‹ Reine de Mort: Comédie inéditeChapitre 8 sur 53 · LES · texte numérisé non relu

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l'ignorance. Ah! Monsieur Paul, la sagesse est un fruit bizarre : il suffit d’une heure pour la müûrir !

PAUL (Avec inquiétude)

Qu'est-il arrivé ?

LOUISE

Une chose toute simple...

PAUL Mais encore ?

LOUISE (Froidement) Oubliez-moi. PAUL (Avec exaltation)

Vous oublier, Louise! Est-ce bien vous qui me dites cela? Qu’ai-je donc fait pour qu'on me croie capable d’une pareille lâcheté ?

LOUISE (Avec tristesse) Vous? Rien : vous êtes trop riche maintenant, voilà tout ! PAUL

Trop riche!... Oh! je le vois, vous me confondez avec les autres. Pour vous, je fais partie de cette course à l’héritage, et, n'est-ce pas, le bruit des écus va sonner plus fort que les battements de mon cœur ?

LOUISE Monsieur...

PAUL Oui, achevez! Vous pensez cela de moi, pour me tenir un tel langage !... Ainsi, mon seul amour, mon premier serment, mes larmes...

LOUISE (Emue)

Mais... Je vous jure!...

PAUL

Rien n’a touché votre cœur, rien n’a pénétré dans votre âme!... Depuis trois mois que j'habite ici, près de vous, j'aurai vécu de votre vie, oubliant toute la terre, pour un regard de vos yeux, pour un sourire de votre bouche... Et cela n’aura abouti qu’à vous faire une sagesse et à mûrir votre expérience !

LOUISE

De grâce...

& PAUL

Et de quel droit, après tout, vient-on me jeter à la tête une semblable accusation? Me suis-je mêlé au monde, pour en avoir les convoitises? Ai-je plongé sous ces flots-là, pour vous en

MR

rapporter les souillures? Je vous ai donné mon cœur, libre et france, comme Dieu l’a fait; que Dieu le reprenne donc, puisqu'on le dédaigne !

LOUISE (Eplorée) Paul! Paul!...

PAUL Pourquoi m'appeler ainsi? Vous ne m’aimez plus! LOUISE Oh! Si je vous aimais moins, je n'aurais aujourd’hui ni les angoisses du doute, ni la force du sacrifice : je me précipiterais, tête baissée, dans la félicité qui m'attire, l’égoisme de ma joie me ferait oublier les colères de votre famille et, ne vous indignez pas (mouvement de Paul), les regrets possibles de votre cœur!... oui, Monsieur Paul, quand la première fougue est passée et que la satiété du bonheur donne accès aux réflexions tardives, on se rappelle alors son avenir compromis, sa mère irritée, et tout ce qu'on eût pu faire, avec moins de précipitation | PAUL Assez, Louise, assez! Si c'est mon congé... (avec effort) je me résigne !... Si c'est une épreuve, elle est trop longue! LOUISE Je me crois simplement dans la réalité de la vie. PAUL (Avec feu)

Eh bien ! Je vous en avertis, toute votre sagesse est en défaut : cel accroissement de fortune qui vous épouvante, c’est précisément le gage le plus certain de notre union. Ecoutez-moi : l’an passé, quand nous ne possédions encore que six mille livres de rente, pauvres pelits hobereaux de province, qui, pour avoir carrosse aux fêtes et banc de velours à l’église, mangions, sept fois par semaine, des haricots secs ou du pore salé... peut-être il était naturel que mon père rêvât pour moi quelque dot... honnête. Mais aujourd’hui grâce aux cent mille livres de rente que nous devons partager avec les Budoïs, oh ! je vous le garantis, la question d’argent devient tout-à-fait secondaire!

LOUISE (L'interrompant)

Mais, malheureux enfant, vous ne voulez pas comprendre que

l'orgueil de votre famille va monter avec sa fortune : qu’on n'’é-

ES, es

pouse point, de gaîté de cœur, une simple institutrice comme moi, la pauvre nièce d'Olivier Rousselet, ancien caissier de Monsieur Maillard! etqu’un million qu’on empoche n’est pas nécessairement un brevet d’indulgence, ni une garantie d’humilité! Votre naissance, d’ailleurs, votre nom...

PAUL (Riant aux éclats)

Ah! mon nom!... Je vous suis bien obligé de me le rappeler, mon nom ! Ma noblesse, entre nous, c’est mon père qui l’a plantée, une avenue de cent pas, avant que d’arriver à la maison d'honneur ! Je n’ai jamais vu que des glands sur mon arbre généalogique — et, en fait de parchemins, je ne m’en connais point d’autres que l’écorce de mes chênes ! J’ai cru m’apercevoir, au Collège, qu’il y avait « sur ma terre » une redevance de horions et de taloches. Aussi, malgré les prétentions paternelles, me suis-je fait une loi secrète de rester Ribeaux, comme devant, et de n’abuser jamais de mes droits du Seigneur ! (A Louise qui sourit) Taisez-vous, méchante fille, tous vos raisonnements sont aussi solides que mon blason! Ma mère, elle-même, dont les allures vous effarouchent, je vous la donne, au fond, pour la meilleure des femmes. Je suis un enfant gâté, savez-vous : il faut bien que cela me serve à quelque chose. D'ailleurs, si l’on me refuse, je vous l’ai déjà dit, je me tuerai!

LOUISE (Vivement) Ah ! non, par exemple, je ne veux pas!

PAUL (Riant)

Bon ! Est-ce qu’une mère nous permet cela!... Aimez-moi seulement, Louise, le reste me regarde : mes parents, je vous jure, ont bien d’autres soucis en tête, et la rapacité des Budois les occupe autrement que les dispositions de mon âme!... Entre les deux partis rivaux, c’est un acharnement, une mêlée, les biens-fonds par-ci, les capitaux par-là, un bois qui convient, une prairie qu’on lorgne. À nous le château ! A nous la ferme ! que sais-je... Cette grande fortune de Monsieur Maillard, est comme un arbre immense qui les enveloppe de tous côtés ! Eh! mon Dieu, qu’ils s’arrachent, en bas, les fruits qui tombent, peu nous importe, ma Louise, pourvu qu’ils nous laissent, sur la plus petite branche, la place d’un nid et d’une chanson!

RUES LOUISE (Gaiement) Eh bien! Tant pis, je vous crois!

PAUL (Lui embrassant la main) Chère petite femme !... (Regardant par la fenêtre). Mais voici l’oncle * Rousselet. Je m’échappe :...

(Il sort, en lui envoyant, un baiser)

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