‹ Reine du directoire: la belle TallienChapitre 14 sur 48 · I.A BEI.I.K TAI.I.IEN · texte numérisé non relu

I.A BEI.I.K TAI.I.IEN

cliancelier Pasquier parler en termes sî bienveillants du plus vil bourreau de la Révolution. Mais on se l'explique en songeant que ce galant homme voulut acquitter une dette de reconnaissance qu'il estimait avoir contractée vis-à-vis du septembriseur par sa maîtresse lorsqu'il était détenu ainsi que sa femme sous la Terreur.

Voici comment il relate lui-même Tintervention de Thérésia en leur faveur :

« Nous étions entrés à Saint-Lazare, ma femme et » moi, résignés et en quelque sorte désintéressés de )) nous-mêmes. Nous avions défendu notre vie avec « courage et persévérance, la fatalité avait été plus « forte, et il ne nous restait qu'à courber la tête. Mais « lorsqu'au bout d'un mois les portes qui s'étaient « déjà ouvertes pour tant de monde demeuraient fer- « mées devant nous, lorsque nous n'avions presque « plus pour compagnons de notre captivité que les « terroristes qui étaient venus prendre la place de leurs « victimes, tme profonde mélancolie s'empara de notre « âme et je ne sais comment nous y aurions résisté si a notre liberté, qui vint au bout de cinq à six semaines, « avait tardé plus longtemps. Beaucoup de démarches « avaient été faites cependant pour l'obtenir, et dans a le nombre quelques-unes qu'on devait croire des plus « puissantes. Ainsi M"^® de Fontenay, peu après « M^® Tallien, s'y était employée, mais tant que les tt hommes qui composaient le Comité de sûreté avant

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K la grande journée y restèrent en majorité, il fut im- « possible de mettre fin à notre captivité (i). »

Ces déclarations du chancelier Pasquier sont, de plus, intéressantes à propos de Tallien, parce qu'elles montrent que si le terroriste fut populaire jusqu'à la fin de 1794, peu de temps après le 9 thermidor — dès la fin de fructidor, au plus tard — il n'avait plus assez de crédit parmi ses collègues de la Convention et surtout dans les Comités pour en obtenir la faveur d'une libération de prisonniers suspects.

Peut-être aussi réclama-t-il la délivrance du chancelier et de sa femme sans déployer beaucoup d'insistance parce qu'elle ne devait lui procurer aucun profit, le moment n'étant pas favorable à ses exactions ordinaires.

En tenant compte de la monstrueuse vanité de Tallien, on imagine combien il souffrit à partir de fructidor de l'ostracisme grandissant dont il se voyait frappé par les Comités et même, dans une certaine mesure, par la Convention.

Qu'il y avait loin de cette défaveur à la succession de Robespierre I Car il rêva certainement de prendre cette succession, — non pas le 10 ni le 11 thermidor, mais peut-être du 12 au 15 de ce glorieux mois.

Trop nul pour concevoir que sa nullité l' écartait du Pouvoir bien plus que la jalousie de ses collègues, il

(1) Mémoires du chancelier Pasquier, p. 111.

n'attribuait leur coalition contre lui qu'à sa popularité. Or, elle ne suffisait assurément pas à le consoler d'une telle désillusion et l'on est autorisé par cela même à présumer que sa cruelle déconvenue lui inspira en septembre ou dès la fin d'août la pensée de trahir, au profit des Princes, tme République si décevante.

Mais il dut se garder alors de confier ses rancœurs et ses vues monarchiques à Thérésia, de crainte de perdre son concours, plus nécessaire que jamais à ses projets.

Fort heureusement, la frivole Cabarrus — elle n'avait encore que vingt ans et demi — ne soupçonnait guère les intrigues poHtiques dont il ne l'informait point.

Réjouie de l'installation élégante qui lui permettait de recevoir dans le quartier de la Chaussée-d'Antin les amis qu'elle se faisait dans l'entourage de Tallien, elle s'enivrait de son nouvel avatar. Elle entrait dans son nouveau rôle de « libératrice nationale » avec un ravissement inexprimable; elle s'étalait en « Notre- Dame de Thermidor » et recommençait à laisser venir les solliciteurs de ses intercessions — comme les Pasquier — avec d'autant plus de satisfaction qu'elle ne risquait point d'être accusée d'en faire commerce, puisque les circonstances ne permettaient plus à son amant de rançonner ses protégés.

Trompée par les ovations populaires dont le Conventionnel était si fréquemment gratifié, trompée par

les éloges que ses adorateurs et ses quémandeurs lui faisaient de son amant afin d'entrer dans ses bonnes grâces, elle devait se bercer d'illusions sur son brillant avenir.

Ce fut assurément en escomptant sa prochaine prédominence dans l'Etat qu'elle commit la sottise et la lourde faute d'inciter Tallien à régulariser leur union — ou qu'elle se rallia sans hésiter à ses propositions dans ce sens si l'idée de leur mariage vint de lui.

Il n'est pas impossible que Tallien ait été l'instigateur de cette légalisation, si néfaste pour lui, car à plusieurs reprises on lui avait publiquement reproché le cynisme avec lequel il affichait sa maîtresse et rien ne lui faisait alors prévoir qu'il aurait tant à regretter ce mariage.

Malgré les critiques, il eût pu fort bien pourtant persister à garder publiquement Thérésia pour maîtresse sans l'épouser, puisque la plupart des autres Conventionnels « arrivistes » n'avaient pas une vie privée plus édifiante que la sienne.

De son côté toutefois les motifs de l'union légale paraissent assez faibles.

Du côté de Thérésia, au contraire, ils sont évidemment très puissants.

Tallien, en outre de sa popularité, est déjà riche, tandis que les biens qu'elle possède n'ont, alors, qu'une valeur presque nulle. Tallien se montre généreux. Flatté d'elle, il ne lui refuse rien de ce qu'elle

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désire pour briller, parce qu'il en rejaillit la meilleure part sur lui-même.

Tallien, qui a su s'élever si vite, lui paraît appelé à s'enrichir encore davantage. Bile ne doit pas risquer de le perdre en un jour de lassitude ou de fantaisie de changement... les passions, elle le sait, sont brèves, puisqu'elle n'a jamais gardé bien longtemps ses plus ardents soupirants... Enfin sa grossesse est un motif et une excellente occasion pour obtenir du représentant l'acte légal qui la consacrera reine, c'est-à-dire dictatrice, s'il devient dictateur. Il convient d'ailleurs que « Notre-Dame de Thermidor » ne soit pas seulement aimée mais aussi respectée par les foules.

Tant de motifs incitent à penser que l'initiative du mariage revint plutôt à Thérésia qu'à Tallien.

Quoi qu'il en soit, cette régularisation paraît avoir été décidée en novembre 1794 au plus tard, car Thérésia Cabarrus et son futur second mari avaient résolu d'établir leur foyer, aussitôt après le mariage, dans la petite maison située à l'extrémité du Cours-la- Reine et dénommée la Chaumière.

L'imion légale du terroriste et de la ci-devant marquise ayant eu lieu le 26 décembre, il n'est pas excessif de supposer au moins six semaines d'aménagements préalables dans la Chaumière puisque la façade de cette demeure était seule rustique et contrastait par sa modestie affectée avec le luxe de l'intérieur.

A ce moment, les dépenses dans lesquelles s'engage

lo futur ménage Tallien dénotent qu'il ne redoute plus de paraître très à l'aise.

D'où vient ce revirement?

Tallien n'a pourtant pas moins besoin en octobre ou novembre 1794 de dissimuler sa fortune scandaleuse et criminelle qu'au lendemain de Thermidor, et surtout avant la chute de Robespierre.

Au point de vue des spoliations si vivement reprochées aux représentants en mission dans les départements fédéralistes, il n'est pas moins suspect que ses collègues, au contraire. H ne peut laisser voir qu'il possède puisqu'on sait qu'il était pauvre avant d'entrer à la Convention.

Mais Thérésia Cabarrua passe pour être riche. Elle est, en outre, fille du banquier de S. M. le Roi d'Espagne, un financier qui jongle avec des millions (i).

Devenant son mari, Tallien pourra troquer le train de vie presque misérable qu'il affecte contre l'opulence dont il entend jouir désormais.

Pour bien exploiter la popularité si chanceuse dont

(1) Tallien passe en effet pour pauvre et Thérésia pour très riche. Le t janvier 1795, sept jours après son mariage, Duhem. à la tribune de la Convention, dira: « ...Nous qui n'avons pas les trésors de la Cabarrus... »

Levasseur de la Sarthe, d'autre part, à la tribune des Jacobins, quelques mois plus tôt, quand ce club voulait expulser le thermidorien de son sein avait fait une allusion que nous avons déjà citée (page 369) à la situation fortunée de Thérésia, que Tallien faisait probablement déjà passer pour riche afin d'expliquer ainsi leurs dépenses.

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