LES PRÉCÉDENTS. — O0. ROUSSELET
ROUSSELET (Par l'allée du fond)
Bon! En voilà toujours deux ! C’estune consolation ! (Paulet Louise restent immobiles.) Monsieur et Madame Budois sont partis, sans se mettre à table. (A Paul.) Vos parents n’ont pas l’air de vouloir manger ce matin, et pendant ce temps-là le déjeuner refroidit tout seul. (Avec inquiétude.) Est-ce que, par aventure, on se serait accordé sur la diète ? C’est une manière de s’entendre qui ne me conviendrait pas du tout, pour ma parf... (S'avançant vers eux.) Eh bien ! que faites-vous donc là, vous autres ? L'heure est sonnée, vous dis-je, grandement sonnée |
LOUISE (Se précipitant dans ses bras)
Mon oncle !... :
PAUL (D'une voix suppliante)
Monsieur Rousselet !...
ROUSSELET (Les regardant {our à tour) Quoi 2... Qu'est-ce 2... Où voulez-vous en venir ?... Toutes
ED
les têtes sont en révolution aujourd’hui ! (Les regardant de plus près) Tu pleures, Louise ! Mais... vous pleurez aussi, Monsieur Paul! (Réfléchissant.) Diable ! Diable ! Y aurait-il par hasard ?... (Haussant les épaules.) Mais non, pourtant ! (Se reprenant aussitôt.) Mais oui, saprelotte ! Jeunes tous deux, fous tous deux, cette solitude... ces promenades... ce tête-à-tête de toutes les heures... Ah ! Brute que je suis, avec ma laine blanche sur mes oreilles ! Et moi qui n’avais
pas songé à tout cela ! ; PAUL (Eperdu) Je l’aime ! Je l’aime!...
ROUSSELET (Brusquement) Parbleu !... Je crois bien ! Moi aussi, je l’aime! Après ?... Il n’y a pas de quoi pleurer, mon jeune ami !
Si vous saviez !
Je sais quelle est fort gentille, ma petite Louise ! Et bien douce, et bien sage, et bien savante ! (La regardant.) J’en suis fier, allez ! Et si j'avais, en outre, cinquante mille livres de rente à lui donner en mariage, cela ferait un parti qui ne serait point tant à mépriser !
PAUL
Peut-on songer à la fortune, quand on a, devant les yeux, toutes les grâces, tous les rayonnements, toutes les vertus ? Et pensezvous que, dans un ménage, la richesse soit toujours la condition indispensable du bonheur ?
ROUSSELET En ma qualité de célibataire, je ne peux pas trop vous répondre
là-dessus, mais c'est une opinion assez généralement répandue!
Je suis même persuadé que si vos parents étaient instruits de ces
belles choses...
PAUL
Mais ils connaissent tout, Monsieur Rousselet! ROUSSELET Ah ! Ils connaissent tout !... Eh bien ! Alors ? PAUL (Avec abattement)
Ils ne comprennent pas. Ils refusent !...
Mai ROUSSELET
Qu'est-ce que je vous disais tout-à-l’heure ?.. toujours en vertu de l’opinion assez généralement...
PAUL (L’interrompant)
Ah ! C’est me railler, sans merci, quand mon cœur saigne, et que toute ma tête est perdue!
ROUSSELET (Avec sévérité)
Prenez garde, jeune homme, prenez garde 1 Si je ne choisissais le parti d’en rire, je me verrais dans l'obligation de m’en fâcher!… PAUL
Vous aussi!
Moi, surtout, qui suis désormais le seul appui de cette orphelinel Or, au lieu de plaisanter, je vous dirais : « C’est un crime, Monsieur, quand on est riche comme vous, de troubler, dans sa paix, une enfant pauvre comme elle, et d’étaler, à ses yeux, les tentations d’un avenir irréalisable ! »
LOUISE
Ne l’accusez pas, mon cher oncle !... car si l’un des deux a mérité vos reproches...
ROUSSELET (L’interrompant)
Silence, toi l... Je te consolerai, c’est mon affaire, je ne tetrouve pas bien coupable parce que n’ayant pas de fortune, tu es sensible tout comme une autre, et qu’il a plu à Dieu de te faire le cœur plus richement garni que la boursel Du calme, fillettel... A présent que je connais tout, cela me regarde!
PAUL (Avec violence)
Oh! Je comprends ! Vous me jugez d’après mon âge ! Vous doutez de mon énergie, de ma persévérance. Mais je saurai montrer ce que je vaux !... Mon père me chasse ?... Eh bien ! j'accepte l’exil avec ses hasards et ses aventures 1... Jeune comme je suis, jy gagnerai un nom, j’en rapporterai une volonté. Alors, je vous l’affirme, pour rentrer jamais à la maison, ce ne sera qu'avec ma femme... (Montrant Louise) avec elle...
ROUSSELET (Froidement)
Je vous garantis que non, moi!
PAUL Vous me la refuseriez encore ?
ROUSSELET Formellement. D'ailleurs, si quelqu'un doit partir d'ici, ce n’est pas vous : c’est ma nièce!
LOUISE (Vivement)
Oui, oui, mon oncle, vous avez raison. Dites-lui cela! Qu'il n’abandonne pas sa famille!
ROUSSELET (Lui baiïsant le front)
Bien, mon enfant ! (Avec émotion) Tu es la fille de mon frère, et je ne cache pas tout ce que peut avoir de pénible pour moi une pareille séparation ! Mais agir différemment, ce serait trop mal reconnaître cette généreuse hospitalité!... (Geste de Paul). Oui, Monsieur, généreuse! Si je me plains de quelque chose, c’est de trop d’empressement, de trop de soins ! Ces étrangers qui me traitent en père ! Ces deux familles qui luttent de zèle, cette maison de mon vieil ami, respectée, pour moi seul, jusque dans ses moindres détails... Ah! je m’en rapporte à vous-même !... d'autant plus qu’au reproche d’ingratitude, on joindrait celui de spéculation, car, avec la grande fortune que vous possédez !...
PAUL (Brusquement) Pas si grande, après tout, puisqu'elle n’est que momentanéel..
ROUSSELET (Etonné)
Momentanée ?...
PAUL
Sans doute!
Comment, sans doute ?
PAUL (Ingénûüment) Pardonnez-moi de vous rappeler...
ROUSSELET (Dressant l'oreille)
Hein ?:..
PAUL Jusqu'à votre décès...
: ROUSSELET Plait-il ?...
PAUL
Pour retourner aux Hôpitaux...
à ROUSSELET (S’'approchant de lui) Vous dites ?
PAUL
Une clause originale ! Mais elle existe...
€ ROUSSELET Où cela ? Où:cela ?.
PAUL (Ouvrant les bras) Mon Dieu!... dans le second lestament ! ROUSSELET (Bondissant) Le second testament ?
PAUL (Embarrassé) Quoi ! Vous ne saviez pas encore ?
ROUSSELET Ca commence un peu... ça commence !
PAUL (A part)
Ah! Bon! Votre serviteurl... Cela m'est échappé (Faisant claquer
ses doigts) Je m’en moque!
Voyons! voyons !... Diable !... Mais la situation se complique! Hem l'hem !... Cette amitié si rapide que je n’ai jamais pu m’expliquer complètement... Ahfaht!aht... Les élixirs et les médecines !.. Ah l'ah!ahl... la gymnastique et les parties de boules!
Mais je ne suis qu’un imbécile, ma parole d'honneur! Ah! ah! ah! (Il prend une large prise de tabac).
LOUISE (Presque inquiète) Je ne comprends pas ! Qu’arrive-t-il ?
ROUSSELET (A Paul) Elle ne comprend pas du tout, la petite! Ohltoh!oh! PAUL (Avec embarras) Monsieur Rousselet ! J’ai peut-être eu tort, je regrette... ROUSSELET Non ! non !... mille fois non !... Ohtohloh1!... LOUISE (Bas, à Paul) Dans un pareil moment !... Cette joie étrange | ROUSSELET (A Louise) Il faut que je te dise, fillette, c’est que je deviens un mortel bien plus précieux que tu ne saurais croire ! Je vaux mon pesant d’or,