I^ BEI.I,B TAI,I,IEN II
« de ta mère, de ton père et de ton mari, persuadée « que ma Constance ne doute pas de sa vivacité, de sa (( sincérité et de sa durée, elle est comme l'amitié que {( je lui ai vouée pour toujours.
« Thérésia Cabarrus.
« Tallîen t'aime et t'embrasse de tout son cœur. « N'en dis rien à ton mari, en femme prudente. La « sérénité est sur tous les visages. Vive, vive à jamais « la République ! Périssent les factions, les intrigants, a voilà le vœu d'ime de leurs victimes. Mon griffon- « nage est diffus, mais je suis dans un déménagement « et suis pressée. Adresse-moi tes lettres rue Saint- « Georges, 9, chaussée d'Antin. »
Thérésia, bien qu'elle ait, on veut le croire, de l'amitié pour Constance Lavaud, ne lui manifeste ce sentiment que par des affirmations banales et le rappel d'un service rendu à son mari : « ...je te rends assez « justice pour juger ton cœur par le mien » c'est-à-dire i w j'ai autant de cœur que toi », simple affirmation. Puis, après avoir demandé ime quantité de petits services à M"^® Lavaud, vers la fin de la lettre cette longue phrase : a ...comme on n'exprime jamais bien « la reconnaissance, je me tais vis-à-vis de ta mère, de « ton père et de ton mari, persuadée que ma Constance
ne doute pas de sa vivacité, de sa sincérité et de sa
durée, elle est comme l'amitié que je lui ai vouée I pour toujours » c'est-à-dire, encore tme fois des mots.
Il8 REnm DU DIRECTOIRE
des affirmations, des protestations, maïs rien de plus.
Thérésia proclame son amitié, sa reconnaissance et n'a pas un mot tendre ou de réelle affection pour son amie. Elle ne s'informe ni de sa santé ni de celle des siens.
On conçoit, à la rigueur, qu'elle puisse négliger de s'en inquiéter si elle a reçu précédemment de bonnes nouvelles de M°^® Lavaud à ce sujet. L'allusion qu'elle fait à une lettre où son amie lui a donné, peu de temps auparavant, le conseil de vendre ce qu'elle a laissé à Bordeaux, et les commissions dont elle la charge indiquent en effet, qu'elle croit « sa Constance » bien portante. Mais dans toute cette longue lettre, elle ne manifeste pas le moindre souci des joies ou des peines des plaisirs ou des ennuis de M"^^ I^avaud.
En dehors des creuses protestations d' amitié pré* citées, l'épître de Thérésia n'est remplie que de ses préoccupations personnelles.
Cela confirme bien chez elle la prédominance degoïsme que nous avons signalée dès le début de cette étude. Son « moi » gouverne toute sa vie.
I^e premier fructidor de l'an II (i8 août 1794), vingt jours après sa sortie de prison, elle est encore un peu sous le coup des terreurs qu'elle a éprouvées pendant sa détention à la Petite-Force, car elle se préoccupe de ce que Ton pense à Bordeaux de son civisme.
M°^ Lavaud lui a probablement dit dans la lettre a laquelle Thérésia répond, qu'elle avait eu connais-
tA BUhm TAI.I,IE» 119
sance de son arrestation, mais ne pas désespérait de 1"» voir rendre justice.
On dit tout naturellement à une personne relaxée, qui fut au moins suspecte puisqu'on l'arrêta : « J'ai « vu que vous avez été mise en prison, mais je ne vous « ai pas cru, pour cela, réellement coupable ».
A quoi Thérésia répond J « Je ne doute point, ma « Constance de ton amitié, et je suis convaincue qu'elle « n'a point été blessée par l'adversité (i)» c'est-à-dire: « J'ai été une victime de la tyrannie et non pas \me % mauvaise citoyenne ».
Il est rationnel de supposer que, peu de jours après sa mise en liberté, la jeune femme a écrit à M^^ Lavaud, lui contant son emprisonnement sur l'ordre de Robespierre, puis sa délivrance par Tallien, et que c'est à cette première lettre que son amie Constance a répondu en affirmant qu'elle n'avait pas douté de l'injustice de cette arrestation.
Néanmoins, dans le post-scriptum de sa missive, Thérésia montre combien elle est soucieuse encore d'être tenue pour bonne républicaine, lorsqu'elle ajoute : Paris est calme, heureux, La sérénité est sur tous les visages. Vive, vive à jamais la République! Périssent les factions, les intrigants, voilà le vceu d'une de leurs victimes. Cela semble dicté par la Révolution
(1) Contre sens de Thérésia qu*U faut corriger en lisant: c •«. bUssét par mta advêrtiU ••
120 SKINB DU DIRBCTOIRS
elle-même, ou par Tallîen. Thérésîa ne peut penser un seul mot de cette protestation de civisme.
Nous avons cru nécessaire de signaler le souci très marqué par la maîtresse de Tallien de s'affirmer bonne citoyenne parce qu'il est un écho de ses récentes épouvantes et correspond à son désir de cacher l'heu^ reuse condition dans laquelle vont la placer la popularité de son amant, sa richesse et la délicieuse légende qui fait d'elle Notre-Dame de Thermidor,
... Je suis fâchée, dit-elle, de ne pouvoir vendre une partie de mes robes, car mes deux mois de cachot me coûtent horriblement cher.
Plus loin, Thérésia conseille à son amie ae lUi envoyer les menus objets qu'elle a laissés à Bordeaux, et qu'elle ne veut pas vendre, par l'occasion de personnes allant à Paris... on se chargerait peut-être de ces petits paquets et ce serait autant d'épargné, au demeurant je m'en rapporte à toi pour l'économie.
Enfin, aussitôt après cela, notre belle menteuse ajoute l'accusation contre son ex-mari Fontenay, qui n'est probablement pas tout à fait fausse, mais qu'elle exagère sans doute à dessein : Je me bornerai à te dire que Fontenay a fait mille infamies, m'a vendu des maisons, des terres qui n'étaient pas payées et qui étaient vendues par lui argent comptant à d'autres, ce qui diminue considérablement ma fortune.
Il ne serait pas surprenant que M. de Fontenay ait vendu, en effet, avant d'émigrer, ime partie des pro-
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prîétés qu'il avait acquises, en août 1789, du seigneur Dutrousset d'Héricourt, marquis du Boulai, et qtii n'étaient peut-être pas entièrement soldées en 1793.
Néanmmns, grâce à l'opulence dissimulée de Tallien, Thérésia n'est pas gênée en août 1794, comme elle s'efforce dans cette lettre de le faire croire, puisqu'elle s'installe avec élégance dans le quartier le plus à la mode de Paris. Ne termine-t-elle pas le post-scriptum de sa lettre par ces mots : „.je suis dans un déménagement et je suis pressée. Adresse-moi tes lettres rue Saint-Georges y 9, chaussée d'Antin. Bt nous savons d'autre part qu'avant son arrestation, le 30-31 mai, eUe n'était pas si dépourvue de ressources puisqu'elle prenait une maison à Chaillot et y mettait des ouvriers pour l'aménager à son gré, ou pour l'agrandir.
En revanche, il est possible que, privée de revenus, n ayant que ses propriétés de Paris, invendables sans une dépréciation désastreuse, elle soit entièrement à la charge de Tallien (i).
En ce cas, on s'explique qu'elle songe à faire argent — sur le conseil de son amie du reste — des objets laissés par elle à Bordeaux et qui ne valent pas les frais de leur transport tels que : meubles, plantes, guitares, cheval et cabriolet.
Ces « liquidations » et les demandes de la jeune femme à M.^^ I/avaud concernant des denrées alimen-
(1) Les prêts sur gage payent 4 4 7 pour cent d'intérôt par mou»
I2a KSms DU Bnmcroisa
taîres, font dire à M. Marcellîn Pellet : i On ne fe « serait pas douté que Notre-Dame de Thermidor fût « une ménagère si soigneuse ». C'est une erreur. Si la princesse de Chimay, vers la fin de sa vie, devint une ménagère soigneuse, elle ne l'était ni avant la Révo* lution ni pendant la Terreur, ni même sous le Directoire, ses folles dépenses l'ont assez démontré.
Sur le conseil de M^^ Lavaud, elle peut bien auto^ riser la vente des objets qu'elle ne saurait faire envoyer à Paris, mais sa réponse à ce sujet est surtout celle d'une personne qui ne veut pas avoir l'air de posséder, d'être à l'aise et qui se donne pour à demi-ruinée. Elle autorise, elle approuve des mesures suggérées, ces mesures ne sont pas de son initiative, et vite lasse de ce souci elle ajoute t ,..au demeurant, je m* en rap" porte à toi pour l'économie.
Quant aux demandes de denrées alimentaires dont Thérésia réclame l'envoi d'u%jence, en donnant force indications sur le mode de transport le plus rapide, elles s'expliquent sans prêter à la jeune femme des qualités domestiques en formel désaccord avec sa nature, par la cruelle disette qui règne à Paris, où l'on manque de tout.
Ce n'est pas par économie que « Notre-Dame de Thermidor » veut cinq cents livres (c'est-à-dire cinq cents francs) de sucre et de café, puis, même somme d'huile, de thé et de savon, enfin du vin, de la bougie, etc., c'est parce que ces produits manquent dans la
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capitale (i). La Révolution a ruiné les industries qui les fournissent.
Déjà vers la fin de 1793 le prix de Teau-de-vie et du vin avait presque doublé, la livre de sucre avait presque quintuplé : une chandelle d'un sou en soûtait sept, ce qui correspondait à la rareté de ces produits dans la capitale (2).
Cette situation économique et sociale abominable ira en s'accentuant jusqu'au delà de la chute de Robespierre. Vers la fin de 1794, elle s'améliorera un peu par la suppression du maximum des prix de vente imposés sous les peines les plus sévères et qui tuait littéralement l'agriculture et l'industrie, mais à partir de décembre et du commencement de 1795 la dépréciation formidable, et toujours croissante des assignats (3), produira encore artificiellement la disette des subsistances.
Les demandes de victuailles formulées par Thérésia dans sa lettre à M"^® Lavaud ne marquent donc point qu'elle est économe et bonne ménagère, mais simple-
(1) La famine de la Révolution n*est pas due à la Nature, mais au seul désordre, à l'anarchie du régime. En 1794 Mallet du Pan écrit (Mémoires, t. II, p. 29) : « La récolte « dernière a été généralement bonne en France, et excellente « dans quelques provinces... J'ai vu le relevé des deux recen- « sements faits sur 27 départements : ils comportent un « excédent de 15, 20, 80, 35 mille setiers de grain. Il n'y a « donc pas disette effective. »
(2) Tainb : Les origines de la France, t. VIII, p. 241.
(3) Ils perdent 81 pour cent de leur valeur à la an de 1794.
124 REUm DU DIRECTOIRE
ment qu'elle est privée de sucre, de café, de vîn, d'huile, de thé, de savon, de bougie, et qu'elle veut, ainsi que Tallien, se procurer ces denrées à tout prix. Bile dit : J'imagine qu'avec la vente de mes effets (cheval, cabriolet, meubles, instruments de musique, etc..) Awson (intermédiaire, fournisseur ou domestique?) aura assez d'argent y au surplus , Guéry part dans quatre ou cinq jours et en portera encore.
La désinvolture avec laquelle Thérésia jette cette considération supplémentaire prouve que l'argent ne lui fait pas défaut.
La même phrase précitée nous apprend que le jeune Guéry n'est plus en prison, puisqu'il va retourner quatre ou cinq jours plus tard à Bordeaux.
Sa libération devrait être une conséquence naturelle de celle de Thérésia, mais les suspects ne sortaient pas si normalement des geôles, même après le décret du i8 thermidor qui enjoignit de délivrer les personnes dont les déUts n'étaient pas suffisamment étabHs.
Nous savons par le rapport du général Boulanger, guillotiné le lo thermidor en compagnie de Robespierre, que Jean Guéry avait été interné à la prison du Luxembourg, et les journaux du temps nous ont appris que TaUien fut précisément le conventionnel délégué à la visite et à l'élargissement des prisonniers libérables de ce lieu de détention.
Il fut donc certainement l'auteur de la délivrance de Guéry, comme de celle de La Harpe... et cela suggère
tA BEtLE TAI,I.IEN I25
quelques réflexions, puisqu'il avait signé, le 31 mai précédent, l'ordre d'incarcération de ce jeune homme.
Nous avons dit à ce propos que Robespierre dut demander à Tallien de condamner sa maîtresse en signant l'ordre de son emprisonnement et que, pour l'amener à ce lâche assassinat, illui représenta sans aucun doute qu'elle le trahissait ime fois de plus avec le jeune Guéry.
Nous avons expliqué comment il nous paraît que Tallien sut éviter de tomber dans ce piège, tout en consentant pourtant à signer l'ordre d'écrouer Guéry qu'on lui donnait comme a amant de cœur » de sa maîtresse.
En effet, dans la situation si délicate où il se trouvait vis-à-vis de Thérésia, les 30 ou 31 mai 1794, le terroriste ne pouvait signer l'ordre d'incarcérer Jean Guéry qu'en cédant à un mouvement de colère, d'amour-propre froissé, car, si le fait d'approuver la mise en prison de son compagnon ou son jeune amant n'incriminait pas directement l'ex-M^^^ d^ Fontenay, il n'était néanmoins pas en sa faveur.
Ces précédents autorisent donc à penser que Tallien n'aurait pas libéré Guéry le 23 thermidor (10 août 1794) — huit jours avant le moment où Thérésia écrivait à M°^® I^avaud en lui signalant le prochain retour à Bordeaux de ce jeune homme — si la maîtresse du conventionnel n'était pas intervenue en sa faveur.
Cette intervention se produisit-elle au cours d'une
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explîcatîon provoquée par Tallien, préoccupé de savoir si la jeune femme pourrait anéantir ses soupçons jaloux à l'égard du prisonnier? Fut-ce, au contraire, Thérésia qui eut l'initiative des explications qu'elle sut fournir pour s'innocenter? On ne le saura sans doute jamais.
Quant aux arguments qu'elle présenta, on ne les connaît pas davantage, mais on peut les imaginer.
Si Jean Guéry, quoique très développé et très précoce n'avait guère plus de quatorze ans, son âge était un motif que la jeune femme invoqua en protestant avec indignation contre les «calomnies» de Robespierre. Elle eut peut-être l'habileté de représenter au Conventionnel qu'il ne devrait pas la suspecter d'infidélité avec ce grand gamin, parce qu'elle ne méritait pas cette insulte et parce qu'il se discréditerait lui-même, par contrecoup, en donnant la moindre créance à de tels soupçons. Puisqu'ils étaient désormais liés dans l'opinion publique par la chute du tyran.
Bien loin de persister à incriminer cet « enfant » — dont il n'aurait jamais dû signer Tordre d'écrou — • et de ternir inutilement ainsi la réputation de « Notre- Dame de Thermidor », il devait s'employer à obtenir la liberté du gamin; il devait le libérer comme il l'avait la délivrée elle-même, afin de bien montrer, par cet acte, la fausseté des calomnies de Robespierre et de Boulanger.
Convaincu — ou feignant de l'être — Tallien libéra Guéry. Mais on voit également que si Thérésia plaida sa cause, elle sut également l'expédier sans retard à
Bordeaux en utilisant son voyage et sa reconnaissance, puisqu'elle le chargea de diverses commissions.
Iv'offre du citoyen Louvet, à laquelle la jeune femme fait encore allusion dans cette lettre, dresse une proposition inconnue et que rien ne permet de deviner. C'est regrettable, attendu qu'il s'agit d'une chose importante, si l'on en juge par l'expression de la gratitude de Thérésia.
Enfin, la réclamation des deux bouteilles d'huile « que doit avoir Joseph » nous apprend que ce domestique est encore à Bordeaux où la jeune divorcée Ta laissé pour garder son enfant.
lye petit Antoine Fontenay est donc toujours dans la Gironde?... Thérésia ne dit pas un mot de lui dans sa lettre à M.^^ Lavaud !
Nous savons pourtant, par les mémoires du comte de Paroy, que le pauvre enfant abandonné manqua im moment, pendant l'emprisonnement de sa mère, de tout moyen d'existence... Espérons qu'elle avait songé à lui avant le i8 août, mais puisque M"^^ l^avaud verra Joseph pour les deux bouteilles d'huile, lui dirat-elle qu'elle a reçu de sa maîtresse une lettre où elle n'introduit pas la plus légère allusion à son fils?
Au milieu de ces dispositions, en général agréables, Tallien n'est pourtant pas sans eimuis.
Xt8 WttNB DU DIRECTOIR»
H a dû travailler au renversement de Robespierre, se mettre plus que tout autre en évidence par son fameux geste â la tribime de la Convention, le 9 thermidor, et la chute du dictateur Ta délivré de ses épouvantes, tout en le popularisant, mais il y a un revers à cette belle médaille ; il a fallu remanier la composition et amoindrir les pouvoirs des Comités de salut public et de Sûreté générale; il a fallu modifier les attributions et restreindre la puissance du Tribunal révoluiionnaire, tout en supprimant une partie de ses membres; il a fallu décimer la Commune par l'échafaud et ne point la reconstituer; on s'est fait des ennemis irréconciliables des Jacobins vaincus; enfin, et surtout, on a dû cesser les subsides quotidiens donnés à la racaille qui remplissait les sections et vivait de ce honteux racolage en applaudissant avec hurlements à toutes les motions des chefs de ces quarante-huit foyers d'anarchie.
Voilà tout à coup a sur le pavé », inoccupés, criant famine, des milliers de sans-culottes, les pires bandits de la capitale, la lie sociale dont TalHen avait formé son tremplin au début de sa carrière politique.
Ces légions de furieux, ne sachant plus que faire, se rendent désormais au club des Jacobins où ils vocifèrent contre la réaction thermidorienne et principalement contre les représentants en mission qui ont accompli « le coup » du 9 thermidor.
Un peu plus tard, ces haines se précisent et Tallien
Madame de STAËL
tA BEIXE TALUEN I29
en éprouve l'acuité, dans une dénonciation au club des Jacobins où il est accusé de n'avoir renversé Robespierre qu'afin de le remplacer.
A la Convention, ses ennemis parlent d'une conspiration du 10 fructidor sur laquelle on lui demande des explications.
Cinq jours plus tard, le terroriste, mal vu de ses collègues du Comité de salut publicy monte de lui-même à la tribune de la Convention pour donner sa démission de ce Comité... et ses collègues l'acceptent sans protester.
Au club des Jacobins, Levasseur, nous dit Arsène Houssaye, l'attaque violemment :
(c Demandons à Tallien un compte exact de ses « liaisons, qu'il nous dise 011 il en est avec là femme « d'un émigré, qui se trouve être la fille du trésorier « du Roi d'Espagne. »
TaUien se présente :
« On me fait une interpellation à laquelle je ne « sais si je dois répondre. Il existait dans les prisons « de Paris une victime de Robespierre, elle avait « refusé de signer une dénonciation qui portait que « j'avais voulu m'échapper de Bordeaux avec « une frégate chargée de six millions, pour émigrer « en Amérique. Je m'adressai au Comité de sûreté « générale pour obtenir la liberté de cette victime. « Les membres, convaincus de la légitimité de ma « demande, ne me laissèrent pas le temps d'achever,
« et ils signèrent sur-le-champ l'arrêté que je solli- « citais (i). »
Notons, en passant, que le terroriste dit ici avoir obtenu la liberté de Thérésia sans la moindre difficulté du Comité de sûreté générale. Or, il est curieux de constater, par les propres paroles de Tallien, contrairement à ce qu'affirmait précédemment la version de la princesse de Chimay, que le semptembriseur n'avait pas besoin de faire parti du Comité de salut public pour délivrer sa maîtresse.
Dans ce même club des Jacobins, Carrier — qui n'était pas du complot contre Robespierre parce qu'il ne se trouvait point à Paris au moment où il fut formé — essaye de se créer des partisans dans cette assemblée aux dépens de son collègue en l'apostrophant.
« Tallien, dit-il, a demandé sans cesse la justice : ({ c'est à peu près comme un grand fripon qui dit « toujours qu'il est im honnête homme, n
I^ pseudo-vainqueur du tyran tente vainement de se défendre. Il était jugé d'avance par les sans-culottes des sections, privés de leurs subsides, dont l'opinion s'imposait alors à la direction du club. On le raya des Jacobins en même temps que I^ecointre et Fréron.
Le couronnement de cette série d'oppositions et d'inimitiés vives est la tentative d'assassinat dont Tallien fut victime, le 23 fructidor an II (9 septembre 1794),
(1) Notre-Dame de Thermidor, pp. 395-396.
tA ^lÈhlJÊ TAIvUÊN 131
et dont Vorateur du peuple du 25 fructidor rendait compte en ces termes :
« Avant-hier, vers minuit et demi, Tallien revenant « de chez sa mère, a été attaqué, terrorisé et assas- « sine à coups de pistolet dans la rue des Quatre-Fils, « au Marais, par un monstre qui s'est écrié en s'élan- « çant sur lui ; Scélérat, il y a longtemps que je t'at- « tends ! Tallien est tombé baigné dans son sang. I,e « coup a été dirigé sur le cœur, mais un mouvement « de la victime désignée depuis huit jours aux Jacott bins, d'où elle avait été expulsée avec moi, pour « avoir défendu les principes à la tribune de la Conven- « tion nationale, qui avait décrété l'impression de son a discours, a trompé l'espoir de l'assassin stipendié, «c qui dans sa fuite a jeté l'arme homicide.
« L'explosion a mis sur pied tous les citoyens de la tf section. Les regrets et les larmes ont accompagné a jusque sur son lit de douleur ce nouveau martyr de « la hberté 1 La balle a percé l'habit, le gilet et la che- « mise, et l'explosion a produit à l'épaule gauche une tt escarre gangreneuse. Une oppression produite par un « coup violent du pommeau du pistolet dans la poitrine « rendant la respiration très difficile, on l'a saigné « trois fois. Espérons que le peuple ne sera pas « privé d'un de ses plus purs et de ses plus intré- « pides défenseurs. » Le lendemain on lit dans le Courrier républicain (du 26 fructidor) :
« L'assassinat du représentant Tallien est l'objet
132 REINB DU DIRHCTOIRB
G de toutes les conversations, de toutes les rejfîexîons. « Chacun en cause à sa manière, mais en général le « peuple paraît prendre le plus grand intérêt au sort « de ce courageux député. »
Le même jour, La Gazette française dit :
« L'assassinat du représentant du peuple, Tallien, « agite beaucoup les conversations, nous disons les « conversations, car on ne voit plus de groupes, plus « de ces mouvements extérieurs, qui pendant le cours « de la Révolution faisaient des places et des pro- « menades de cette ville autant d'arènes politiques. « Au surplus, le peuple, paraît prendre le plus grand a intérêt à celui qui, le premier, a ©se attaquer Robesce pierre.
« Le premier numéro de VAmi des citoyens affiché en « grand nombre, fixe l'attention du public qui paraît (( le lire avec beaucoup d'attention. D'un autre côté, « de nombreux écrits appuyent la motion de Merlin « (de Thionville) contre la société des Jacobins. »
Ne dirait-on pas que la Gazette française a été payée par Tallien pour parler si bien de son journal, VAmi des citoyens, dont il vient de reprendre la publication?...
Enfin V Orateur du peuple du 27 fructidor donne cette dernière note :
« Les rapports des officiers de santé s'accordent à « annoncer que le représentant du peuple, Tallien, ne « donnera pas à ses assassins la joie de succomber, « cette fois-ci, sous leurs coups. On est à la trace de
tA BElvI^K TAI.I.IEN 133
K ce complot, un homme fut trouvé et ramassé par « la garde dans la même nuit, à peu de distance du « lieu où s'est commis l'assassinat, il a été conduit à « la section de l'Indivisibilité. Il a commencé à fondre « en larmes, interrogé sur le lieu de son domicile, il a « donné une fausse adresse, questionné sur sa profes- « sion, il a dit être ouvrier en papiers peints, et il (( résulte de ses propres aveux qu'il travaillait encore « dernièrement chez Arthur, fameux robespierriste « qui a été guillotiné avec la Commune rebelle. Ceci « est un trait de lumière, et l'on découvrira sans peine « que ce meurtre a été commis par un homme, instru- « ment de la faction de Robespierre qui, comme on le (( sait, n'a fait que changer de nom (i). »
Cette tentative d'assassinat fut-elle réelle?... On est fort tenté de le croire par la façon dont le journal VOrafeur du peuple expose l'attentat et ses suites.
Néanmoins, quelques contemporains du Conventionnel ont dit ou donné à entendre que l'attaque •n'était pas bien prouvée.
Nous signalons ces incrédulités exceptionnelles sans les accentuer, parce que l'on manque d'indices révélateurs à ce sujet. Toutefois, on remarque le regain de popularité que dut le Conventionnel à cet attentat, réel ou simulé, qui se produisit précisément au
(i) La même note parut dans le journal de Perlet du 29 fructidor.
134 re:iniî du directoire
moment où les Jacobins montraient la plus grande animosité contre lui.
On remarque de plus que, dans la Gironde, moins d'un an auparavant, il avait été, de même, l'objet d'une tentative de meurtre pour laquelle nous avons exprimé nos doutes motivés et qui ne rencontra d'ailleurs guère de crédulité dans la population borde» laise.
La Convention, quoi qu'il en soit, accepta la version de l'attentat sans la discuter.
Quant à la population parisienne, elle ne mit pas en doute le danger couru par celui en qui elle incarnait la délivrance de la Terreur, car elle manifesta ses sentiments à ce sujet, quelques jours plus tard, d'une manière éclatante dont il faut emprunter le récit à un contemporain témoin, le chancelier Pasquier.
« L'homme auquel l'opinion publique attribue le « mérite de la réaction, dont on sentait le bienfait, « c'est Tallien, c'est lui qui renverse Robespierre, qui « fait cesser le régime de la Terreur, par lui les écha- « fauds sont abattus, les prisons ouvertes. Devant « l'immensité d'im tel service, le passé disparaît, la « France oublie le proconsul cruel qui a tyrannisé « Bordeaux, l'un des promoteurs des massacres de « septembre, le régicide. Il y a des sentiments qui effa- « cent ou surmontent tous les autres, tel est celui de K la reconnaissance qu'on porte à cet homme.
a Je l'ai vu après le bruit d'un assassinat dont il
tA ÈELL]© 'TAI.I.IKN Î35
« avait paru menacé, après une retraite de quelques « ^ours dont le motif n'était pas bien connu, reparaître « au théâtre de TOdéon, On savait qu'il devait y « venir, on l'y attendait. Jamais salle de spectacle « ne fut aussi remplie. ly'intérieur n'avait pas suffi, « les escaliers même étaient pleins comme le parterre, a II paraît enfin : quel accueil ! quelles acclamations ! « lycs spectateurs des loges, du parterre, les hommes, « les femmes, tous montent sur les bancs, on ne peut « assez le regarder. Il était jeune, assez beau, il avait « l'air calme et serein. M.^^ Tallien était à ses côtés, « elle partageait son triomphe. Pour elle aussi, tout « était effacé, et l'opinion ne savait plus avoir de « rigueurs (i).
« De semblables scènes se sont répétées pour eux « pendant toute la fin de cette année. Jamais service (( rendu, quelque grand qu'il eût été, ne fut si bien « reconnu, ne fut payé d'une si vive et si touchante « gratitude! Comment de telles émotions ont-elles « pu être oubHées? Et cependant, dans les années qui
(1) D'autre part, le duc de Raguse dans ses mémoires dit :
« On rendait grâce à Madame Tallien de la salutaire in- « fluence exercée par elle le 9 thermidor, et on ajoutait presque « les hommages de la reconnaissance publique au culte rendu « à sa beauté. » (Duc de Raguse : Mémoires, t. I, p. 86.)
Telle est l'opinion publique qui permettra plus tard à Thérésia d'écrire, en 1824 :
« le 9 thermidor, le plus beau jour de ma vie, puisque
« c'est un peu par ma petite main que la guillotine a été ren- « versée. »
c ont précédé sa fin (il est mort en 1820) Tallien a « trcîné dans le coin le plus obscur d'une promenade « publique sa triste et pénible existence, rongé de « maux physiques, d'une figure hideuse et repoussante, « abandonné, méconnu, n'ayant pour soutenir sa « misérable vie que les soins d'une vieille femme qui « lui était restée attachée, et un assez chétif secours « accordé par la pitié du gouvernement royal. C'est « qu'il était redevenu, à Quiberon et au 13 vendé- « miaire, le Tallien de 1792 et de 1793. C'était un « indigne instrument dont la Providence avait daigne « se servir ime fois pour le bien, et qu'elle avait rendu « à sa nature perverse.
« Il a dû au souvenir du 9 thermidor le seul moyen de « subsister qui lui soit resté, et la permission de rester « en France, lorsque d'autres régicides durent en sortir. « Moi-même, j'ai pu acquitter envers lui peu de temps « avant sa mort, ma part de reconnaissance pour les « services que j'en avais reçus comme tant d'autres, « et j'y ai trouvé une réelle jouissance. Le secours qui (( lui était accordé se trouva, je ne sais comment, (( supprimé. J'en fus informé, j'y suppléai, et rendis « ainsi ses derniers moments moins pénibles. Il m'en « a fait, en mourant, témoigner sa gratitude d'une
manière fort touchante (i). »
On est un peu surpris de voir un homme ce mme le
tl) Mémoires du chancelier Pasquier, pp. 113-115.