‹ Reine de Mort: Comédie inéditeChapitre 12 sur 53 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Olivier ROUSSELET, Monsieur BUBOIS, Madame BUDOIS, Monsieur RIBEAUX pe La CHÉNAIE, Madame RIBEAUX ne La CHÉNAIE :

M. RIBAUX ve La CHÉNAIE (Entrant le premier.

| à Madame Budois, qui le suit}

Vous y viendrez, Madame Budois, vous y viendrez | Madame BUDOIS (Entrant)

De tout mon cœur, Monsieur de la Chénaie, du moment que vous vous montrerez plus raisonnable !.….

(Ils s’avancent, en gesticulant, vers la cheminée du milieu, sans répondre à O. Rousselet, qui les salue).

Monsieur BUDOIS (Sur le seuil, à Madame R. de la Chénaie) Oui, cousine, quand j'étais marchand de fer, à F,yon... Madame R. pe La CHÉNAIE (Passant devant lui, avec une grimace)

Pardon, Monsieur Budois !...

1e Monsieur BUDOIS (Avec une galanterie lourde) Faites donc, ma cousine...

Madame R. pe La CHÉNAIE (A part) Cousine! ma cousine !.. Cet ex-industriel est d’un sans-gêne !.… (Tous deux se rapprochent du premier groupe, près de la cheminée) O. ROUSSELET (Qui l’a saluée. A part)

Madame Ribeaux de la Chénaïie n’a point l’air fort satisfait ! Décidément, Louise avait tort... et je resterai debout jusqu’à la fin ! Monsieur R. DE La CHÉNAIE (A Madame Budois)

Voyons, là, tout doucement, sans nous emporter aucun des deux! En supposant que cette part vous soit échue, et que moi, je veuille vous la racheter... La maison, avec ses dépendances, a couté deux cents cinquante mille francs, voilà le chiffre !

Madame BUDOIS (Haussant les épaules)

Un don ! un pur don !... Quand vous me le répéteriez encore... Que voulez-vous que j’y fasse ?

Monsieur R. pe La CHÉNAIE

Ce n’est pas tant donné, Madame Budois... C’est déjà une jolie somme! Et demander cinquante mille francs en plus...

Madame BUDOIS (Vivement)

Ai-je dit cinquante mille francs ?... J’ai eu tort, j’ai parlé trop

vite!... Avec la valeur croissante des biens-fonds... Monsieur R. DE La CHÉNAIE

Allons donc! Trois cent mille francs, pour une propriété qui ne rapporte rien!... Oh! Si je ne tenais pas au château, à cause de ma position personnelle, croyez-vous vraiment que je serais assez fou pour enfouir là mon numéraire ? Ce n’est pas un profit... C’est

une charge !

Madame BUDOIS

Une charge?... Et les jardins, et tout ce que cela donne en fruits et légumes ?... Tenez, mon bon père Rousselet, dites-l vousmême à Monsieur de la Chénaie.

O0. ROUSSELET (Se retournant)

C’est vrai, Monsieur, nous en avions, chaque année, dix fois plus qu’on n’en mangeait à la maison. Mais ce n’était pas trop,

L he “ .

Madame, car Monsieur Maillard donnait des fruits aux voisins et des légumes aux pauvres | Madame BUDOIS (Avec indignation) On gaspillait ! Je vois cela d'ici. Un vrai coulage, une pétaudièret Tandis qu’on pourrait aisément...

Madame RIBEAUX pe La CHÉNAIE (L’interrompant)

Vous ne prétendez pas, cependant, que j'aille vendre, au marché, mes carottes et mes choux-fleurs ?

Madame BUDOIS (Avec une révérence) Il n’y a pas de sots métiers, Madame de la Chénaie ! Madame R. pe La CHÉNAIE (Même jeu)

Vous êtes, dans ces matières-là, plus compétente ‘que moi, Madame.

M. BUDOIS (A Madame pe La CHÉNAIE, en se rengorgeant) Je crois bien, belle cousine, quand on a vendu du fer !... M. R. pe za CHÉNAIE (A Madame Budois)

En résumé : néant, comme produit sérieux.

Madame BUDOIS (Exaspérée)

A qui la faute ? A qui la faute ?... Ai-je à répondre de ces terres qu’on abandonne, et de la fainéantise du sol ? Quand je vois cela, entendez-vous, j'en pleure des larmes de sang! (Avecpitié) Trois cent mille francs !... voilà comme je suis ! Budoïis le sait bien ! (Geste d’assentiment de M. Budois), Je n’y regarde pas, je m'emporte !... Ce n’est pas trois cent mille francs, Monsieur de la Chénaie, qu’on peut trouver de cet immeuble... C’est quatre cent mille francs !.., Cest cinq cent mille francs!... Une fortune! Avec une bonne exploitation !... Il y a là, toute la sainte journée, de grandes bêtes de pelouses, qui s’étalent au soleil comme des pachas à trois queues, de grands bénêts d'arbres qui n’ont jamais porté que des merles, et qui ne sont bons qu’à vous accrocher vos bonnets quand on passe !... Tenez, là-bas, au beau milieu du parc, ce magnifique cours d’eau qui se goberge à ne rien faire, avec ses grandes fleurs jaunes et ses petits poissons rouges... C’est un scandale ! Cest une honte !... Et dire que j’ai connu de pauvres petits ruisseaux, pas plus larges que mon mouchoir de poche, qui vous poussaient déjà leur roue, et travaillaient comme père et mèrel... Ah!

ti

Monsieur de la Chénaïe, si c’est la volonté de Dieu que je possède le château, vous y verrez du neuf, en passant dans votre calèche!.… Je vais vous secouer vigoureusement toutes ces paresses-là !... Je vais vous défoncer les plates-bandes, à grands coups de pioche et de charrue. Ils sont passés, ces jours de fête !... Le beau terrain va s'y mettre, ou bien il dira pourquoi ! (Avee une ironie terrible). Et la rivière, là-bas, la rivière !... Elle peut jouer de son reste à présent, car je veux être pendue si avant dix mois d'ici, je ne l’attelle comme il faut à quelque bonne manufacture !

| Q. ROUSSELET (A demi-voix)

Seigneur Dieu !... Elle y établit déjà un moulin!

Madame BUDOIS (Saisissant le dernier mot et courant à Rousselet)

Un moulin!... Vous l’avez entendu, Monsieur de la Chénaïie ? Je ne lui ai pas fait dire, à ce hon Monsieur Rousselet!... Oui,un moulin! Deux moulins! Tout ce que l’on voudra de moulins. Ce digne homme connait mieux que nous la place, et ce qu’elle peut offrir de ressources incaleulables !

O0. ROUSSELET (4 Madame Budois)

Je n’ai pas voulu dire...

M. R. pe La CHÈNAIE (Avec hauteur)

Le sieur Rousselet ferait beaucoup mieux de se mêler des choses qui le regardent !

O. ROUSSELET (4 M. R. de la Chénaie) Je n'ai certes pas eu l'intention...

Madame BUDOIS (A Rousselet)

Oh! Vous pouvez nier maintenant : le mot est parti, voyez-vous. C'est l'aveu de la conscience! l'accent de la vérité! le cri du cœur !... Un moulin!...

Pardon, Madame, cette erreur grave...

Madame BUDOIS Comment? Je suis sourde, peut-être ?

M. RIBEAUX pe La CHÈNAIE (Intervenant) Vous permettrez au moins qu’il s’explique..…

ÉD Madame BUDOIS (Croisant les bras) À merveille ! Je vois ce que c’est ! Allez, allez, père Rousselet, vous vous insinuez adroitement dans les deux partis, vous

ménagez la chèvre et le chou, comme on dit! Cest votre intérêt,

votre rôle !...

O. ROUSSELET (Indigné)

Mon rôle, dites-vous ? Si vous me connaissiez mieux ! Madame BUDOIS Parbleu, on vous connaît assez, bonhomme !

2 O. ROUSSELET Madame !...

Madame BUDOIS

Poussez votre pointe, vous dis-je !

O, ROUSSELET Eh ! bien, puisqu'on m'y force...

Madame BUDOIS Un moulin !...Je ne sors pas de la!

Puisque, sur un simple mot, on ose me soupçonner de vues

intéressées...

Madame BUDOIS

Un moulin ! Un moulin!

O0. ROUSSELET Oui, Madame, j'ai parlé d’un moulin !

Madame BUDOIS (Triomphante)

Ah!

O. ROUSSELET (Séchement)

Mais ce n’était que d’un moulin à paroles !...

(Monsieur et Madame de la Chénaie étouffent de rire, M. Budoïis ouvre les yeux, sans comprendre) Madame BUDOIS (Regardant à droite et à gauche)

Quoi? Comment ? Qu'est-ce à dire?... (Comprenant tout-à-coup)} Bien ! Très bien!... C’est une insolence alors!... Entends-tu, Monsieur Budois, une insolence! Je ne comprends pas de quel droit, dans ce salon, un personnage totalement étranger à la famille...

ue SCÈNE VI LES PRÉCÉDENTS — PAUL — Me CHAPUY, NOTAIRE PAUL (Annonçant, à la porte de gauche) Je vous annonce Maître Chapuy. Donnez-vous la peine d’entrer, Monsieur le notaire!

Me CHAPUY (S'inclinant) Mesdames, Messieurs...

M. R, De za CHÉNAIE

Permettez-moi, Monsieur Chapuy, de vous rendre grâce, au nom de toute la famille, pour ce dérangement que vous avez bien voulu

vous imposer...

M. CHAPUY (Saluant)

Comment donc, Monsieur de la Chénaie ?... C’est tout naturel. Je ne pouvais pas contraindre ces dames à se rendre dans mon Etude, quand il m'était si facile de trouver tout le monde réuni au château |! (Avec émotion) Mais.une chose fatale, et que je déplorerai toujours, c’est que la tyrannie des affaires m’aitempêché, ce matin, d'accompagner à sa dernière demeure, mon ancien client, et, j’ose le dire, mon ancien ami !...

De pareils sentiments vous honorent, Monsieur le notaire, et nous vous en remercions mille fois... (avec sentiment) au nom de l'excellent homme que nous pleurons !...

Madame BUDOIS (A part, avec inquiétude)

Excellent ! Excellent !... Serait-il avantagé, ce Ribeaux-là, pour paraître aussi sûr de son fait ?

M° CHAPUY (Il s’asseoit à la table du milieu, et tire de sa poche le testament. Paul s’est rapproché d'O. Rousselet et l’engage tout bas à s'asseoir, en lui apportant un fauteuil qu’accepte le vieillard).

Quand il vous plaira, Mesdames, je suis à vos ordres ! Madame BUDOIS (Haletante) Tout de suite ! Tout de suite!...

Madame R. px La CHÉNAIE Commençons!

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