BARRAS
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douces paroles de commisération, aux faux élans de dévouement de « Notre-Dame de Thermidor », aux éclats des protestations de Tallien en faveur de l'humanité, la plupart des « incroyables » tourbillonnant autour de Thérésia s'émeuvent davantage de ses blanches et rondes épaules, de sa gorge provoquante, de la langueur lascive avec laquelle, lorsqu'elle danse, elle s'abandonne aux palpations fiévreuses de ses danseurs, de sa faç'on d'écouter les plus brûlants propos et de les encourager sans y répondre avec des œillades f^t des sourires qui montrent sa joie de les entendre.
I^a taille élevée de M°^e Tallien ne lui permettait pas d'affronter le ridicule en acceptant les invitations des danseurs beaucoup moins grands qu'elle. Cela seul suffit pour expliquer comment elle dansait moins que les autres femmes et comment il lui arrivait même de s'abstenir de toute participation aux chorégraphies, dans certains cas, — par exemple lorsqu'elle n'aurait pu refuser l'invitation d'un personnage à ménager. Mais cette demi-espagnole était trop galante pour ne pas aimer à danser et pour manquer souvent, sans de sérieux motifs, les occasions de se faire enlacer, étreindre, et même caresser indécemment par les cavaliers que la lubricité de ces contacts devait affoler.
Conçoit- on sans quelques conséquences fatales à l'honneur conjugal ces réunions gouvernées par la beauté tentante d'une jeune femme qui ne fut fidèle ni à son premier mari ni à ses amants successifs ou
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simultanés — sans excepter de ceux-cî Tallien luîmême?
Cependant que Pichegru conquiert la Hollande avec des soldats sans souliers et fait prisonnière l'escadre du Stathouder avec les hussards qu'il lance sur les vaisseaux en profitant de la congélation de la mer du Nord, la Vénus de la jeunesse dorée, en l'honneur de laquelle le naïf I^acretelle brûle un encens d'adorations trop subtiles, mtiltiplie ses victoires sur les familiers de la chaumière, mais sans auctm profit réel pour « le mari », au contraire!
Le 13 nivôse (an III), c'est-à-dire le 2 janvier 1795, les récits des trop brillantes et luxurieuses réunions du bout de l'allée des Veuves ont déjà circulé jusqu'à la Convention, car un député, Duhem, attaque vivement à la tribune, — dans une incidente dont la forme est injurieuse autant que le fond, — W^^ Tallien qu'il appelle « La Cabarrus ».
Le Moniteur rapporte à ce propos qu'un « grand bruit » trouble l'Assemblée. Ce qui décèle l'intention qu'a la majeure partie des députés de faire remarquer les termes employés par Duhem, car ce n'est pas la bienveillance qui anime la Convention à l'égard de Tallien.
Le terroriste interrompt son collègue en demandant la parole avec violence et n'attend pas qu'on la lui accorde pour escalader la tribune afin de répondre.
I^ silence se rétablit aussitôt. Tout le monde s'amuse
tA BEI.LE tai,i,iï;n 195
et ne demande qu'à entendre la riposte du Septembriseur...
Mais le mari qui vient d'être outragé dans la personne de sa femme ne soufflette point l'iusulteur.
Il ne donne aucune preuve, aucun témoignage de la respectabilité de celle qui porte son nom, il se borne à hurler des protestations vagues contre des « calomnies atroces » qu'il ne précise point; il se contente de déclarer que la fiUe de Cabarrus est sa femme; qu'il la connaît depuis longtemps; qu'il l'a sauvée à Bordeaux; que ses maHieurs (?) et ses vertus(!?l) la lui firent aimer.
Ayant ainsi vociféré des prétendues justifications qui ne sont que des affirmation» gratuites — et pour cause ! — Tallien détourne l'attention sur une considération nouvelle en rappelant les sollicitations de dénonciations et de calomnies contre lui faites par un émissaire de Robespierre auprès de Thérésia pendant qu'elle était prisonnière de ce « tyran ».
I/' Assemblée n'insista pas. La lâcheté et la nullité du terroriste trompaient son espérance d'un scandale croustilleux... mais elle comprit sans doute qu'elle se salirait un peu plus et fort inutilement en remuant la fange de la vie intime de Tallien (i)
(1) L'esprit hostile dont la Convention est animée ft l'égard du ménage Tallien, à cette époque, correspond naturellement au scandale des réunions licencieuses de la Chaumière et le panégyriste delà princesse de Chimay laisse transpercer malgré
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Dix-neuf jours plus tard, le 21 janvier, la Convention se rend en cortège place de la Révolution pour y célébrer la mort de Robespierre, nous dit Arsène Houssaye, affirmant que Tallien « soutenu par Merlin de Thionville » eut les honneurs de la séance.
Ce Conventionnel ne saurait estimer le mari de Thérésia, mais il semble avoir toutes entrées chez M.^^ Tallien, puisqu'il lui parle plus tard avec le ton familier d' « un ancien intime » guéri des éblouissements d'autrefois.
lui les échos de Topinion publique où se fait peu à peu un fâcheux revirement contre « Notre-Dame de Thermidor ».
« Cependant Paris dansait sur plusieurs volcans : le salon (( de M"» Tallien était devenu le plus célèbre rendez-vous, « de danse et de conversation. La Convention se disputait « tous les jours, et M"* Tallien s'y voyait parfois attaquée « par ceux qui ne dansaient pas. Après Duhem, ce fut Cambon. (( Duhem avait parlé des trésors de la Cabarrus, Cambon « parla de ses parures et de ses intrigues.
«( Le farouche financier Cambon ne voulait pas qu'aucun u. profane touchât aux assignats ni au nom républicain, il se « déclarait l'ennemi des libellistes comme Tallien et Fréron, « qu'il voyait à la tête de la jeunesse dorée. Dans VAmi des « citoyens et dans l'Orateur du peuple, Tallien et Fréron se « ruaient sans cesse sur toute la queue à Robespierre. Cambon « qui se disait intègre se fâcha tout rouge contre ceux qu'on « appelait les beaux. Un jour, il monte à la tribune pour dire : « Il est indigne de la franchise républicaine de venir à cette « tribune faire des dénonciations vagues, et prononcer des « discours rédigés dans les boudoirs et au milieu des habits .c carrés qui assistent aux concerts de la rue Feydeau. Ces ; discours sont accueillis par les hommes qui payent un fiacre « six cents livres pour discréditer les assignats, et pour aller « sacrifier à l'idole du jour, dont la parure indécente et les « intrigues semblent rappeler une nouvelle Antoinette. »
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Le tableau de Paris du 8 mars 1796 dit en eiïet :
« Un certain soir, M^^^ Tallien, après avoir brillé « tour à tour auprès d'une harpe et d'un piano, vou- « lant prouver qu'elle n'était étrangère à aucune « sorte de talent, se mit à déclamer quelques vers « du rôle d'Agrippine dans Britannicus. — « Ma foi, « ma bonne amie, dit Merlin de Thionville, vous avez « appris le rôle d'Agrippine comme moi celui de Brutus, « d'instinct. » Cette saillie fit rire tout le monde; « M°ie Tallien eut le bon esprit de faire comme tout « le monde. »
Il y a donc lieu de supposer que si Merlin soutint Tallien un an plus tôt ce fut par attachement pour Thérésia.
Quoi qu'il en soit, voici le pathos débité par le terroriste de la Gironde, ce 21 janvier 1795.
« Il faut éterniser la mémoire de la superbe journée « du 9 thermidor. » Il demanda même une colonne triomphale : « Qu'il soit érigé dans cette cité, qui « vint se réunir à la Convention au moment où les « assassins inondaient déjà le vestibule par la faute « des tyrans, qu'il soit érigé, dis- je, im monument « qui retrace à nos derniers neveux sa constante fidé- « lité. Qu'à pareille époque, chaque année, les assem- « blées législatives, les autorités constituées de cette (( commune, aillent environner la colonne et y fassent K lire à nos neveux et nos dangers et nos triomphes « et l'époque où la justice est venue enfin s'asseoir à K côté de la liberté. »
igS REINK DU DIRECTOIRE
Mais Legendre dit : « I^a Convention est trop grande K pour vouloir donner de l'importance à un misérable « qu'on voudrait mettre au rang des tyrans de l'Eu- (( rope. Robespierre n'était que l'écolier du crime. »
TaUien réplique : « Je réponds à Legendre que ce « ne sera point donner de l'importance à Robespierre « que de solenniser la glorieuse journée du 9 ther- « midor, ce n'est pas seulement la chute de Robes- « pierre et de ses complices que nous célébrons, avant « cette journée mémorable, la justice était bannie de « la France, le glaive planait sur la tête de tous les « hommes courageux, la tyrannie proscrivait les séna- « teurs et les hommes énergiques dont les talents « et les vertus pouvaient être un obstacle au projet (( qu'elle avait d'asservir le peuple. Ce n'était pas « seulement les partisans de la royauté qu'on égor- « geait, mais aussi les meilleurs républicains. Nous « nous réunirons tous autour de la colonne qu'on « élèvera pour célébrer la chute de cette puissance « colossale qui rivahsait avec la Convention, je veux « parler de cette Commune conspiratrice qui semblait « croire que la Convention nationale n'était pas com- « posée des mandataires des quatre-vingt-six dépar- « tements de la République, et qu'elle n'appartenait « qu'à la Commime de Paris. »
Sur l'éloquence de Tallien, la Convention décréta la fête anniversaire du 9 thermidor, et la musique de l'Institut qui était revenue de la plac^ de la Révolu-
tA BÊI.I.B TALUEî^ 199
tion avec les députés, se mit à jouer le Ça ira sur la chute de Robespierre et la fête de Tallien.
Il est à remarquer que le Septembriseur, dans ce discours ridicule de sottise, flétrit « la Commune conspiratrice, rivale tyrannique de la Convention » et qu'aucun de ses collègues ne se dresse, indigné, pour lui jeter à la face qu'il fut précisément l'un des créateurs de ce t Pouvoir révolutionnaire usurpateur en 1792 ».
Le 13 germinal (2 avril 1795) lendemain de l'émeute prétendue populaire qui avait envaM la Convention et dont la jeunesse dorée chassa les sans-culottes manifestants, le Septembriseur se dresse encore pour demander avec éclat, « que les députés condamnés à la « déportation comme fomentateurs de cette émeute « soient condamnés à mort et exécutés sur-lechamp, (i)»
Cette motion du terroriste tremblant, puant la peur de la veille, souleva un murmure de réprobation générale qui dispensait de la discuter.
Pourtant les frayeurs de la Convention ayant été beaucoup plus grandes le i^^ prairial suivant (20 mai) lors de l'insurrection prétendue populaire — encore une fois chassée à coups de bâtons par la jeunesse dorée — où le député Ferraud fut massacré à la place de Fréron — Tallien croit pouvoir surgir encore et
(1) Turquan: La citoyenne TalUenf p. 195.
« transpirer » après coup ses terreurs en s'écriant : « Ce n'est point assez d'arrêter quelques hommes, il « faut d'autres meurtres car il ne faut pas que le soleil « se lève et que ces scélérats existent encore ! (i) »
Cette seconde motion de couardise n'est pas mieux accueillie que la précédente et M"^^ Tallien verrait dans ces deux insuccès caractéristiques, si elle se souciait de l'avenir politique de son mari, combien est mince désormais son crédit dans l'Assemblée...
Mais elle a bien autre chose en tête pendant que les compétitions du printemps de l'an III agitent les représentants de la République. I<e terme de sa grossesse est venu!
Il est probable qu'elle a dû suspendre ses réceptions de la Chaumière et ses exhibitions publiques personnelles depuis le commencement ou le milieu d'avril, car c'est en avril ou en mai, suivant les vraisemblances précédemment exposées, qu'elle mit au monde son deuxième enfant — seule progéniture à peu près authentique de Tallien.
Encore que ce produit du terroriste — une fille — soit nommée Thermidor- Rose-Thérésia, et, par son nom, implique le paroxysme de l'amour légendaire de Tallien pour celle qui, soi-disant, l'arma d'un poignard destiné à percer le sein de Robespierre, on doit se demander si sa venue fut une joie pour sa mère.
(1) TuRQUAN : La citoyenne Tallien, p. 195.
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Tallîen, plus tard, marquera que sa fille ne lui est pas absolument indifférente en lui faisant une rente de mille écus (i), s'il est vrai, que l' ex- Conventionnel fit cette pension à sa fille pendant la courte durée du règne de lyouis XVIII, en prenant les trois mille francs dont il s'agit sur la rente de six mille francs qui lui était servie par le Roi dans des conditions fort humiliantes que nous exposerons quand elles se produiront.
Quant à M™^ Tallien, rien ne nous permet de penser qu'elle eut pour Thermidor- Rose des sentiments maternels développés. Cette enfant n'apparaît que rarement dans son existence.
Il n'en est question qu'au moment où elle se marie et devient comtesse de Narbonne-Pelet par une sorte de bien sombre ironie de la nature, car une Narbonne- Pelet fut précisément guillotinée le ^-'j thermidor de ran II (2),
Il est vrai que le comte Félix de Narbonne-Pelet épousa Rose-Thermidor Tallien contre le gré de sa famille... Comment ?... sa mère, MJ^^ dePelet fréquentait la princesse de Chimay, dit Boucher de Perthes dans une lettre adressée à son père... !
On ne saurait sans injustice rendre les enfants responsables des fautes de leurs parents. Mais de l'ostracisme à l'alliance la plus intime, il y a néanmoins
(1) Boucher de Perthes : Sous dix rois.
(2) A. HoussAYE : Notre-Dame de Thermidor, p. 367.
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une distance qu'on ne supprime, en pareil cas, qu'au mépris du respect des siens.
La fille de Tallien venant au monde quatre à cmq mois après le mariage de sa mère avec son père fut évidemment fort intempestive. On imagine que Thérésia, loin de fêter cette naissance et d'en fatiguer les échos, fit trêve à ses plaisirs pour opérer sa délivrance dans la favorable retraite de la Chaumière avec autant de discrétion que d'impatience.
Le bébé, sitôt né, fut assurément confié aux soins d'une nourrice quelconque et probablement relégué en province, puis dans un pensionnat.
Ni pendant la fin de la Convention, ni sous le Directoire, ni même sous le Consulat, les enfants de Thérésia n'apparaissent. Et pourtant cette « professionnelle de beauté » a la malchance d'être extrêmement prolifique. La coquette, en elle, efface complètement la mère pendant toute la durée de son règne jaloux.
On ne voit ses enfants à son foyer qu'après qu'elle a été forcée de désarmer et l'on est alors si surpris de retrouver son premier fils. M, de Fontenay, qu'on se demande si c'est un revenant.
G. Lenôtre donne d'ailleurs ae sa laçon ae « concevoir )) et « d'être mère », quand eUe appartient au financier, Ouvrard un aperçu qui traduirait assez bien ses procréations accidentelles antérieures, lorsqu'il écrit:
« Thérésia Cabarrus — elle avait repris ce nom « depuis son divorce — était à cette époque l'amie
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<c en titre d'Ouvrard. Il vivait avec elle discrètement, a — quant aux apparences, tout au moins — car une « fois par année, régulièrement, on convoquait le « citoyen Baudelocque, accoucheur, et Ton fêtait « une naissance à l'hôtel de la rue de Babylonne; « en 1800, c'est Clémence-Isaure-Thérésia; en 180I, « Jules- Joseph-Edouard; en 1802, Clarisse- Gabrielle- « Thérésia; en 1803, Stéphanie- Caroline-Thérésia. Ces « événements ne causaient pas d' ailleurs grande « liesse. Baudelocque servait de témoin à la mairie, « conjointement avec Schodelet, le concierge de « l'hôtel, et le nouveau-né était aussitôt expédié en « nourrice chez les époux Choisel, boulevard des « InvaHdes, qui s'adonnaient à l'élevage des enfants : « même au nombre de leurs pensionnaires, se trou- « vait, à cette époque, un bambin qui se nommait « Emile de Girardin ».
Toutes ces indications, toutes ces observations, malheureusement trop positives, ne permettent pas de voir en M»^« Tallien une mère attendant avec ravissement la naissance du cher petit être inconnu qui s'agite en son sein.
La belle Thérésia ne s'impatiente que du malencontreux arrêt que le futur enfant met dans les jouissances de sa vie. Au lieu de bénir le ciel, elle peste plutôt in petto contre !'« incongruité » de ce révolutionnaire qui l'empêche de s'amuser et l'a mise dans une très ridicule posture vis-à-vis de tous ses adorateurs.
Ne sera-t-elle pas moins belle après sa délivrance qu'avant cette sotte fécondation?... Voilà certainement sa plus intense préoccupation.
« lya petite » vite expédiée — pas de cris autour d'elle ! pas de fatigues ! — que de fois par jour elle doit interroger son miroir, la sage-femme, le médecin, sa femme de chambre... et les rares intimes admis dans le mystère de sa maternité?
h ! Tallien serait assurément mal reçu s'il venait troubler le souci qu'elle a de ses charmes, tant exposés, avec l'ennuyeux récit des troubles politiques de la Convention et de ses projets de restauration monarchique.
Qu'il conspire seul!... qu'il s'arrange!... qu'il la débarrasse surtout de son inopportune personne !
Cependant, les relevailles de la belle Thérésia effacent ses alarmes. Elle pardonne presque à Tallien son « abus » de ses « complaisances » en retrouvant tous ses charmes plus augmentés que réduits. Son visage n'a pas une trace de r« accident » ses jambes, ses bras, ses épaules, sont aussi parfaits qu'avant cette alerte, son ventre n'a pas un pli, sa poitrine, un peu moins ferme peut-être?... lui semble, en revanche, plus glorieuse, et cette considération de quantité Tempêche de pressentir que ses seins sonneront plus tard lans bruit le premier glas de ses autres ruines.
Par surcroît de bonheur, le 2^ juin, le gouvernement britannique ayant transporté 1.500 émigrés à
LA BlthL^ TALLINN 205
Quiberon, l'insurrection royaliste vendéenne que le gouvernement républicain croyait morte reprend toute son activité; il faut aviser à l'étouffer.
La Convention peu après, au milieu d'une nuit, fait lever Tallien « dare dare » pour l'expédier dans l'Ouest en qualité de commissaire avec le représentant Blad !
Il était impossible sans doute de réveiller plus agréablement le ménage Tallien.
Mais comment cet heureux événement s'est-il produit?
Le général Hoche, envoyé dans l'ouest en septembre 1794 pour y vaincre l'agitation antirépublicaine qui n'avait jamais été complètement réduite depuis les premiers soulèvements de 1793, avait obtenu par une habile stratégie et par des mesures moins inhumaines que celles des révolutionnaires et des terroristes, l'armistice accepté par les principaux chefs vendéens.
Le 2 décembre suivant (1794), la Convention avait décrété une amnistie générale en faveur des belligérants royalistes qui déposeraient les armes dans le délai d'un mois.
Grâce à ces mesures, la pacification de l'Ouest semblait, au printemps de 1795, un fait à peu près accompli lorsque le débarquement des 1.500 émigrés dans la presqu'île de Quiberon ralluma la guerre civile.
Cette offensive royaliste, mal organisée, correspondait visiblement aux succès des mouvements
contre-révolutionnaires de Paris (jeunesse dorée) et du Midi de la France (Compagnons de Jéhu. Compagnons du Soleil).
Le gouvernement s'en épouvantait et, revenant aux errements des précédents républicains, demandait au régime de la Terreur la répression qu'il ne savait pas organiser sans verser des torrents de sang.
Tallien, par ses précédents terroristes dans la Gironde et à Tours, parut, en ces circonstances, l'homme de tuerie qu'il fallait déléguer auprès du général Hoche pour exécuter les hécatombes humaines que le soldat de la République n'aurait certainement pas voulu commander, et pour lui fournir aussi, par n'importe quel moyen, les ressources en argent, vivres, effets et toutes fournitures quelconques dont l'armée répubHcaine pouvait avoir besoin.
A cet effet, la Commission de Tallien lui donnait des pouvoirs illimités. Toutefois, il lui était interdit de s'occuper des opérations militaires de Hoche — mesure de précaution prise contre son incapacité et sa lâcheté — en outre, le représentant Blad lui était adjoint — sans doute pour mettre obstacle aux vols et malversations dont on le savait si friand.
C'était nettement délimiter sa mission aux mesures criminelles tout en s'efforçant de l'empêcher d'en tirer profit personnel. On le cantonnait dans l'ignoble. Un an plus tôt, Tallien n'aurait pas accepté avec joie un tel rôle.Dans laGironde, c'était lui qui commandait
au général Brune et à son armée. Son collègue Ysabeau, quoique plus âgé que lui, ne l'embarrassait guère. Enfin et principalement, il possédait la confiance d'un gouvernement plus soucieux de s'imposer avec l'épouvante répandue par des massacreurs impitoyables que d'examiner de très près l'équité et l'honnêteté de leurs mesures.
En somme, la nouvelle mission de Tallien ne lui promettait ni vols ni rançonnages enrichissants.
Mais ses collègues de la Convention avaient compté sans la nouvelle orientation du Septembriseur. S'il était empêché de dépouiller à son profit les ennemis de la République, il lui restait la ressource de recevoir des royaHstes le prix d'une trahison et la loyauté de Hoche devait justement favoriser ses vues secrètes à cet égard par les mesures clémentes que ce général préférait employer.
Cette mission n'arrivait-elle pas bien à point pour mettre le terroriste en rapports directs avec des chefs royalistes importants et faire peut-être aboutir ainsi les démarches qu'il avait jusque là tentées par l'entremise de correspondances et d'émissaires dangereux.
Malgré sa réserve prudente en matière d'écrits, TaUien avait été forcé, en efFet, avant sa mission de Quiberon, d'envoyer des lettres fort compromettantes — sinon accablantes — puisque ces pièces, saisies accidentellement en Hollande, faillirent causer sa perte en juillet 1795.
Tout porte donc à croire qu'il se promit, en quittant Paris, d'activer ses démarches en vue d'une restauration monarchique auprès des rebelles qu'on le chargeait d'exécuter et qu'il accomplit en Vendée ce projet de trahison à l'insu de Hoche et de Blad.
]v' indulgence exceptionnelle de la Restauration à l'égard de Barras et du Septembriseur qui s'était montré en 1792 plus régicide que tous les autres Conventionnels, fut toujours considérée comme une preuve de la trahison du régime républicain par ces deux drôles. Il est bien certain, en effet, que la monarchie ne les aurait pas gratifiés d'une amnistie rigoureusement refusée à tous les autres assassins de Louis XVI, s'ils n'avaient pas l'un et l'autre — et surtout Tallien — trahi la République d'une façon absolument positive.
On est donc autorisé à croire en la sincérité complète du terroriste disant aux prisonniers du général Hoche, après la capitulation qui termina cette dernière insurrection à la veille de l'anniversaire de thermidor (an III — 5-7 juillet 1795) : « Vous serez traités avec toute l'humanité due au malheur » et répétant par écrit à Hoche, qui lui faisait encore prendre un engagement de clémence, avant son retour à Paris, le 7 thermidor ; a ... je serai leur avocat (des prisonniers) et au besoin je prierai pour ces monstres ».
Ce fourbe était alors entièrement acquis à la cause des Princes et ne simulait le regret d'être indulgent qu'afin de mieux jouer sou rôle de traître.
L'Impératrick JOSÉPHINE
LA Bei.I,E fAI.I.lEN ^209
Cependant, à Paris, délivrée du faux révolutionnaire, M.^^ Tallien reprenait son commerce de « beauté professionnelle », tandis que le fils des laquais dont elle était devenue la femme rentrait en grâce auprès des anciens maîtres de ses parents, avec une judicieuse préférence de leur servitude à celle des innombrables tyrans de son régime républicain.
Elle ne passait point dans une retraite rigoureuse les longues journées et les nuits de liberté totale qui lui étaient données par l'absence du représentant en mission, puisqu'elle était mieux informée que lui des intrigues politiques ignorées du public. Ces secrets d'Etat n'étant divulgués par aucun journal, par aucun pamphlet, le fait, pour elle, de les connaître implique des confidences verbales comme celles que des « amis » bien dévoués pouvaient seuls lui faire.
Tallien parti, Thérl^ia plus belle que jamais reprend assurément ses réceptions, ses promenades, les exhibitions de ses charmes et de ses toilettes dans les théâtres et autres lieux publics où elle s'accoutume depuis le retour des beaux jours à faire admirer ses formes et ses bijoux.
Cela ne vas pas sans une recrudescence réjouissante d'hommages, de poursuites galantes, d'entremises èmoureuse§, âe déclarations enflammées, de billets
210 RKINÊ DÛ DIRECTOIRE
doux, de rendez- vous... et d'offrandes qui ne consistent pas qu'en des cœurs brûlants, vigoureusement recommandés par des arguments plus brûlants encore : bouquets, éventails, gants parfumés, bonbonnières, breloques et bijoux de prix, la kyrielle des meuus cadeaux que les soupirants encouragés se permettent, agrémentent leurs assiduités auprès de Thérésia.
Que de surprises ! que de joies ! que de triomphes !... Toute autre que la belle Tallien perdrait la tête, enivrée de tels succès. Mais l'égotisme de « Notre-Dame de Thermidor» cuirasse à tel point son cœur qu'il défie toute emprise. Si sa chair est faible et l'expose trop souvent aux conceptions fâcheuses qui se multiplieront bientôt, elle ne livre pas autre chose, ellfe garde sa frivole tête indetnne de ces abandons fugitifs.
Curieuse, elle questionne peut-être ses « amis » lorsqu'ils sont le moins préparés à se défendre contre ses indiscrétions. Bn tout cas, elle en obtient des Communications parfois bien précieuses si l'on en juge par celle qui lui apprend, à la \eille du retour de Tallien, le danger au-devant duquel il court.
« Le ComiSé de saliit puUif, avait des preuves de a ses relations secrètes avec les royalistes (i). C'était « Sieyès, cette taupe de la Révolution^ comme l'appe- « lait Robespierre, qui avait éventé la mèche,
/y La citoyenne Tallien, p. 197. Turquaiï ne donne pas de références au sujet de cette affirmation, mais le fait qu'il sighalé est asScf actitïJi pduf s'en f/âsséf.
tA BUUM TAI,I.IEN 2IÏ
« surpris des pièces probantes en Hollande et remis « le tout au Comité (du salut Public) ».
Sieyès passe pour avoix été parmi les invités de là Chaumière.., mais au début sans doute, car cet acte d'hostilité n'eût pas été de nature à lui faire réserver ensuite im bon accueil.
Par qui Thérésia fut-elle informée, avant le retour de son mari, d'une nouvelle aussi grave?... On ne se l'est pas demandé. Nous croyôtis inutile de chercHer des informateurs inconnus. Ch. I^àcretelle suffisait amplement pour l'avertir. Il était au mieux avec Boissy-d'Anglas, membre prépondérant du Comité de salut public, il sdmàit la jetine femme, la trahison de Tallien devait faire tomber sa tête presque sans délai et menaçait fatalement aussi la belle Taflien, parce que « le coup du g thermidor » avait, par avance, démontré entre etlx l'union la phis étroite. Nul tt* aurait pu croire Thétésia ignorante des démarches royalistes de son mari et complètement étrangère à sa trahison. Si Boissy-d'Anglas confia à Son jeune ami, Lacretelle, les révélations faites par Sieyès au Comité de salut publique sur la ttahison du Septembriseur — soit dans une conversation, par hasard, soit à dessein parce qu'il le savait très épris de la belle Tallien — il est bien certain que lyacretelle tenta de sauver celle qu'il aimait en la prévenant à temps... et ce fut peutêtre ce jour-là qu'elle lui donna, en récompense, ses beaux bras à baiser.
Justement alarmée, Thérésia guette alors le retour annoncé de son mari. Dès son arrivée, elle lui montre le gouffre dans lequel ils vont tomber tous deux !
Que faire?!
Fuir?... Tallien est-il en mesure de fuir? En a-t-il les moyens?... ce qu'il possède est-il à sa portée, transportable?... Et que possède-t-il?... Où les fugitifs iront-ils? Que deviendront-ils à l'étranger?...
Tallien ne peut répondre d'une manière satisfaisante à aucime de ces questions puisqu'il ne s'enfuit point.
A-t-il donc un moyen d'échapper à la guillotine sans se cacher ©u partir?... sans doute, puisqu'il reste, puisqu'il ne se dérobe pas.
I^e lendemain, 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre, au lieu d'être le jour de sa perte, devient celui de sa gloire, de son apothéose.
On fête à la Convention le renversement du dictateur par des discours alternant avec de la musique : dzim ! boum I boum !.. Tel est le goût des républicains d'alors.
Il faut lire le compte rendu de la séance dans l'apologie de Thérésia par Houssaye : il est inimaginable.
Tous les représentants ont revêtu le costume théâtral qui jure avec leur prétendue modestie répubhcaine.
Un député exhibe le sabre exécuté pour le « tyran » sur les dessins de David, afin de prouver que l'incorruptible était im faux libertaire.
I,A BfîI.I.E TALWEN 213
« Ce roî des sans- culottes qui prêchait sans cesse la K simplicité, aimait cependant le faste autant que « personne. Ce sabre est tout brillant d'or et de nacre, « on lit sur la ceinture : Liberté, Egalité, Fraternité. « Il est de la même forme que ceux des élèves du camp « des Sablons, dont Robespierre avait eu le dessein de « se former une garde prétorienne. »
N'est-il pas délicat de piétiner ainsi sur le cadavre de l'ennemi abattu?
Après cela, un parallèle à prétention lyrique entre le jour sombre où le dictateur tombe et le beau jour présent où l'on fête sa mort en même temps que le dernier triomphe de la République à Quiberon dont la nouvelle s'est répandue depuis le matin.
(Dzim! boum! boum! : Ouverture d'Heller par l'Institut national de musique; hymne à V humanité, par Baour-Lormian, musique de Gossec; chant du 9 thermidor, paroles de Def orgues, musique de Lesueur; hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre et la révolution du 9 thermidor, paroles de Rouget de Lisle.)
On demande la Marseillaise, cantique des cantiques répubHcains, — on joue la Marseillaise*
Laréveillère-Iyépaux annonçant des nouvelles précieuses du Comité de salut public dit ; « Il sera beau, citoyens, d'unir dans le même jour les chants de la « justice et ceux de l'humanité aux chants glorieux « de la victoire. »
214 REINB DU DIRKCTOIRS
(Dzim ! boum ! boum t Invocation à V harmonie, par les jeunes aveugles; hymne du 9 thermidor, paroles de Marie-Joseph Chénier (dit le fratricide), musique de Mehul.)
I/'abbé Grégoire fait le procès de la monarchie en manière d'homélie révolutionnaire ; « ly'histoire des « rois est le martyrologe de la nation. I^es Français « après avoir battu leurs ennemis du dehors prouveront « qu'ils sont encore prêts à écraser ceux du dedans ».
(Dzim! boum! bouml La musique exécute le pas de charge.)
Tallien revêtu du costume tapageur des représentants en mission monte à la tribune. {Applaudissements.)
Il débite alors le morceau suivant qui u'est i;i de son style ni dans la nature de ses conceptions — mais n'a-t-il pas Rœderer pour secrétaire intime à cette époque? (i) -
« Représentants du peuple, j'accours des rives de « rOcéan joindre un nouveau chant de triomphe aux K hymnes triomphaux qui doivent célébrer cette grande « solennité.
« Je te salue, époque g,uguste où le peuple écrasa la « tyrannie décemvirale ! Heureux, trois fois heureux {( anniversaire où les défenseurs de la patrie ont ter- « rassé la coalition de l'étranger et des parricides, je « t^ salue I
(1) Sainte-Beuve a signalé ces collaboratiops.
I,A BEI.1.^ rM^XM^ 215
« Xe Comité de salut public nous a ordonné de vaince cre les ennemis de la République qui avaient osé « souiller sou territoire,
« Il est obéi.
« L'armée républicaine a vaincu l'armée de la contre- « révolution, Quiberon, le fort Penthièvre et tout « ce qui s'est trouvé dedans est au pouvoir de la « République.
« Oui, Représentants, courbé trop longtemps sous « le faix ignominieux des vaisseaux d'Albion, l'Océan {( français a vu ses légitimes dominateurs reprendre, « sur ses bords du moins, l'attitude qxii leur est natu- « relie, l'attitude de la victoire.
« Il a tressailli à l'aspect de nos braves, armés par la « vengeance, guidés par l'enthousiasme de la B-épu- « blique, poursuivant au sein des flots qui les ont « rejetés sous le glaive de la Loi, ce vil ramas des com- « plices, des stipendiés de Pitt, ces exécrables auteurs « de tous les désastres et de tous les forfaits contre « lesquels la France lutte depuis cinq ans.
« Ils ont osé, disions-nous en parlant des émigrés, « ils ont osé remettre les pieds sur la terre natale : « la terre natale les dévorera.
« Cen est fait, l'oracle s'est accompli, la terre natale {( les a dévorés. »
On embrasse Tallien, il est reconduit en triomphe. . le soir, il donne un banquet à la Chaumière où Ton porte onze toasts, que |e teff pfiste fera §oigiiet:isei|ient
2l6 RKINE DU DIRKCTOIR]^
insérer au Moniteur,., et plus tard Thérésia dira dans une lettre :
« J'avais réuni tous les députés marquants et exaic gérés de tous les partis, voyant que par les toasts « portés on allait finir par se jeter les assiettes à la (( tête, je me levai, et avec un sang-froid qui imposa « à la bruyante assemblée, je portai ce toast : A l'oubli .v( des erreurs, au pardon des injures, à la réconciliation « de tous les Français! (i) »
Comment cette journée anniversaire du 9 thermidor où Tallien aurait dû être arrêté et condamné comme traître à la République est-elle devenue pour lui si (( glorieuse » ?...
Tout (( homme politique » le comprend aisément :
Est-ce le jour où le gouvernement fête le 9 thermidor qui est bien choisi pour accuser et condamner Tallien lorsqu'une légende fait de lui le tombeur unique de Robespierre par amour pour sa victime, Thérésia?
La légende est fausse, les trois quarts des Conventionnel et le Comité de salut public le savent fort bien, mais empêcheront-ils le peuple, le vrai peuple, la vraie masse, de penser que l'accusation calomnie son libérateur si celui-ci crie ou fait crier à la calomnie, à la machination, à l'imposture?
Or, il a beau jeu pour se donner l'excuse des plus effrontés démentis, le jour où il revient annonçant
(i) Notre-Dame de Thermidor,
LA BEI^LE TAI.I.IEN' 2iy
une éclatante victoire sur le parti royaliste, Textermination de tous les rebelles monarchistes de la Vendée effectuée avec son concours, par ses soins.
« Je suis oiseau : voyez mes ailes ! » dira-t-il.
Servir la monarchie, moi? ! c'est fou ! ie viens de récraser !
Bt c'est vrai, car, parjure à ses serments, il ne dit pas un mot en faveur des prisonniers qu'il a juré au général Hoche de défendre à la tribune de la Convention.
Deux cents belligérants royalistes fusillés à Vannes, huit cents autres massacrés à Auray sont les répondants de son civisme républicain. Il n'y a pas de papiers, de témoins, de raisonnement qui puissent l'emporter sur ce monceau sanglant d'un millier de cadavres... Tallien dut hausser les épaules en souriant avec ironie des terreurs de Thérésia, il ne dut pas lui dire : « Calmez votre tête » mais : « Fiche-moi la paix, tu n'entends rien à la politique. — Va bassiner tes yeux et prépare un banquet pour ce soir, nous aurons plus de vingt convives. »
lyC soir justifia ces prévisions. Maïs Ch. I^acretelle va nous dire que si « Notre-Dame de Thermidor» exulta dans le banquet anniversaire de son populaire surnom, elle déchanta quelques semaines plus tard en constatant que l'amnistie de son mari était réalisée aux dépens de sa précieuse légende.
Voici, en effet le récit d'ime entrevue typique avec la belle Thérésia, où Lacretelle montre à la fois sa
2l8 REINIS DU BIRËCTOIRfî
naïveté grande et la duplicité féminine de son idole.
La jeunesse dorée sait qu'on doit au représentant en mission le massacre des prisonniers de Quiberon et n'est plus son ami. Elle le considère comme im misérable qu'elle combattra désormais.
« J'étais navré de douleur en pensant que la direction « nouvelle que nous allions suivre allait f^ire U désod lation de M"^^ Tallien, et peut-être terminer ses jours c de gloire et de salutaire influence. Mais n'était-ce « point son mari qui lui enlevait cette couronne? « J'avais eu le bonheur de la voir souvent chez elle a et dans les cercles où elle était alors fêtée par la « reconnaissance. Ses rapports avec moi avaient tme « assez jolie nuance d'amitié, j'en restai près d'elle à a l'éblouissement et ne m'aventurai point jusqu'à « l'amour. Souvent il nous était arrivé, lorsqu'elle reve- « nait de ses soirées triomphantes au spectacle, de « jouer, soit chez elle, soit chez d'autres dames, parmi a lesquelles figurait 1^ Jolie vicomtesse de Beauharnais, « depuis impératrice des Français, de jouer à des « jeux innocents dans un lieu, daus une société qui « ne rappelait pas une innocence complète, et le sort f( m'avait favorisé d'un baiser innocent. Elle fut un « jour si contente de l'un de mes articles, qu'elle me « permit de baiser un bras digne de Vénus du Capitole, « mais peu de temps après, je vis la même faveur accor- (i dée à un député înpntagnar4 converti, ce qui me « Ôt revenir à moi-mêtne.
I,A BnU^n TAI.I,IEN 219
« Maintenant je me présentais à elle avec tin visage « consterné, et la pâleur inaccoutumée du sien me « révélait toutes ses souffrances et ses cruelles insom- « nies, je ne sus l'aborder qu'avec les lieux communs (( de la conversation. « Bst-ce là, me dit- elle, ce que « nous avons à nous dire après im si cruel événement? « AU ! sans doute vous me comprenez bien aussi que « je vous comprends vous-même. » Puis, en versant un torrent de larmes : « Ah ! que n'étais- je là? me ditce elle. — Kh f mon Dieu, repris- je avec feu, est-il une « de ces victimes des guerres civiles qvd n'ait dit cent « fois : — Ah ! que M^^e Tallien n'est-elle ici ! — Oui, « sans doute, je serais parvenue, je crois, à faire dif- « férer le supplice, nous aurions gagné du temps et, « revenue à Paris, j'aurais été à la tête des mères, des « filles et des soeurs de ces malheureux émigrés, ou k( plutôt à la suite de M^i® de Sombreuil auprès de « laquelle je ne suis rien, oui, j'aurais été frapper à la « porte de tous nos thermidoriens, j'aurais été avec elle (^ à la barre de la Convention. Tout ce que Paris a de « plus distingué par l'âme aurait peuplé les tribunes, « et un grand acte de clémence bien avoué par la « politique aurait été une nouvelle victoire des femmes « et le plus grand honneur de la Convention; voilà le « plan que je méditais lorsque j'appris la défaite des « émigrés qui m'avait toujours paru inévitable. J'al- « lais partir lorsque j'ai vu revenir mon mari effaré et « me perçant l'âme par ces mots : Tout çst fipi ^t voilà
220 RBINE DU DIRECTOIRE
« que je me dis maintenant, tout est fini pour moî et « pour une influence que les malheureux ont souvent « bénie. Le cruel événement de Quiberon va servir de « prétexte à l'ingratitude pour se dispenser de recon- « naissance envers l'auteur du 9 thermidor, mais moi (( je ne me dispenserai pas de mes devoirs : je ne gémi- « rai qu'en secret. Je n'accuserai point celui qui a « donné quelque gloire à mon nom : il faut dire adieu à « cette gloire dont j'étais trop enivrée. Attendez- vous, « mon ami, à voir tomber sur moi autant de calom- « nies que naguères il pleuvait de bénédictions, et « ceux qui croiront me devoir encore quelque reconnais- « sance se contenteront de dire : — Pauvre M"^^ Xallien ! »
« Ne reconnaissez- vous pas d'après de telles paroles « que c'était là une belle âme que le ciel s'était plu à « orner des formes les plus ravissantes ? Ce fut un grand « tort au public que de la désenchanter sur la gloire « et la reconnaissance.
« En s' exprimant ainsi, elle avait repris tout l'éclat (( de sa beauté. Je partageai trop tous ses pressenti- « ments pour pouvoir les combattre. Pour moi, reprisce je, il y a un culte auquel je serai toujours fidèle, « c'est celui de « Notre-Dame de Bon-Secours », c'est le « nom que nous nous plaisons à lui donner. Son mari (( entra, je ne pus lui dire que des paroles glacées et je K me hâtai de sortir (i). »
(1) Ch. Lacretelle : Dix années d'épreuves^ pp- 242-246.
I,A BEI.I.E TAI,I,IEK 221
I,es paroles de la belle Tallien rappoitées par Lacretelle sont malheureusement en complète contradiction avec les événements dont la durée prouve qu'elle aurait pu intervenir en faveur des prisonniers de Quiberon si elle l'avait voulu (i).
Voici, en effet les résumés des rapports précis recueillis par Ludovic Sciout à ce sujet :
« Une Commission militaire fut nommée pour juger « les prisonniers. Elle était présidée par un brave « soldat, Laprade, chef de bataillon à la 72® demi-
(1) En se» Mémoires secrets, le comte d'Allonville (t. I, p. 394) écrit : <c ...Hoche, indigné, ne voulut pas être le témoin « de ce massacre, il partit, les soldats français se refusèrent à « devenir les bourreaux de ceux qu'ils n'avaient désarmés « qu'en leur promettant la vie sauve, et il fallut employer à « cet effet des Liégeois et des Belges ».
Si M. d'Allonville pari* ainsi c'est parce qu'il est lié à Tallien par des services rendus qui l'obligent à cacher la vérité ou trompé par le Septembriseur qui rejette sur Blad, son collègue, les odieux massacres des prisonniers.
Suivant d'Allonville, en effet, le Conventionnel aurait fait négliger la garde des prisonniers afin de favoriser leur fuite, il aurait suspendu leur exécution et tormulé des représentations (où, à qui, comment ?) que l'on n'écouta pomt. — Ces défaites sont évidemment celles que Tallien donna aux monarchistes informés de ses tentatives de trahison de la République. D'Allonville fut peut-être dans ce cas, et cela contribuerait à expliquer sa surprenante indulgence à l'égard du terroriste.
Mais ces excuses mensongères s»nt aujourd'hui démenties par l'ensemble écrasant des témoignages qu'on avait osé leur opposer en 1795. Elles ne prévalent point contre le fait absolu du parjure de Tallien ne disant pas un mot à la Convention pour sauver les prisonniers qu'il avait juré de faire épargner.
î223 REINie DU DiRECTOIRia
« brigade. Sombreuil fut conduit devant cette Commis- (( sion, et protesta qu'il y avait eu capitulation. I^a « Commission se retira pour délibérer, et se déclara (( incompétente d'après les affirmations solennelles « de Sombreuil, et les témoignages qvii lui avaient été « apportés. Elle fut cassée immédiatement par un « arrêté des représentants en mission qui se garde bien « d'indiquer les motifs de cette cassation, et nomme « une autre Commission. Le général I^moine établit « aussitôt quatre autres Commissions, car une seule ne « pouvait suffire. I^a garnison d'Auray qui attestait {( la capitulation, fut changée. Deux Commissions « nouvelles furent établies à Vannes, une à Auray, K une à Quiberon.
tt Elles jugèrent absolument, comme le prétendu « tribunal de Maillât d à l' Abbaye, comme les Com- « missions de Lyon, comme celles de Carrier. Oii y « mit des militaires belges par défiance des vrais sol- « dats français, Sombreuil et l'évêque de Dol furent « immolés les premiers (i).
« Le général Lemoine dirigeait, dit-on, ces exécu- « tions avec d'ignobles plaisanteries de septembria seurs. Conimè à l'Abbaye, on s'einpressait de dépouil-
(î.) cf Le comte Joseph de Broglie, qui fut exécuté avec Som- « breuil, invectiva vivement les généraux et les représentants, « les traita de lâches, et reprocha aux juges leur faiblesse en « leur jetant à la face qu'ils connaissaient tous la capitu- « latioa. »
tA ttIJM tAtWÈÎ^ 223
« 1er les victimes aussitôt après la fusillade, cotntne à « Nantes, après les exécutions en îtiasse ordonnées « par Carrier, on lançait des chietls dévorer les cadavres « tius fusillés. Malgré la loi du 25 brumaire an II, les « Commissions militaires firent fusiller dés enfants qui « n'avaient pas encore seize ans (i). Ces prétendus « juges ne èâvaient Qu'envoyer a là boucherie, et « d'ailleurs le massacre des enfants était passé à l'état « d'habitude dans les guerres de l'Ouest (2).
(1) « Ainsi, l'un des frères Lasseilié et îè fils du marquis « de Tâlhouet, n'avaient pas plus de quinze ans, le jeune « Le Métayer avait quatorze ans, le jeune de la Cherrière « treize ans ! L'article 3 du titre IV de la loi du 25 brumaire « an II, portait que les enfants, éniigrés rentrés, âgés de moins « de seize ans, seraient simplement déportés. Toutefois, des a juges moins ignorants et moins sanguinaires que les autres, « prévinrent secrètement certains accusés de cette disposition « légale, «t la leur firent invoquer. Il y en eut même qui par « humanité l'appliquèrent à des prisonniers de plus de seize « ans. »
(2) « ^t i thermidor, Tallien débita k H Convention une « carmagnole sur Quiberon, et se distingua par un beau trait « de charlatanisme jacobin. Il lui présenta un poignard, en « disant que c'était un de ceux dont tous ces chevaliers étaient « armés, qu'ils destinaient à percer le sein des patriotes, et dont « ils n'ont pas fait usage pour eux-mêmes, parce qu'ils con- « naissaient le venin que cette arme recelait. Il faut apprendre « à toutes les nations qu'un animal en ayant été frappé, il a « été vérifié que la blessure était empoisonnée.
« C'est la seule fois qu'on ait dit que les émigrés eussent « des poignards! Ils avaient l'armement des régiments anglais « d'infanterie. Seuls, les marins anglais ou français avaient des a poignards : on a bien pu ramasser à Quiberon un poignard « venant de qtielque matin, mais ce Cabotin sanguinaire
224 RKINE DU DIRECTOIRE
« Les Commissions accordèrent des sursis à un cer- ({ tain nombre d« prisonniers : sur Tordre du Comité « de salut public ils furent fusillés longtemps après (i). « On n'a jamais pu recueillir le nombre exact des vic- « times. Les Commissions ne rendaient pas de véritables « jugements : elles ne tenaient que des notes informes « qui ont été presque toutes soigneusement détruites, « comme du reste la plupart des pièces qui se rappor- « tent à l'affaire de Quiberon. Le nombre des fusillés « de toute condition a été évalué à deux mille.
« On égorgea ainsi pendant quelques semaines (2). »
Les paroles de Thérésia rapportées par Lacretelle s'appliquent donc probablement à la première fournée de deux cents victimes passées par les armes à Yannes.
Mais elle ment à Lacretelle lorsqu'elle lui dit : « ...je ne me dispenserai pas de mes devoirs, je ne gémirai qu'en secret. Je n'accuserai point celui (Tallien) qui a donné quelque gloire à mon nom... » comme elle mentait en disant à la marquise de Lage de Volude, à
« savait très bien que l'armée émigrée n'en portait pas. Pour- « quoi n'a-t-il pas dit que les épées et les baïonnettes étaient « empoisonnées ? C'eût été moins inept, mais les menteurs a ont de singulières maladresses ! »
(1) « Des sursis avaient été accordés à cent cinquante per- « sonnes environ, vingt jours après arriva l'ordre de les tuer. « Ce nouveau massacre dura huit jours. Très peu de prison- « niers réussirent à s'évader. Des domestiques, bien que n'ayant « pas porté les armes, furent fusillés comme leurs maîtres. /
(i) Ludovic Sciout ; Le Directoire^ pp. 213-214-215.
Bordeaux, que la reconnaissance l'empêchait d'abandonner le terroriste.
Bile ment, puisqu'elle l'abandonnera, sans aucun remords, un peu plus tard, quand il sera tout à fait discrédité et renié. EUe ment, puisqu'elle ne se fera aucun scrupule de le condamner quand, devenue princesse de Chimay, elle expiera cruellement son passé honteux.
Une véritable « Notre-Dame de Thermidor », une sincère «Notre-Dame de Bon-Secours » profiterait du prestige, de la popularité dont elle jouit encore pleinement le 9 thermidor de l'an III (27 juillet 1795), pour protester contre le massacre des prisonniers de Quiberon, pour adresser au moins une supplique à la Convention en faveur des dix-huit cents belligérants survivants. Non. Elle ne porte pas même un toast à l'amnistie des vaincus de la Vendée en ce banquet fait chez elle, où l'on fête à la fois la mort de Robespierre et la fin de l'insurrection vendéenne.
Risquerait-elle sa tête par une manifestation si « platonique »? Nullement. Elle reste muette parce que TalHen a besoin d'étouffer l'accusation de trahison dont il était menacé sous le poids des deux mille cadavres de ses prisonniers. Elle est donc volontairement complice des assassinats de Vannes, de Quiberon et d'Auray par son silence et sa gaîté d'hôtesse présidant au banquet du traître... ou bien, et c'est pire — elle n'a pas le moindre souci des deux cents fusillés et des
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dix-lluît cents hommes à massacrer encore; elle ne voit avec stupidité que le fallacieux triomphe, si momentané, du coupe- jarret de la révolution républicaine qu'elle a pris pour mari parce qu'elle le savait riche et l'a cru capable de régner à Paris comme à Bordeaux.
A bref délai pourtant, s'évanouira pour elle ce mirage, car le 9 thermidor de l'an III est la dernière journée de succès du Septembriseur. Il va retomber, par une série de chutes, à la fois ridicules et viles, dans sa bassesse originelle, sous un insurmontable mépris.
lyCS larmes qu'elle versera devant I/acretelle seront peut-être sincères parce qu'elle pleurera — non les victimes de Quiberon — mais ses faux titres d'humanité et de bienfaisance effacés par Tallien avec le sang des fusillés, des guillotinés de la Vendée.
Le Septembriseur aurait pu la rosser sans s'attiret sa haine — en ayant soin seulement de ne pas endommager ses charmes — mais elle ne lui pardonnera pas d'avoir arraché le masque d'altruisme dont elle se parait et qui lui valait tant d'hommages.
Ses confidences à Lacretelle nous donnent à ce sujet la date relative du point de départ de sa scission avec le Septembriseur. Sept à huit mois après son mariage^ par sa lâche barbarie, Tallien change les vues de Thétésia. Désormais, elle cherchera un moins vil souteneur que ce plat faquin, et Barras n'aura pas grand effort de galanterie à déployer pour la raccrocher à sa gloire de carton doré.
COMME^NT I,A BUU^Èi TaLLIEN FAIT I.A CONNAISSANCE
DE Joséphine de Beauharnais; la sympathie des