‹ Reine du directoire: la belle TallienChapitre 10 sur 48 · HL · texte numérisé non relu

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Musée Carnavalet

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folles, en revanche, elle ne fait guère naître de grandes amours.

Dans la multitude d'adorateurs qu'elle aura, parmi les très nombreuses passions — généralement courtes — qu'elle inspirera, on ne pourra compter, en effet, qu'un seul amour profond, indiscutable: celui de son frère, qui mourut pour elle, puis un amour puissant, mais d'une constance et d'une durée moins certaines : celui de son dernier mari : M. de Caraman, et peut-être l'idylle, interrompue par la mort, des frères de Laborde.

Au 9 thermidor, elle a été mariée, mère et divorcée, à demi-inceste (de pensée tout au moins), et les hommes qui l'ont possédée vont à la douzaine, ou de peu s'en faut... elle n'a pas vingt et un ans !

Elle ne sait rien que plaire, elle est incapable d'autre chose, elle n'aime que cela.

Depuis son enfance, tout le monde l'adore, tout le monde chante ses louanges.

Peut-être M. de Fontenay, son premier mari, l'a-t-il critiquée, morigénée, grondée? Mais c'était un sot, un incapable, un mal élevé, un vulgaire petit parvenu.

Tallien l'a sans doute injuriée et probablement battue. Mais TaUien est un goujat, une brute...

Ces deux exceptions ne comptent pas !

Est-ce que tous les hommes de bonne compagnie, jusqu'aux plus aristocratiques, jusqu'aux plus émi^ nents n'ont pas toujours été à ses pieds?

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Elle se trouve donc parfaite et son outrecuidance est devenue presque insensée.

Avec l'ambition de dominer les esprits et les cœurs, cette fatuité lui vaudrait de cruels mécomptes, mais elle n'en aura point, parce qu'elle ne prétend asservir ses contemporains que par leurs sens; elle ne manquera jamais d'atteindre son but parce que sa beauté est irrésistible et qu'elle se montrera bien rarement cruelle ou inaccessible.

Rendue à la liberté, que veut-elle? Briller, plaire, être désirée, enviée, adulée, régner sur une cour d'adorateurs qui sauront lui faire une existence toute de de bonheur.

Comment? peu importe !

Et elle n'aura pas le temps de formuler ce programme qu'il s'accomplira déjà. Elle prendra donc ses plaisirs comme ils lui viendront,... à peine surprise de voir ses vœux comblés avant d'avoir été formés.

Tallien est un tout autre personnage, quoiqu'il ait bien des défauts pareils à ceux de Thérésia. Nous le verrons aussi déçu que sa future femme sera satisfaite.

Il est né paresseux et voleur.

Thérésia tient de son père et de sa mère, le goût des aventures, la sensualité, la faculté de l'intrigue.

Tallien doit à son atavisme de servitude la bassesse

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de son caractère, sa lâcheté, son arrogance, sa duplicité.

Ses avantages physiques de bellâtre, ses rudiments d'instruction, le commerce des gens « de bonne compagnie» dont il a pris quelque teinte pendant sa jeunesse, l'ont fait vaniteux dès le début de son adolescence. Par de faciles succès de ruisseau, cette vanité est devenue suffisance.

Rapidement démoralisé par les milieux crapuleux où il se complaisait parce qu'ils chatouillaient agréablement toutes ses mauvaises tendances, il était mûr pour le vol et le crime au début de la Révolution et nous l'avons vu se vautrer, en effet, avec ivresse dans l'anarchie dès l'improvisation de la Commune de Paris.

Pour posséder et jouir, fl a provoqué les tueries du 10 août.

Puis il a organisé les massacres de septembre afin de cacher ses larcins et dépouiller ime seconde fois des mourants et des morts.

Encore tout étourdi de la puissance qu'il s'est découvert dans sa faculté d'inspirer le crime, les poches pleines, il a pu acheter un siège dans une assemblée de démoUsseurs de sa patrie, sans éprouver aucun dégoût de l'obligation de ramasser ce siège dans la fange et, bien vite, à la première occasion, il s'est refait assassin légal à Tours, puis à Bordeaux, pour voler encore, voler toujours.

Mais il allait être eofin guillotiné à so*i tdur pour

s'être rué avec trop d'impudence sur les vies et les biens d'autrui, lorsqu'une opportune participation à un dernier crime — une dernière série de crimes — Ta sauvé en lui doimant, par surcroît, une popularité de libérateur!

En moins de deux ans : du lo août 1792 au 27 juillet 1794, il est devenu riche, puissant, populaire, et comment? Sans valeur personnelle, sans études, sans courage, sans travail effectif, sans droiture et sans probité, mais au contraire par le mensonge, l'effronterie, l'envie et la haine, la bassesse, la flagornerie. Par des séries de massacres et de vols monstrueux. Ce sinistre a Costeau » de la « pierreuse Révolution » a coupé ou fait tomber les plus illustres têtes. Il a terrorisé : on lui témoigne de la considération, du respect ! ..• et voici qu'on l'acclame avec reconnaissance!

Dès lors, sa fatuité, son outrecuidance vont confiner à la foHe — comme chez Thérésia — et le crime va se sceller sur la luxure impudente en ces deux êtres par le ciment d'ime commune vanité

1/6 12 thermidor, la belle Cabarrus n'est point liée à TalHen. Elle pourrait lui dire un étemel adieu.

Qu'elle le quitte brusquement, quelques jours après sa Hbération, mille prétendants à sa couche et même à sa main surgiront. Elle pourra choisir parmi les

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Conventionnels, les généraux de la République, les ex-représentants en mission (comme Barras ou Fréron), les agioteurs enrichis, les acquéreurs de biens nationaux devenus Crésus, les financiers révolutionnaires — elle trouvera jusqu'à des nobles qui lui tendront la main gauche ou la main droite en un fol élan de reconnaissance, parce qu'ime erreur populaire poétique incarne en elle la délivrance de la Terreur.

Mais elle va passer à côté de tout cela sans en avoir la moindre conscience, parce que le vertige de la popularité l'aveuglera.

La situation de Tallien vis-à-vis de la jeune femme n'est pas la même. Bien qu'ayant fait le geste qui exprime le renversement il soit censé le tombeur de Robespierre, la légende spontanée de Notre-Dame de Thermidor j le transforme en instrument de Thérésia. Il passe à l'état de simple outil.

Tallien, c'est le bras armé par la libératrice de la France. C'est l'amour qui a guidé sa main.

Notons qu'à ce moment, les conjurés du 9 thermidor réunis, inspirés, poussés par Fouché, ne sont pas encore bien tranquilles sur les suites de leur coup de l'avantveiUe.

Ils ont dû prendre subitement des mesures de réaction qui sont grosses de conséquences et qui vont, en effet, bientôt coûter cher à plus d'un d'entre eux.

Dans ces conditions, ils ne jalousent pas trop la popularité de Tallien qu'ils voient plus dangereuse

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qu'elle ne le sera et qu'ils préjugent éphémère.

Néanmoins, ils ne la tolèrent qu'en l'amoindrissant par l'exaltation de Thérésia. L'Amour aura toujours bon dos.

Tallien seul vainqueur du tyran, cela les amoindrirait, tandis qu'ils ont tout à gagner dans la glorification impersonnelle d'un acte de passion.

Grâce à cet accord tacite des seuls témoins qui pourraient tuer la légende dès sa naissance, mais qri, bien loin de l'étouffer la grandissent et la propagent, Tallien passe au second plan, s'atténue, s'efface et se sent disparaître. Il ne sera plus rien : Thérésia sera seule en relief moins de huit jours plus tard si elle le quitte le 12 thermidor.

De là, cette soudure, cet amalgame qu'il réalise d'instinct. Comment?... Ils ne le diront jamais ni l'un ni l'autre, dupeur et dupée sont trop intéressés à s'en taire, mais cette tartuferie à deux ne relève que du jeu des sentiments humains et l'on peut fort bien la reconstituer sans déployer une psychologie transcendante.

Ils ne sont qu'acteurs, moins encore ! que marionnettes dans la pièce dont le public est, inconsciemment, le seul auteur. Pantins de la légende improvisée par tous, il leur faut, bon gré mal gré, jouer les rôles qui leur sont imposés.

Tallien court délivrer sa maîtresse à la Petite-Force parce que le pubUc lui ferait un crime de la laisser en prison.

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