales rémoises. La Halle-aux-Draps se tenait au premier étage, le reide-chaussée se divisait en boutiques.
A la même époque, au pied du Marché-aux- Draps, du côté de la rue du Tambour, étut l'emplacement réservé à la vente des souliers de cordouan
(c*est-à-dirc de cuir de Cordoue), de peau de vache, de basane et de cuir. Tout autour étaient rangés des tables, des ctaux et des huches que les marchands louaient pour y faire boutique les jours de marché.
l>e l'autre côté du Marché-aux-Draps , vers Tangle delà rue du Tambour, était la Pierre-au-Change. On nommait ainsi une pierre ronde , sur laquelle on faisait la vente des objets saisis. On ne sait à quelle époque elle fut placée au lieu que nous indiquons ; peut-être servait-^Ue dans des temps plus reculés à la levure des proclamations publiques. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle devait son dernier nom au genre d'impôts qu'on percevait, et aux opérations commerciales qui se faisaient autour d'elle.
I^ féodalité avait fini par arracher à la monarchie ses plus précieuses prérogatives : le droit de battre monnaie fut usurpé par tous les seigneurs suzerains. Les archevêques de Reims firent faire des coins à leur effîgie dans les xii^ et xiii® siècles, et se mirent à monnayer comme les comtes de Champagne.
Ils ne s'en tinrent pas là; ils déclarèrent que les pièces à leur effîgie avaient seules cours sur le territoire de leur seigneurie, et par conséquent sur le marché; ils n'eurent pas tous soin de frapper leurs monnaies de même module, de même aloi, de même valeur ; il s'ensuivit que la science monétaire devint obscure, inabordable au vulgaire, et que des contestations naissaient souvent quand il s'agissait de ré-
gler les marchés conclus. Les archevêques créèrent alors des officiers qui s'établirent près de la Pierreao-Change. C'était dans leurs loges qu'ils exami* naient et fixaient la valeur des monnaies qu'on leur présentait ; pour leur peine, ils percevaient au nom de Tarchevèque ce qu'on appelait le droit de tonneu. En payant le drmt de trecens , on obtenait la permission de faire circuler des monnaies qui n'avaient pas cours légal sur la place de Reims. En i 3% , les boutiques des changeurs étaient au nombre de trois ; l'une d'elles appartenait à Pierre de Gambray. Le pouvoir royal finit par interdire à ses vassaux le droit de battre monnaie. Les archevêques de Reims ne furent pas exceptés de la loi commune. Nous retrouverons les changeurs royaux dans les rues voisines.
La Pierre-au-Change ne servit plus qu'aux ventes sur saisie ; et quand l'auditoire de la rue du Tambour fut supprimé , elle devint inutile : elle disparut vers 1685. Nous ne savons ce qu'elle devint.
Le marché au blé se tenait à ciel découvert de l'autre côté du forum, devant Timpasse du Brasd'Or. Au centre s'élevait la potence seigneuriale ; c'est là que se firent long-temps les exécutions criminelles.
Entre la rue de la Chanvrerie et la rue Colbert fut bâtie, sous Guy de Roye, vers 1407, la maison
connue sous le nom de la Vicomte ; c'était là que se tenait le vicomte, c'est-à-dire Tofficier auquel Tarchevèque confiait le soin de percevoir les droits qui lui étalent dus sur la vente des grains et des autres denrées. Le vicomte avait des sergentsmesureurs et un fermier qui se chargeait de la recette. Il avait le droit de vérifier les mesures et les poids sur tout le ban de Farchevèque.
Sur le terrain où viennent aboutir les rues Trudaine, de TËcrevisse et des Élus, s'élevait la vieille halle. Elle comprenait trois divisions bien distinctes destinées chacune à un commerce spécial ; aux alentours se faisait la vente des autres denrées. Dans le principal corps de bâtiment étaient la halle au pain et celle au poisson, placées parallèlement ; celle<i portait le nom de harengeric. Ce marché, parallèle au Rang-Sacré, se dirigeait perpendiculairement sur un autre corps de construction long et étroit qu'il ne joignait pas. L'entrée de celui-ci faisait face à la rue des Elus ; c'était la Grande-Boucherie. La place des Marchés, les maisons qui s'y trouvaient, formaient, au xiT* siècle, les quarrels ou quartiers de la Halle au pain et de la Grande-Boucherie. La charte de 1531 n'avait fait que sanctionner des faits précédents. Dès le XTi* siècle une halle se tenait au point où nous sommes. Les boucheries étaient neuves en 1505, et le volume de 1528 nous représente les marchés tels qu'on les vit plus tard.
Deux corps de bâtiments réguliers devaient for-
mer une rue allant de la place Royale à Thotel-Hieville, et séparer les marchés en dent places ; ils sont commencés du côté de la place Royale. Au centre du marché au grain destiné à rester libre, on devait coiistruire une fontaine faisant pendant à celle dont nous avons parlé ; je ne crois pas qu'elle ait jamais été bâtie. On a¥ait Tintention de la dédier à Lefebvred'Ormesson, ministra sous Louis XV.
Au milieu du marché passe la nie Golbert ; du côté de la place Royale elle a dû succéder à celle des Epiciers, dont nous parlerons dans quelques li~ gnes. Du côté de Thôlel-de-ville , elle s'est heureusement substituée à la voie étroite , obscure et malsaine que toutes ces qualités avaient fait surnommer rOrde-Ruelle. Les voitures avaient peine à y passer une à une. Ce fut jusqu'au xix® siècle la seule route qui conduisit directement de Thôtelde^ville au marché. Legendre Tavait condamnée ; mais son arrêt ne fut exécuté que sous la restauration.
Ce fut après le sacre de Charles X, en juin 4826, que la chute de TOrde-Ruelle fut décidée. Sa Majesté donna sur sa cassette une somme de 60,000 francs destinée à percer une rue plus large et plus commode ; Tannée suivante seulement une ordonnance royale approuva les plans et devis proposés. Les travaux commencèrent en 1828, et la nouvelle voie dut porter le nom du roi bienfaiteur. Les révolutions dispensentquelquefois de reconnaissance,
el, le 14 novembre 1851, il fut décidé que le grand Colbert aurait Thonneur de donner son nom à la principale rue de Reims.
La partie de la rue qui touche à la place Royale date du règne de Louis XV ; elle fut la rue Royale jusqu'à la révolution. On en fit ensuite la rue Nationale, puis la rue Impériale ; elle redevint rue Royale en 1816. Enfin, elle a pris le nom du ministre que tous les partis respectent.
Revenons au Marché, traversons-le en inclinant à droite, et entrons dans la rue des Élus. La révolution en fit celle du Bonheur ; au moyen-Age, elle porta le nom de rue de la Juiverie ou des Juifs. Le Vicus Judœorum est indiqué dès Tannée 1103. La synagogue s'y trouvait au moment où les israélites furent expulsés de France ; c'était là que se tenait aussi leur école. Ses professeurs étaient célèbres par leur érudition. Quand ils revinrent en 1365, la rue avait changé de nom et de destination. On ne peut fixer le point qu'occupait le temple d'Israël . suivant les uns, l'auberge du Cygne l'a remplacé.
Les cours de cette hôtellerie sont de beaucoup audessous du sol de la rue ; cette circonstance indique le grand Age d'une maison qui a bravé tous les changements opérés autour d'elle. Suivant d'autres, la synagogue était au milieu de la rue, au lieu où se trouve la maison n^ 18.
Au surplus, la maison n? 18, d'après une autre tradition, se rattache à notre histoire financière et .j^olitique.
Les états-gêticraux de 1555, pour remédier aux abus effroyables qui accompagnaient alors Tassiette et la perception de Timpot, arrêtèrent que dorénavant ces deux opérations seraient faites par des officiers choisis par les imposables. Comme ils étaient nommés à la pluralité des voix, ils furent appelés Élus.
On vient d'ajouter à la rue des Élus celle de THermitage. La république en avait fait la rue de la Bienfaisance.
Au point de jonction de ces deux voies venait aboutir la rue des Deux-Anges. Elle portait jadis le nom de rue de la Serrurerie. Elle le devait au genre d'industrie qui s'y exerçait et qui s'y exerce encore. On l'appelait aussi nie de la Belle-Imageaux-Deux-Anges. Elle devait ce nom, qui fut plus tard abrégé, à une sculpture en pierre représentant deux envoyés du ciel à la chevelure longue et bouclée, aux ailes éployées. Sous la république elle devint la rue des Piques.
Dans l'angle du marché où vient aboutir la rue des Élus, se trouve aussi l'entrée de celle de l'Écrevisse. Etroite et tortueuse , elle peut donner l'idée de ce qu'étaient les voies de communication au moyen-âge. Les étages des maisons qui sont en saillie tendent encore à intercepter le peu d'air et de lumière que le ciel puisse envoyer dans ces sombres demeures.
Cette rue s'appela jadis rue du Pot-au-Cbange.
Elle devait son nom à une enseigne représentant un vase d'étain plein d'argent. C'était celle d'un cabaret, où venaient chercher des espérances et des consolations ceux que des procès amenaient devant le tribunal de Téchevinage.
Une ruelle dite de la Pâtisserie menait de la rue de rÉcrevisse dans celle que remplaça la rue Trudaine ; la rue qui fait suite à celle des Elus a pris son nom. La rue Tnidaine, bâtie d'après le plan de I^egendre, a, sur toutes celles qui l'environnent, les avantages qu'a la civilisation sur la barbarie et la routine. Sur son emplacement était jadis la rue de la Fleur-de-Lys ; elle conduisait de la porte du cloître Notre-Dame à la Grande*Boucherie. En 1795, on remplaça le nom du ministre qui avait pris part aux embellissements de Reims par celui de Brutus, qui n'avait rien de commun avec la ville.
Entrons enfin sur la place Royale. Quand les édifices qui l'entourent seront achevés , elle présentera certainement un des beaux ensembles d'architecture qu'on puisse rencontrer dans une ville de province. Aussi, hâtons-nous de le dire, sans Tassîstance de la monarchie 7 Reims n'aurait peut-être pu amener cette vaste entreprise au point où elle est.
Cette place est le centre de la ville moderne : le point qu'elle occupe était aussi le milieu de l'ancienne cité, et peut-être fit-elle partie du forum. Mais Reims, long-temps place de guerre, resserrée dans ses murs , vit ses terrains vides se couvrir de
maisons bâties presque au hasard, sans alignement. Au milieu «Telles rampakiil des rues étroites et tor^ tueuses , dans lesquelles on pouvait fecilement com« battre les eflforts des assaillants. Dans le siècle dernier, la place Royale n^était rien moins qu'une place. Un quartier de gothiques maisons s'y élevait ; on le nommait le Grand-Crédo. Au centre serpentait la rue de F Epicerie ; elle décrivait une courhe , dont une extrémité donnait vers la rue des Tapissiers ; Tautre aboutissait à la rue des Chaudronniers, qui devint plus tard la rue Dauphine. Une impasse y avait accès : c'était le cukie-sac du Dauphin. Sur la rue de l'Epicerie ouvrait encore la grande porte du Cloitre. On y entrait aussi de la place du Marchéaux-Grains et de la rue de la Peirière.
Une petite rue dite de la Larderic , qui pourrait bien être la même que celle de la Fleur-de-Lys , était parallèle à celle de FEcrevisse, et aboutissait à l'antique porte du Cloître de Notre-Dame.
Le nom de Grand-Crédo appartenait à un groupe de maisons autour duquel tournaient deux rues qui n'en faisaient réellement qu'une ; on les nommait rues du Petit et du Grand-Crédo; confondues, elles formaient celle de l'Epicerie.
Au milieu du xyiii^ siècle, le conseil du roi avait ordonné l'alignement, le redressement et l'élargissement des rues aboutissant aux grands chemins royaux. Le Grand-Crédo était dès-lors menacé, puisque dans son sein se croisaient les routes de Paris, de Rethel, de Laon et de Chàlons.
On pensa d'abord simplement à percer en ligne droite le massif qui le composait , de manière à joindre directement la rue des Tapissiers à celle de Cérès. C'était la première combinaison qu'avait conçue Lévesque de Pouilly ; déjà même une requête avait été par lui présentée au roi dans ce sens.
En songeant à ce projet , les idées se développèrent; nn plan plus grand, plus noble vint à briller aux yeux des magistrats rémois. Rogier, lieutenant des habitants , conçut le projet de raser toutes les maisons qui composaient le Grand-Crédo, et de leur substituer une vaste place.
MM. Bertin et Trudaine, ministres à cette époque, favorisèrent les projets de la ville ; c'est à eux qu'on dut la décision royale ; le monarque d'ailleurs avait une grande bienveillance pour Reims, pour ses habitants qui l'avaient si bien reçu en 1745. Les travaux furent suivis par MM. Coquebert, Sutaine et ClicquotrBlervacbe .
Il fallut acheter et démolir quarante-neuf maisons, dont quatre seulement appartenaient au Chapitre. La porte du cloître canonial fut démolie ; on en voit encore quelques débris sculptés au coin de la rue des Tapissiers du côté de la rue du Cloître.
La place fut commencée en 1756 ; les devis s'élevaient à 630,000 livres. Le plan de l'architecte comprenait les rues Bertin et Trudaine, la rue Royale prolongée jusqu'à l'hôtel-de-ville et les mar-
chés. Les constructions furent faites dans le style de Tordre dorique ; c'était celui qu'on préférait alors. Ce fut d'après ses règles que sur le terrain acheté au Chapitre, on bâtit Fhètel des Fermes appelé depuis la douane. Ce monument qui a de la grandeur et de la dignité, a trop peu de profondeur ; on peut lui reprocher d'avoir été fait à peu près uniquement pour la décoration de la place. Sous ce point de vue, il remplit le but de l'architecte. Dans un fronton triangulaire qui le domine, on voit sculptés en pierre, Mercure entouré de ballots de laine, à ses côtés un génie qui déploie des étoffes, une bacchante et des enfants qui jouent avec des corbeilles pleines de raisins ; ces deux groupes personnifient le commerce de la bonne ville de Reims.
L'hôtel des Fermes, comme son nom l'indique, était destiné aux fermiers-généraux des impôts et à leurs officiers. Les douanes, qui rentraient dans leurs attributions, finirent par donner seules leur nom à ce vaste bâtiment.
La place nouvelle devint la place Royale.
Louis XV témoigna le désir de lui voir porter ce nom : on fut trop heureux de payer de cette complaisance, qui n'était que justice, les bienfaits que la ville devait au prince.
La reconnaissance des Rémois ne s'en tint pas là, il fut décidé que la statue de Louis XV , alors surnommé le bien-aimé , décorerait le milieu de la
place ; elle fut faite par Pigalle, le célèbre statuaire, et coulée à Farsenal de Paris , le 29 janvier 1765. L'effigie royale avait onze pieds de haut, elle était couronnée de lauriers et portait le manteau romain ; on la plaça sur un socle de marbre ; à ses pieds furent posées deux statues de bronze: Tune représente la France maîtrisant un lion , Fautre le commerce réfléchissant, assis sur des ballots. On prétend que sous ces deux figures Pigalle s^est représenté ainsi que sa femme : elles ont eu rhonneur d'fttre gravées par Bervick. A leurs pieds dorment un loup et un agneau , emblèmes de la paix. On parvint à fondre d'un seul jet le lion et la figure de la France ; ce métal fut introduit par les doigts , ce qui passa dans le temps pour un progrès dans Tart de la fonte. Ce monument coûta à la ville 400, 015 francs.
Le 26 août 1765, la statue fut inaugurée en pré* sence d'une foule immense. Le piédestal portait trois inscriptions ; swr Tune on lisait :
ff De l'araourdes Français élçroel monumeui y
w Instruisez à jamais la terre n Que Louis dans ces marsjara dVtre leur père,
M Etfut fidèle à son serment. »
Sur le second côté étaient écrits ces mots :
«À Louis XV , le meilleur des rois , qui par la douceur de son gouvernement fait le bonheur des peuples. ))
Enfin le troisième portait cette épigraphe :
<( Erigé par la ville de Reims en 1765 , M. Sutaine étant lieutenant , M. Coquebert sous-lieu t<y nant , M. Clicquot prévôt, M. Clicquot-Blervache procureur syndic. »
Le 17 août , la reine passant par Reims avait voulu voir cette statue dont elle fut satisfaite ; elle ne put assister à la cérémonie de T inauguration qui iîit célébrée avec une pompe et un éclat extraordinaires.
Cette statue, élevée avec tant d'enthousiasme, n'était pas destinée à une longue existence. Le joor de r Assomption 1792, la foule , soulevée par les anarchistes, se précipite sur le monument que^pea d'années avant, elle saluait de ses vivat. La couronne et Técu de France sont brisés. Avec des cordes, le peuple arrache la statue de sa base : elle tombe aux acclamations de ces mêmes hommes qui pleuraient de joie en la voyant inaugurer ; brisée en mille morceaux, elle est envoyée dans les fonderies nationales, et convertie en pièces d'artillerie; on sauva les statues de la France et du Commerce. Sur les marches qui entouraient encore le piédestal , le député de la Convention Rulh brisa la Sainte-Ampoule.
La place Royale, devenue la place Nationale , vit succéder aux fêtes de la monarchie celles de la république. Sur la base de l'ancien monument , on éleva d'abord une pyramide à la mémoire des défenseurs
de la patrie : une statue de la Renommée en décorail le sommet.
Bientôt une déesse de la Liberté, en plâtre , prit sa place : elle disparut à son tour quand , au mois d'août 1803, le premier consul et sa femme vinrent visiter h ville de Reims ; un brillant trophée , des armes , des drapeaux , succédèrent à Teflfigie républicaine. Le consulat s'évanouit devant Tempire, et notre place devint la place Impériale.
Quand Marie- Louise d'Autriche vint épouser le conquérant qui faisait trembler le monde, la ville de Reims fit poser sur la complaisante base un globe bleu de ciel , orné de fleurs et de chiffres ; au-dessus brillait la couronne de Tempire.
Le 14 mars 1814, un homme monté sur un cheval blanc , passait lestement en revue quelques milliers de soldats ; il était devant ce piédestal qui avait déjà vu s'écrouler tant de pouvoirs ; cet homme allait tomber à son tour : c'était Napoléon.
Louis XVIII revint, les idées monarchiques se ranimèrent , et la ville de Reims décida qu'on relèverait la statue de Louis XV , et qu'on en érigerait une à Louis XVI sur la place de Ville.
On s'occupa d'abord de rétablir ce qui était ; une souscription fut ouverte : le roi donna des marbres ; la caisse municipale vint au secours de l'entreprise.
Cartellier le statuaire, membre de l'Académie des beaux-arts , fut chargé de faire la statue du roi (1).
(I) EUo a^a même hauteur et le même costume que la première.
EHe fat achevée eo février 1819, et inaugarée le 25 août de la même année, le jour de la Saint-Louis.
En 1830, la sUtae de Louis XV fat menacée. On eut le bonheur de la sauver en la plaçant sous la sauve-garde du drapeau tricolore. Néanmoins, il ÊJlut cacher pour quelque temps les fleurs-de-lys de récnsson : celles de la grille furent brisées.
Sur la place royale existait [1762-1772] une maison connue sous le nom d*hôtel du Commerce. Les négociants de Reims y avaient établi une Bourse ; elle s'ouvrait deux fois par semaine. Son existence fut courte, probablement parce qu'on ne la crut pas alors nécessaire.