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Aussitôt le jeune homme annonce que, si on la laisse s'éloigner, lui aussi quittera la maison : il s’engagera dans l’armée, en Afrique, où il saura trouver une mort glorieuse. Le vieux Rousselet lui-même apparait . en costume de voyage. Il fait ses adieux : puisque la santé de Louise l'exige, il l’'emmène en Italie, ils visiteront ensuite l'Orient, peut-être la Chine.
Pour que le testament de Monsieur Maillard ne soit pas annulé par ce départ, il faut que le mariage se fasse. Madame Budois le demande à grands cris. Pourquoi, alors, lui déclarent les Ribeaux, ne constitueraitelle pas la dot de Louise? Dans une scène fort amusante, on lui en arrache la promesse, et le mariage est décidé en présence de Maître Chapuy. Olivier Rousselet renonce à son lointain voyage : « Je pousse jusqu’à la centaine, déclare-t-il, si vous êtes raisonnables ; mais j'ai l'honneur de vous prévenir qu’à la première chose qui cloche, ma foi, c’est bien fini ! Je suis sans aucune pitié, je meurs ! »
Bouilhet composa cette Comédie pendant l'été de l’année 1858, à Mantes, où il habitait depuis peu. Elle fut vraisemblablement terminée vers l’automne de cette même année : « Nous apprenons, lisait-on le 26 Novembre, dans un journal judiciaire, « Audience » (1), que l’auteur de «Madame de Montarcy », Louis Bouilhet, vient de terminer-une comédie en quatre actes, et en prose, ayant pour titre : « Sous Peine de Mort ».
Quand vers le mois d'Octobre, il vint à Paris, mandé à l’Odéon pour les répétitions de sa comédie en vers « Hélène Peyron », il éprouva une surprise peu agréable. On y jouait « un acte, en vers, de Jules Viard, très spirituel et fort bien fait ». « Cet acte m’a un peu calotté sur le moment, écrivait Bouilhet à Flaubert. L'idée est à peu près la même que dans ma Comédie « Sous Peine de Mort »... C’est un valet qui persuade à son maître, par un horoscope, queses jours sont liés aux siens : donc le maître dorlote le valet, a peur de ses rhumes, de ses indigestions, etc...» (2).
L'acte de Jules Viard ne fut pas seul à « calotter » Bouilhet. Celui-ci, entraîné par les « courants psychologiques », disait-il, mis sur la voie, peut-être, par quelque procès retentissant, ou quelque « fait divers », emprunté aux journaux, avait choisi dans « Sous Peine de:
(1) Sur la vie éphémère de ce périodique, cf., René Descharmes et René Dumesnil, « Autour de Flaubert », t. 11, p. 23 et suiv.
(2) Inédit, sans date, Lettre écrite vers la fin d'Octobre 1858.
Mort » un sujet qui tentait alors d’autres écrivains. Adolphe Belot et Villetard le développaient dans « Le Testament de César Girodot ». Leur Comédie devait être reçue par le théâtre de l’Odéon, quelques mois après, le 7 Mai 1859, et jouée le 30 Septembre.
Il ne semble pas que Bouilhet ait voulu hâter la représentation de « Sous Peine de Mort », pour gagner de vitesse ses concurrents. Il ignorait l’existence de la pièce rivale. Il lui était, de plus, matériellement impossible, en cette fin de l’année 1858, de tenter la représentation de son œuvre. Le 11 Novembre, l’Odéon jouait pour la première fois « Hélène Peyron ». Ce théâtre avait repris, auparavant, « Madame de Montarcy », pour rappeler le nom du poëête acclamé deux ans plus tôt. À la fin de Janvier 1859, le journal « l’Audience » publiait, de lui, une autre pièce, intitulée « Le Cœur à droite ». Même s’il eût désiré devancer ses rivaux, Bouilhet ne pouvait guère demander au public d’applaudir en même temps ses quatre premières pièces de théâtre.
La Comédie, pleine d'esprit, de Belot et Villetard n’a pas vieilli. Reprise par la Comédie Française le 26 Juin 1873, elle y est restée au répertoire. Le Jeudi 21 Août 1919, elle reparaissait sur l'affiche. Elle figure encore parmi les œuvres qui y seront données, la saison prochaine, en « Matinées Classiques », le Jeudi (1). Les noms de Belot et Villetard voisinent, dans ce programme, avec ceux de Molière, Marivaux, Victor Hugo, Alfred de Musset, Emile Augier, Pailleron, Sardou, Rostand. Il n'est pas sans intérêt d’en faire une rapide analyse, qui mettra en lumière les points de contact avec l’œuvre de L. Bouilhet.
« Le Testament de César Girodot » (2), écrivait Th. Gautier dans le « Moniteur Universel » (3), quelques jours après la première représentation, est « une mystification d’outre-tombe de très bon goût, que s’est permise à l’endroit de ses héritiers le Sieur César Girodot, Seigneur de 4.400.000 francs, qu'il eût voulu emporter dans l’autre monde, pour ne pas les laisser à de tels drôles. » Girodot n’a point d'enfants. Des « collatéraux » plus ou moins éloignés doivent recevoir en héritage toute sa fortune, et quels « collatéraux » ! Théophile Gautier nous les présente, quand, au jour fixé pour l’ouverture du testament, ils arrivent vêtus de noir « comme des corbeaux, et croassant à qui mieux mieux. » «Ils forment quatre clans. Le premier et le plus inoffensif de tous, se compose de Félix Girodot, décoré, membre de l’Institut, étranger aux choses
(1) « Journal des Débats ». Mercredi 10 Septembre 1919. (2) Edité par Schaub-Barbré, 12, Boulevard Saint-Martin, Paris. (3) 17 Octobre 1859.
humaines, et plongé dans cette profonde et féconde rêverie du savant, qui paraît de la niaiserie aux intrigants; de sa fille Pauline, désintéressée comme la jeunesse. Le second compte trois têtes : Isidore Girodot, frère du savant, employé subalterne, envieux, bas, pleurant misère ; Clémentine Girodot, sa femme, sèche, jalouse, laide, hypocrite, venimeuse ; Célestin Girodot, leur fils, gandin imbécile et fripon, blondasse, l’œil perpétuellement vitré d’un lorgnon. Le troisième comprend les Lehuchoir, un millionnaire véreux, enrichi dans de sales affaires, et sa femme, malheureuse d’un tel mari. Le quatrième est représenté par Langlumeau, un paysan machiavélique, à la façon de Balzac, convoitant la terre avec une avidité féroce, et ne songeant qu'à s’arrondir. Ajoutez un beau jeune homme de 25 ans, le Grandisson de la chose, à qui incombe naturellement le soin d’épouser Pauline à la fin de la pièce, lorsque tous ces gredins auront suffisamment découvert les laideurs de leur âme. »
Tous ces héritiers envahissent la maison du mort: ils ouvrent les tiroirs, sondent les cachettes, palpent les tapisseries pour y découvrir quelque trésor caché. Enfin, le testament est ouvert. César Girodot, pour des raisons ironiques ou seulement bouffonnes, deshérite tour à tour chacun des « collatéraux » et leur demande de désigner, à l'élection, le légataire universel.
Alors commence un marchandage éhonté, chacun cherchant à acheter des voix pour les ajouter à celles dont il dispose par ses liens de parenté. Lehuchoir le millionnaire, espère bien l'emporter grâce à son argent : il convie tous les héritiers de César Girodot dans sa maison de campagne, où doit avoir lieu l'élection. Langlumeau, étant seul, ne peut que se faire acheter, mais cherche la meilleure affaire : Lehuchoir l’acquiert moyennant une forte somme. Enfin, il ordonne à sa femme Hortense de conquérir le cœur de Lucien, le beau neveu de 25 ans, que révolterait une offre d'argent.
L'élection a lieu : au dépouillement des votes, les Isidore Girodot se trouvent avoir trois voix, Lehuchoir recueille les six autres voix, et s’en réjouit fort. Il n’a pas pensé que l’honnéteté de sa femme Hortense va enfin se révolter : elle dénonce les manœuvres frauduleuses de son mari et l’élection est annulée.
Alors, Massias, le notaire, découvre un second testament, par lequel le défunt lègue toute sa fortune à Pauline, la plus digne. Elle épousera Lucien, cependant que les malédictions des héritiers s'élèvent de tous côtés contre son double bonheur.
La parenté entre cette Comédie et celle de Bouilhet était manifeste. Attente d'ouverture d’un testament par des héritiers cyniques, groupement en plusieurs camps de ces cupides, chacun avec ses ambitions et ses plans d’avenir, arrivée du notaire, lecture du testament sur la scène, deuxième apparition du notaire, présence d’un second testament confié aux soins de l'officier ministériel : c’étaient là des ressemblances assez nombreuses pour que, devant l’incontestable succès de la Comédie, écrite par Belot et Villetard, Bouilhet n’osât point — le fait m'a été formellement affirmé par Philippe Leparfait — faire représenter « Sous Peine de Mort », par crainte d’être accusé de plagiat. Il laissa l’œuvre dans ses cartons.