‹ Reine de Mort: Comédie inéditeChapitre 20 sur 53 · RU EME · texte numérisé non relu

RU EME

M. D LA CHÉNAIE (Avec gravité) C’est une forte tête que Madame Budois!

| Me BUDOIS

Si j'avais ma journée, seulement!... Non, Monsieur, je ne l’ai pas. Croiriez-vous que pour égayer notre hôte et lui clarifier la bile, elle a fait acheter récemment tous les refrains du Caveau ? Cest moi qui les chante, Monsieur de la Chénaiel Un de ces jours j'aurai une vielle! Me voilà pris, comme un esclave! Fredons le matin, cartes le soir, sans compter, entre deux, la partie de boules, où j’ai l’ordre de toujours perdre, attendu que nous n’y jouons

jamais d'argent! ; M. De za CHENAIE

Forte tête, forte tête!.., M. BUDOIS (Exaspéré) Forte tête, tant qu’il vous plaira ! Vous en parlez bien à votre aise! Je voudrais encore vous y voir, vous !...

Songez que pour cela vous touchez cinquante mille francs par

an... comme un ténor!

M. BUDOIS

J'étais cent fois plus heureux, quand je n’avais que douze mille livres de rente, honnêtement gagnées, à la sueur de mon front!

M. De a CHÉNAIE Oh!oh!

M. BUDOIS

Moi, je le donnerais pour rien, l'héritage!

M. px ca CHÉNAIE (Lui tendant la main) Allons, tope!

M. BUDOIS (Lui frappant sur le ventre) Farceur !... (Avec gravité). Madame Budois ne voudrait pas! M. pe ca CHÉNAIE

Voilà que vous vous refourrez sous le cotillon ! Ne criez pas tant, alors !... D'ailleurs, pensez-vous que pour ne pas être sans cesse autour du père Rousselet, je le sente moins peser sur mes épaules ? Il y a mille détails dans la vie, dont vous ne souffrez pas, vous — je le conçois, parbleu ! c’est tout naturel ! — mais qui font, pour ma femme et moi, autant de coups d’épingle qu’il nous faut supporter en silence!

0e M. BUDOIS (Etonné) Des coups d’épingle!...Je ne savais pas!

M. DE La CHÉNAIE

Un homme de mon rang!... Songez-y donc!... N'est-ce point déjà un supplice de chaque heure d’avoir à compter avec un particulier de son espèce ? de sentir là, sur ma tête, l’éternelle menace de sa mort? d’être obligé de lui sourire, quand j’ai des démangeaisons de le battre ? de ne pouvoir me venger de lui qu’en l’accablant de soins et de caresses? de lui céder à ma propre table la place d'honneur avèc le morceau de choix, et de me faire, malgré mon nom, l’écuyer tranchant d’un vieux commis ?

M. BUDOIS | C'est vrai, cela! Je n’y aurais pas pensé, moi!... Ge que c’est pourtant que d’avoir reçu une belle éducation !... M. DE za CHÉNAIE (Frappant la terre avec sa crosse)

Dire que c’est une loi fatale, une chose définitive ! J’ai consulté partout, en cachette, j’ai cherché moi-même les biais possibles. Non! Le procès n’est pas faisable : il n’en sortirait pour nous que du ridicule !... Le mieux encore, voyez-vous, c’est de nous armer

de patience...

M. BUDOIS

Dieu sait que je n’en manque pas, mais...

M. pe La CHÉNAIE (L'interrompant) Tenez, moi! ce matin, sachant qu’il aime le gibier, ce drôle, je suis sorti pour courre un lièvre, et je rapporte là deux perdrix! M. BUDOIS (Se récriant)

Ah! Qu'est-ce que je vous disais tout-à-l’heurel.. Avec ces armes à feu, on n’est jamais sûr ! (Changement de ton.) Moi aussi, Monsieur, je me suis levé avant le jour, et j’ai là, dans mon panier, une petite friture pour le bonhomme !

M. DE LA CHÉNAIE (Avec anxiété) Ah: Diable ! Je ne sais pas si, à cause des arêtes.

M. BUDOIS Ces bêtes-là, ça passe comme une lettre à la poste!

Sr

M. DE La CHÉNAIE (Avec rage)

N'est-ce pas véritablement une situation dégradante? (Se ravisant.) Ah ! Les perdrix, si j'oubliais, il ne faut pas les faire rôtir.… Je me souviens qu’il les adore aux choux, le bélitre !

M. BUDOIS (Timidement)

Madame Budois dit que c’est bien lourd1...

M. 2g ra CHÉNAIE

Allons done 1... Cest un pendard qui vous a un estomac d’au-' truche, et, du moment qu’on peut lui faire plaisir... (A part, entre ses dents.) Oh! oh! le coquin me le paierait cher! si j’osais!..

M. BUDOIS

Pour en revenir à moi, Monsieur de la Chénaie, je ne prétends

certes pas m’épargner plus que les autres, mais je veux déclarer à

ma femme... , M. De La CHEÉNAIE

Quant à cela, je vous approuve!

M. BUDOIS Lui faire bien entendre...

M. pe ca CHÉNAIE

À la bonne heure!

M. BUDOIS

Lui dire, une fois pour toutes...

M. De ca CHÉNAIE Très bien !

M. BUDOIS Qu'un homme est un homme...

M. De za CHÉNAIE

Sans doute!

1 M. BUDOIS

Que je ne suis pas ici pour tout faire.

M. De La CHÉNAIE

Parbleu !

M. BUDOIS

Qu’elle peut bien prendre un domestique.

M. pe za CHÉNAIE C'est juste! Allez-vous à la maison, de ce pas ? M. BUDOIS Oui, ouil Et que j’ai le droit de dormir en paix, comme le reste du monde!

oo M. DE LA CHÉNAIE (Lui passant sa carnassière)

À merveille !... Si vous vouliez, alors, me débarrasser de cette

carnassière ?

M. BUDOIS

Volontiers. Et que je ne me sens point de force à jouer à la boule toute la journée!

M. DE La CHÉNAIE (Lui donnant la poire à poudre) Si par la même occasion … M. BUDOIS (Tendant le cou)

Passez-moi ça. N'est-ce pas que j'ai bien raison de ne point per-

mettre qu’on abuse 7... ; M. DE za CHÉNAIE

Mille fois raison, mon cher Monsieur! (Lui accrochant le fusil] à l'épaule.) Ma foi ! je crois que le fusil peut voyager de compagnie |... M. BUDOIS (Avec terreur)

Un petit moment! il est chargé l...

M. pe La CHÉNAIE (Redressant le fusil) En le tenant comme cela, le bec en l’air...

M. BUDOIS (Peu rassuré)

Tant que vous voudrez, mais je prends par la pelouse, de peur de m’accrocher aux branches !...

M. DE La CHÉNAIE (Tirant un livre de sa poche)

Merci! merci !... Moi, je vais lire un bon chapitre en attendant

le déjeuner...

M. BUDOIS (Se retournant)

Un chapitre ? Ce ne sont donc pas des chansonnettes ? M. DE La CHÉNAIE (Souriant) Non, c’est un traité sur l’art de vivre cent ans... M. BUDOIS Sapristil... Vous n’avez pas envie de mourir, vous | M. DE LA CHÉNAIE (Haussant les épaules) Eh ! ce n’est pas pour moi, c’est pour l’autre !...

(Il sort par l'allée de gauche, et M. Budois par la pelouse de droite)

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